Skip to main content

Full text of "Mémoires de l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras"

See other formats


This is a reproduction of a library book that was digitized 
by Google as part of an ongoing effort to preserve the 
information in books and make it universally accessible. 


Google books ès 


https://books.google.com 


Google 


À propos de ce livre 


Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec 
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en 
ligne. 


Ce livre étant relativement ancien, 1l n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont 
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 
trop souvent difficilement accessibles au public. 


Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 


Consignes d’utilisation 


Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 


Nous vous demandons également de: 


+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 


+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. S1 vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 


+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 


+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère. 


À propos du service Google Recherche de Livres 


En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 


des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http : //books.gqoogle.com 


INA 


LI BRARY of the 
OHIO STATE 
UNIVERSITY 


. | | ( 4, e d «, 4 
Digitized by Google es 
Run, 3 Pa 
' a le ‘ y" | 


Né 2 


Digitized Google 


LIBRARY of the 
OHIO STATE 
UNIVERSITY 


Digitized Google 


MÉMOIRES 


DE 


L'ACADEMIE 


DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS 


D'ARRAS 


— 240 ——— 
11e Série. — Tome XXIX. 


— 40) —— — 


CARKAS 


Imp Rohard-Courtin, F. Guyot, Successeur. 


M. D. CCC XCVIII. 


Digitized Google 


PA 


= 204 pe 


E. - DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS 


” | . > = | K 7 


Ÿ e ni 
: L AI V 
- . ; AP Le | t lo" 
. A #2 & 0 . C4 Le té 
‘ "y 
= | ‘ : F 
“ sg . / A y s 
: o _ 
| 4 . + . .: 
L \ ">: 22 " 
L | 243778 + 
& mn.” ‘ . 
" 
ex 
v- 
: 
+ 
L 
L 
. 
. Là 
"4 
é à 
. 
7. 


# LR 2) 7 
EU EC  CARRAS 
mp. Rohard-Courtin, F. Guyot, Successéür. 
+ Fe , | pu . ) 
Mas 2 M, D. «GC XOVIIL: 
e _ 7 “ ” 
né % " J | - 4 . 
Pgo: ‘: - ci 1 é L 
… + à" : ’ E L : L 
ie + Digiizedby Google 
FEU ! + | 
EU … - *, ù Ve 0 3 - + . "Re 
ra Cr np ve à | 4 ETS 


MÉMOIRES DE L’'ACADÉMIE D’'ARRAS 


L'Académie laisse à chacun des auteurs des lravrux 
insérés dans les volumes de ses Memoires, la responsabilité de ses opinions, 
tant four le fond que pour la forme. 


————+ 0 Æ e— 


LECTURES 


FAITES DANS LES SÉANCES HEBDOMADAIRES 


Digitized Google 


AL n F . MT. Q À [4 : À LA o À [4 NE. À LÀ À LA À LA A LA NE. À [A 7 


À 1 À À [4 
CET CE RAR RS A 
[CP CPC CCF CCC CCC CPP PPTTOH CCE CE CE TE CCC 


L'ANCIEN DIALECTE ARTÉSIEN 


d’après les Chartes en langue vulgaire du Chapitre d'Arras 
(1248-1301). 
par le Comte A. DE LOISNE 


Membre correspondant. 


SA vs chartes en langue vulgaire que nous publions, pro- 
CZ viennent la plupart du fonds du Chapitre d'Arras (1), 
aux Archives du Pas-de-Calais, quelques-unes du Cartu- 
laire des chapellenies de la Cathédrale, transcrit en 1282, et 
acquis, il y a quelques années, par la Bibliothèque natio- 
nale (2). On trouve dans cette série d’actes des renseigne- 
ments intéressants sur la rédaction des contrats et les 
formes solennelles de la transmission de la propriété au 
XIII siècle. L'histoire locale a aussi son compte, soit qu’elle 


(1) Arcuaives Du Pas-De-CaLaïs, série G. Les titres qui constituent 
le fonds du Chapitre d'Arras sont classés dans des cartons, par 
ordre de matières et par localités. Il y a aussi un certain nombre 
de dossiers. L'inventaire n'en n'a pas encore été dressé. 


(2) Ms. lat. 17737, 144 ff. in-fe. Acquis en 1867 par la Bibliothèque 
nationale à la vente du marquis Le Ver, ce manuscrit porte pour 
titre : « Registrum cartarum et munimentorum capellaniarum 
in ecclesia Attrebatensi attitulatarum et alibi ad collationem 
capituli dicle ecclesie spectantium, actum et completum anno 
Domini Me, CC°. octogesimo secundo, mense septembri. » 


Re 


y fasse la connaissance de personnages ignorés (1), soit 
qu'on y retrouve la fondation de l'hôpital de la Gohelle, à 
Vimy, soit qu’on étudie les anciennes formes des noms de 
lieux ou les fondations pieuses du XIIIe siècle (2). 

Notre intention, ici, est d'étudier ces vingt-sept chartes, 
rédigées dans la langue parlée à Arras à cette époque, au 
point de vue du sous-dialecte artésien (3), et d’en tirer des 
observations grammaticales analogues à celles déjà présen- 
tées par Natalis de Waillv pour Aire en-Artois (4), par 
M. Maurice Raynaud pour le Ponthieu (5), M. Neumann, 
pour le Vermandois (6). et par notre ami, M. Armand 
d'Herbomez, pour le Tournaisis (7). Cette notice, nous l'espé- 
rons, intéressera les amateurs de nos antiquités artésiennes, 
et, si l’on nous objecte que la plupart des faits que nous allons 
présenter sont déjà connus, nous répondrons avec un des 


(1) Voir la liste des noms propres. 


(2) La charte Z, notamment, permet de rectifier une erreur du 
Dictionnaire historique et archéologique. Suivant M. d'Héricourt, la 
chapelle de Verdrel aurait été fondée en 1380 (Béthune, 11, 56). Il 
faut lire en 1299 (a. st.) 


(3) Le dialecte picard, l'un des dialectes de la langue d'Oil, se 
subdivise en plusieurs sous-catégories : les sous-dialectes du Pon- 
thieu, de l'Artois, du Hainaut, du Tournaisis, du Rouchi, ete. 


(4) Observations grammaticales sur des chartes françaises d'Aire- 
en-rtois (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. xxx11.) 


(5) Etude sur le dialecte picard dans le Ponthieu, d'après les 
chartes du XIIIe et du XIV* siècle (Bib. de l'Ecole des Chartes, 
t. XXXVI, p. 193-243 et t. xxxVIr, p. 5-34 et 318-357). 


(6) Zur laut und Flexions-Lehre des Altranzosizchen hauptsach- 


lich aus pikardischen Urkunden von Vermandois. Heilbronn, 1878, 
in-80. 


(7) Etude sur le dialecte du Tournaisis au XIIIe siècle. Tournai, 
Ve Castermann, 1881, in-8°. 


er 


auteurs précités « que notre prétention n’est pas de décou- 
vrir des théories nouvelles, mais que nous avons pensé que, 
tout en nous appuyant sur des règles déjà connues, nous 
pourrions y atlacher des observations qui ne seraient pas 
inuliles à l'étude de nos anciens dialectes... Qu'il nous a 
paru en outre qu'il élait toujours bon de constater avec 
précision jusqu'à quel point ces règles ont été observées 
dans un temps et dans un lieu déterminés (1) » — et, en 
première ligne, dans l’ancienne capitale de l’Artois. 


(4) Op. cil., p. 24. 


= 10 = 


A 


1248, 31 Mai. — Les échevins de Waïlly notifient que Jean Can- 
dron de Wailly a vendu à Mr: Gillon le Vinier, chanoine de la cathe- 
drale d'Arras, une rente de 24 mencauds de blé et de 12 mencauds 
d'avoine dépendant de la dime de Saint-Pierre de Wailly. 


Che sacent eskievin de Wailli (1), ki sont et ki à venir 
sont, ke Jehans Cauderons de Wailli a vendu à maistre 
Gillon le Vinier, canone d'Arras, à yretage à tous jours 
XxxXIHn mencaus de blé et xu d’avaine à le mesure d'Arras, 
tels que de le disme et del tierage de Saint Piere de Wailli. 
Et chieus Jehans et si hoir après lui doivent cascun an 
livrer au devant dit maistre Gillon et à cheus ki après lui le 
tenront et paiier loiaumant les devant dis xx mencaus de 
blé à Arras devens le feste Toussains et dedens le Nouel, les 
Xi mencaus d’avaine, à leur cous et à leur voitures. Et s'il 
avenoit cose ke li devant dis Jehans et si hoir defalissent de 
paiement as termes ki devant sont dit, chieus Jehans Cau- 
derons la assené par devant nous loiaument à xxiit men: 
caudées de tiere ke li dis Jehans Cauderons achata au devant 
dit maistre Gillon et à 11 mencaudées de tiere k’ il tient de 
Bertoul de le Piere, de Robert de Berneville (2) et de ses 
compaignons, lesqueles n11 mencaus de tiere sient à Viuler (3) 
d’après le liere medame Mariien, en tel maniere ke il devant 
dis maistres Gilles et cil qui après lui tenront le rente del 
devant dit blé et de l’avaine, pueent prendre et tenir le devant 
dite tiere toute de si adont ke il aient plainement tous les 


(1) Wailly, canton d'Arras. 
(2 Berneville, canton de Beaumetz-lez-Loges. 
(3) Villers-au-Bois, canton de Vimy. 


0m 
ré ———— nes “ 


= 41 = 


arrierages de le devant dite rente et leur cous et leur damages 
loiaument. 

Et à ceste couvenence fu Magrite, li feme le devant dit 
Jehan, et l’otria et li devant dis Jehans, par devant eskievins. 

Et à ces!e couvenence furent Estievenes de Monchi, Heu- 
vins Vinars, Williaumes Adans et Gilles de l’Iave, comme 
eskievin. Ce fu fait en l’an de l’incarnation Nostre Signeur 
M. CC. et XLVIIT. le daerrain jour de mai ; et de ces coses 
ont eskievin de Wailli letres. 


(BiB. NAT., Ms latin, 17737, fe 72, r°). 


B 


1248, Novembre — Chirographe par lequel Bauduin Augrenon, 
chanoine de Lens, achète à Asset le Boschois, dix mencaudées et 
trois coupes de terre sises à Vitry et tenues en fief de Raoul d'Hau- 
court. 


Ce sachent eskievin de Viteri (1} et li manant Raoul de 
Hauccort (2), ki sont et ki à venir sont, ke Bauduins Augre- 
non d'Arras, canonnes de Lens (3), a acaté bien et loïaument 
ireltavlement à lui et à sen oir, à Asset le Boschois de Viteri 
et à Gilain se feme, x. mencaudées et 111. coupes de terre, ou 
teroir de Viteri, lesqueles Assés et Gile se feme tenoient en 
fief de Raoul de Hauccort. Desqueles terres i siéent au 
Noeuf Fossé v mencaudées, as Espinceles vi coupes, en 
l'Angelée va coupes, el en le Longe Fasce x. coupes. Et 
toutes ces terres sont à térage et chil ki les tien 1 reprent le 
quart en térage. 


(1) Vitry, arrondissement d'Arras 
(2) Haucourt, canton de Vitry. 
(3) Lens, arrondissement de Béthune. 


=, 49 — 


Et si est à savoir ke Assés et Gile se feme devant dit, par 
poverté jughié werpirent et rendirent toutes les terres devant 
dites en le main Raoul de Hauccort devant dit, avoec celui 
Bauduin et à sen oir. Et fist cil Assés escange de douaire, 
s’il escaoit à celi Gilain, à 11 mencaudées de terre k'il ont à 
le voie de Niaviule (1) et à x coupes de terre ki siéent 
deriere leur mès, el au sorplus de le valeur de vi mencaudées 
de terre ki siéent as Espincheles, sor lesqueles Jakemes de 
le Rue est assenés de vit rasières de forment de rente par 
an. Et de tel escange de douaire ke devant est dis, se tient 
cele Gile apaié et jura sor sains el fiancha par foi ke jamais 
autre deuare ne demanderoit sor les tère[s] acatées devant 
dites. 

Et quant che fu fait Wautiers de le Tere, frans home 
Raoul, et mesire Hellins de le Braele (2), chevaliers, Cardons 
et Jehans li Clers de Trehout (3), franc homme presté a 
celui Raoul par loi et conjure de celui Raoul, disent par 
jugement ke chil Assés et ses oïrs n’avoient mais droit es 
terre[s] acatées devant dites, et lant en avoient fait ke mais 
n'i pooient rien clamer. Et quant ce fu fait cil Raous rendi 
à Bauduins devant dit et à sen oir les leres acatées devant 
dites, et cil Bauduin rechut ces teres de celui Raoul par 
x11 deniers arlisiens de rente cascun an à paiier au 
Nouel et par xu deniers artisiens de relief ; ne autre 
cose n'i puet chil Raeus et ses oirs demander à celui 
Bauduin et à sen oir par le raison des terre{s] acalées devant 
dites. Et li franc homme devant dit et li manant Raoul 
conjuré de celui Raoul, disent par jugement que Bauduins 
devant dis estoit entrés por xvi1 rasières de forment de rente 
à iretage à lui et à sen oir, à le mesure de Douay, à rendre 


(1) Neuville-Saint-Vaast, canton de Vimy. 
(2) La Brayelle, commune de Saint-Laurent-Blengy. 
(3) Tréhout, commune de Vimy. 


it 


cascun an iretavlement à Douay au despens celui Asset et 
se feme et ses ores, là où Bauduins devant dit et ses oirs 
vaurront, vin d. pieur dou milleur ke on trouvera ou mar- 
chié de Douay, en karete. Che est à paier et à rendre et à 
presier à le Saint Remi, en octembre. Et s’il avenoit ke Assés 
et se feme et si oir devant dit paioient à Bauduin et à sen oir 
pieur blé nr d. à le rasiere ke il ne doivent, amender le 
doivent et rendre à Bauduin et à sen oir,et paioient à 
Bauduin et à sen oir le rente de xvin rasivres de forment à 
Douay, à le saint Remi, ensi comme il a esté devant dit, 
Assés el se feme et si oir paieroient à Bauduin et à sen oir 
avoec le rente devant dite les lois selonc les us et les cous- 
tumes dou lieu. Etsi est à savoir se Assés et se feme et si oir 
n'avoient paiié à Bauduin el à sen oir le rente devant dite 
et les lois au jour de le Toussaint suiant après le saint Remi, 
Bauduins et ses oires poeent traire puis le jour de le Tout- 
sains en avant à toutes les terres acalées devant dites, comme 
à leur propre irelage, et tenir et despendre comme leur 
irelage. Et parmi tout che Assés et se feme et si oir rende- 
roient à Bauduin et à sen oir,avoëecleslois, tous les arrierages 
de le rente devant dite. 

A ceste couvence furent eskievin Jehans de Ruilai, Jake- 
mes li Fevres, Assés li Fevres, Werins Wasteaus et Werins 
de Sailli. Et si furent comme manant et jugheur Jehans 
de Ruilai, Hues li Cers, Werins Wasteaus et Werins de 
Sailli. De ceste couvence ont letres eskievin de Viteri par 
l'assens et par la volenté des manans et des jugheurs devant 
dis et des parties devant dites. 

Ce fu fait à Viteri en l’an de l’incarnation Nostre Signeur 
M. CC. et XLVIII, el mois de novembre. 


(ARCH. DU Pas-bE-CaALaIs, série G, Chapitre d'Arras, carton de 
Virny). 


1255-1256, Mars. — Jacques, seigneur d'Achicourt et de Vimy, 
notifie que messire Waguet d'Arras, son père. et Mabile, sa mére, ont 
affecté leur dime de Vimy à la fondation d'un hôpital et d'une chapel- 
lenie dans cette paroisse 


Jou Jakemes, sires de Harchicourt (1) et de Vimi (2), 
faich savoir à tous chiaus ki ces letres verront et orront 
ke mesires Waghés d'Arras, mes peres, el medame Mabile, 
me mere, otrièrent et donnèrent par l'otroi de mi, à leur 
vivant, et par l’otroi du noble houme Guion le conte de Saint- 
Pol, leur signeur, toute leur dime de Vimi à estorer et à 
faire hyretavlement une hostelerie en le Gauhere (3), à Vimi, 
pour herbeghier les povres pour l'amour de Diu et pour 
leurs ames et pour les ames à leur hoirs et de leur anchis- 
seurs, et à faire une capelerie de le Gauhere, de choi li cape 
lains ki cele capelerie ara, doit avoir cascun an Lxx mencaus 
de blé, tel com de le dime, à le mesure d’Arras, et cc. de fuerre 
de blé et cc. de fuerre d'avaine, tout à prendre dedens le 
Toussains en le dime devant dite, et doit canter li capelains 
cascun jour messe s'il en esl aaisiés, u faire canter pour les 
ames de tous chaus devant dis. Et jou, Jakemes devant dis, 
doi livrer mès souffisant au capelain pour sen manoir, sauve 
le droiïture et le signourie au signeur, et derexief à faire 
une capelerie à Bretencort (4), de coi li capelains ki cele 


(1) Achicourt, canton d'Arras, 

(2) Vimy, arrondissement d'Arras. 

(3) La Gohelle, ancien pagus d'Artois. 

(4) Brettencourt, commune de Rivière, canton de Beaumetz-lez- 
Loges. 


capelerie ara, doit avoir cascun an Lxx mencaus de blé à le 
mesure d'Arras, à prendre dedens le Toussains en le dime 
devant dite, et derekief Lx mencaus de blé à prendre en cele 
meisme dime devant dite et à le mesure d'Arras, pour vendre, 
et pour akater des deniers de ces Lx mencaus de blé devant 
nommés coteles et kemises et saulers pour douner as povres 
de se terre cascun an au jour des ames, par le consel le 
signeur de Vimi et de chiaus qu’il i appelleroit. Et tous li 
remanans de cele dime de Vimi devant dite doit demourer 
à l’ostelerie de le Gauhere devant dite, pour l’ostelerie aidier 
à soustenir et gouvrener, et pour les povres herbeghier, si 
comme devant est dit. Et cele hostelerie est à warder et à 
gouvrener au signeur de Vimi et à sen consel, quant as coses 
temporeus, sauf les drois et le auctorité monsigneur le éves- 
que d'Arras. Et jou Jakemes devant dis tele ordenance et 
tele dounison que mes peres et me mere ont fait de cele 
dime de Vimi, jou le gré et otroi comme sires et l'ai recou- 
nut par devant le vesque d’Arras qui patrons est dou liu 
et l’ai en couvent à warandir en boine foi contre tous 
chiaus ki devant mi en vaurront estre à droit, et tout ensi 
ke mesires mes peres et medame me mere ont ordené et 
douné le dime de Vimi, ensi ke devant est dit, l'a mesires 
Jakemes, vesques d'Arras par le grasce de Diu et parsone 
du liu, gréé et otroiié, et si a otroiié à mi et à 11 de mes hoirs 
ki venront après mi l’un après l’autre, le dounison de ces 
capeleries devant dites, el après chou revenront les dounisons 
des capeleries devant dites au vesque d'Arras. Et si a otroiié 
li vesques devant dis par le consentement et par le requeste 
le prestre de Vimi que li dite hostelerie de le Gauhere, là u 
on herberghera les povres, si ke devant est dit, ait les dimes 
de ses courtillages et de ses arbres qui croisteront dedens 
se closure ki puet contenir dessi à 1 mencaudées de terre 
et de ses bestes ki seront là dedens nouries. 

Et el tiesmoignage de ces coses, jou Jakemes devant dis 
et mesires li évesques d'Arras cui j'en priai espécialment et 


ne ee 


ki ces coses gréa et otroia et confrema, si comme il est devant 
dit anoumés, mis nos propres seaus à ces présentes letres. 

Ce fu fait en lan de lincarnation Nostre Signeur 
M. CC et LV, el mois de marc. 


(Bic. Nat., Mes latin 17539, f° 116, ve, 


D 


1255-1256, Mars. — Fondation de la chapellenie de Frévin-Capelle 
par Gilles de Frévin, chevalier, et Robert, son fils. 


Jou Giles de Fevring (1), chevaliers, et jou Robers fils et 
oirs du devant dit Gilon, faisons savoir à tous chaus ki cest 
escrit verront, ke nous avons douné pour Diu et en aumosne, 
à irelage à tous jors, à le capelcrie de Fevring ou à le par. 
roche, se ele i est, no tiere ki gist à le Bouschiere, tout le 
camp entierement, si k’il est dedens les quatre bousnes, ensi 
que on le tenra de nous par un. d. de rente le mencaldée 
cascun an ; et li avons otroié toutes les teres ki sunt aumos- 
nées à le capelerie ou à le parroche, se ele 1 est, et le mès ki fu 
Lambert, ausi par tel maniere ke les lieres ki iscent de fief 
seront rentavles par .n, d. le mencaudée et les autres tieres 
et les mès devant dit on tenra à tel rente keme devant. Et 
si devons avoir ens el mès et en loute le tiere aumosnée 
toute no justice ausi ke devant, sauf chou ke à le mort ou 
au remuement del prestre curé, li prestres curés nouviaus 
nous doit ni. s. de relief de cascune mencaudée de tiere k'il 
tenra de nous et xs. de relief du més. Et si doit on savoir 
que li prestres puet, s’il veut, douner à rente les tieres et le 
mès k’il tient de nous et li rentier sunt tenu de rendre à lui 
se rente as termes ki mis i seront, et, se il ne li rendoient, il 
nous doit dire ke nous li fachons avoir se rente et se loi, et 


(1) Frévin-Capelle, canton d’Aubigny. 


— 


—. . 


re 


se nous ne li fasiemes avoir par le loi de le vile, il en puet 
traire là où il veut. Et se il avenoit ke aukuns des renliers 
le prestre morust, ses oirs doit au prestre 1 s. de relief de 
cascune mencaudée de tiere el du mès, x.s. de relief el nous 
n’i avons point de relief, mais se vendages i eskiet, nous en 
devons avoir d'otroi. ut. s. de le mencaudée et. x. s. du mès. 
Et si est à savoir ke se li rentier laischoïent le mès devant 
dit ou les tieres k ‘il tenroient à rente du prestre, li prestres 
les poroit sans nul contredit reprendre et lenir et faire sen 
pourfit sauves nos droitures, si kil est devant devisé. 

Et si avons donné et otroié pour Diu et en aumosne à tous 
jors no courtil ki siel devant no porte pour faire en cel liu 
‘le capele et le cimentiere etavons clamé quite toute le justice 
el toute le segnerie ke nous i aviens el poiens avoir. 

Et toutes ces coses devant dites otroia Orins d'Amiens, 
nos sires, el castel à Aubegni {1}, devant le sale. Et jou, 
Giles devant dis, et jou Robers, ses fils et ses oirs, avons 
creanté loiaument à tenir toutes ces coses devant dites à 
tous jors et à warandir à buene foi contre tous houmes. 
Et pour chou ke che soit ferm et estavle à tous jors, jou 
Giles et jou Robers devant nommé avons seelé cest présent 
escrit de nos seiaus. 

Che fut fait en l’an de le incarnation nostre Signeur 
M. CC. et LV, el mois de march, 


(Arc ou F'as-ne-CaLais. Chapitre d'Arras, série G, carton F.-H.) 
E 


1256, Octobre. — Chirographe par lequel Bauduin Augrenon achète 
une maison. sise en la Gallerue, aux héritiers de Bauduin d’Aubigny. 


Sachent eskievin de cité ki sont et ki à venir sont, ke 
Bauduins Augrenon, canounes d'Arras, a akaté as oirs Jake- 
mon d'Aubegni et Marien se feme, ch’est à savoir : à Jehan, 


(1) Aubigny, arrondissement de Saint-Pol, 


— 148 — 


Mahiu, Ghielui et Aelis, le maison ki siet en Galeurrue, qui 
fu Jakemon d’Aubegni et Marien, se feme, devant dis, tout 
ensi comme ele siet entre les quatre cors et le moilon, par 
tel rente comme ele doit, ch’est à savoir vai s. vu d. de 
parisis et vi capons et 11 mencaus d’avaine de Gaule, et si 
ont werpi par eskievins à Bauduin devant dit me sire Jehans 
dou Hamel et Ghieluis, se feme, Jehans d'Aubegni et Sare, 
se feme, teles parties com il avoient en le maison devant 
dite. 

Et si a en convent sire Willaumes de Tierowane, capelains 
de le glise d'Arras, ke Mahius, clers et freres celui Jehan, et 
Ghielui et Aelis devant noumés, le werpira bien et loiau- 
ment dedens le feste S. Jehan, le première ke nous atendons, 
à Bauduin devant dit, et ke Aelis li suer celui Jehan, et 
Mahiu, ki n’a mie sen age, le werpira bien et loiaument par 
eskievins à Bauduin devant dit si tost come ele avera sen 
age. Et de chou deit metre Bauduins devant dis, Lv libres de 
parisis pour le partie Mahiu et Lv libres de parisis por le 
partie Aelis, en le trésorie Nostre Dame d'Arras, tressi adont 
k'il averont fait boin werp et loial à Bauduin devant, par le 
dit d’eskievins. 

Et se Mahius et se suer Aelis ne faisoient boin werp et 
loial à Bauduin devant dit, tout ensi comme il est devisé 
devant, Bauduins raveroit de chascune partie ki n’averoit 
fait boin werp et loial ses Lv libres de parisis k’il a mis en 
l'akat et xL libres d’atainte por le défaite dou werp. Et si 
doivent tout li oir devant aquiter et warandir à Bauduin 
devant dit le maison devant dite an et jour, à le loi de le 
vile, après chou k’il averont fait boin werp et loial. 

Et de toutes ches covenenches sont respondant à faire 
tenir bien et loiaument à Bauduin devant dit, mesire Jehans 
dou Hamel, sour lui et sour le sien par eskievins, et Jehans 
d’Aubegni, et sires Willaurmes de Tierowane, capelains de 
le glise d'Arras. 


A ches covenenches fu comme eskievins Waghes Wions, 


19 — 


Jehans de Bapaumes et Jehans Pugois. Che fu fait en l'an 
de l’incarnation Nostre Signeur mil et CC et LVI, el mois 
d'octembre. 


(Ancu. pu Pas-ng-CaLais, Chap. d'Arras, Cité d'Arras, carton E.) 


1258, Septembre.— Chirographe par lequel Aëlis, fille de Jacque- 
mon d'Aubigny, vend sa part d'une m uson, sise dans la Gallerue, à 
Bauduin Augrenon, chanoine d'Arras. 


Sacent eskievin de cité ki sont et ki à venir sont, ke 
Aelis, ki fu tille Jakemon d’Aubegni, clerc, et Marien, se 
feme, ki mort sont, puis k’ ele eut passé xt ans et plus 
d'aage, vint en abit seculer par devant eskievins de cité et 
la werpi ele et clama cuite à signeur Bauduin Augrenon, 
canonne d'Arras, tele partie k’ ele avoit en le maison ki siet 
en Galeurrue, ki fu Jakemon d’Aubegni et Marien, se feme, 
devant dis, tout ensi comine ele siet entre les nur cors et Île 
moilon, sauve le rente ke li maisons doit par an, et se tnt 
apaié de signeur Bauduin devant dit, dou vendage de le 
partie de se maison, et fiancha par foi k’ele jamais en tele 
partie que ele avoit en le dite maison riens ne demanderoit 
par li ne par autrui, ains le warandiroit à signeur Bauduin 
devant dit, an et jour, à le loi de le vile. 

À chel werp ke Aelis devant noumée a fait à signeur 
Bauduin devant dit, furent comme eskievin Henris Bougiers, 
Willaumes li Justice, Sohiers Auboef. Che fu fait l’an de 
l'Incarnation mil CC. L. VIII. el mois de Septembre. 


(ArcH Du Pas-pg-CaLais, Chap. d'Arras, Cité, Carton LE.) 


— 920 — 


(e 


1262, Mare.— Chirographe par lequel Guiilaume Noradin vend une 
maison à Guillaume du Pont, chapelain de Notre-Dame d'Arras. 


Sachent eskievin de Chité, ki sont et ki à venir sont, 
ke Willaumes Naradins, clers, a werpi et quité tout le droit 
ke il avoit ou pooit avoir en quel maniere ke che fust, en 
tout l’iretage ke Pierres Naradins, jadis capelains de Nostre 
Dame d’Arras, tint u jugement d’eskievins en sen non ou 
ens u non d'autrui et especiaument en le maison ou chil 
Pierres Naradins morut, a Willamme du Pont, capelain de 
le glise Nostre Dame d'Arras avoec les capelains et les clers 
de cheli meisme iglise. Et à chil Willaumes Naradins en 
convent par se foi fianchie ke jamais riens n’i demandera 
ne enpiékera, par koi li capelain et li clerc devant dit en 
soient destourbé. 

Che fu fait en l’an de l’incarnation mil ans, CC. et LXI., 
el mois de march. 

(Id. Carton grand et petit commun;. 


H 


1965, Juillet. — Le chevalier Gilles de Pas notifie qu'il a reçu du 
Chapitre d'Arras soixante-treize journaux, trois verges et demie de 
terre à Hénu, moyennant paiement d'une rente perpétuelle de 
46 livres parisis. 


Jou Giles, sires de Pas (1), cevaliers, fais savoir à tous 
chaus ki sont et ki à venir sont, ke j'ai pris à rente à tous 
jours iretavlement au capille de le glise Nostre-Dame 
d’Arras, trois corlieus et autres lères campestres ahanavles, 


(1) Pas, arrondissement d'Arras. 


nn — 


dusques à LxxuI. jorneus et 111. verges et demie, pau plus 
pau mains, ke en cortieus ke en autres teres, k’il avoient ou 
teroir de Haisnu {1}, ke maistres Gilebers de Auchel (2), 
jadis canonnes d'Arras, avoilttenu. Desquels cortieus et teres 
une partie est tenue de l'oir Oisson de Hanoncamp (3); si est 
à savoir : 1. cortieus à rente et teres ahanavles à térage 
et une partie de Jehan de Haisnu. Si est à savoir: uns cor- 
tieus à rente et téres ahanavles à térage, por xvi livres parisis 
à rendre parmanavlement cascun an à Arras à mes despens 
et à men péril aut dit capitle ou à sen mandement, le moitié 
dedens le mi quaresme el l'autre moitié dedens le feste saint 
Jehan Baptiste sievant après. Et si doi paiier toutes les 
rentes, les droitures et les redevances ke les tères devant 
dites et li courtil doivent et faire envers les signeus dont 
on les tient tout chou ke on en doit faire par droit selonc le 
coustume et l'usage dou lieu. Et se par le fait ou le défaute 
de mi ou de mes oirs li capitles avoit aucun damage envers 
signeurs teriiens ou envers autrui en quelconkes manière 
ke che fust, ou despens faisoit, tous damages et cous et 
despens, ou dit capitle renderoie avoec le rente devant dite, 
asquels damages, cous et despens prover je me doi tenir ou 
sairement du provost de le glise d'Arras ki est adont, ki 
juerroit en s'âme des dis cous et damages de par le dit 
capitle, sans autre provance. Et por le dite rente de .xvi. li- 
vrés devant dites rendre aut dit capitle et paiier si k’il est 
dit, j'ai obligié et enwagié au dit capitle le dite tere toute en 
corlieus et en teres campestres et tous les fruis qui en iste- 
ront et .xv. jorneus de me tere ke Je acatai à Symon 
Escarde, ki siet en 11. pieches à le voie ki mainne de le vile 
de Pas à le vile de Saint Legier (4), par devers Haisnu, et 


(1) Hénu, canton de Pas. 

(2) Auchel, canton de Norrent-Fontes. 
(3) Hannescamps, canton de Pas. 

(4) Saint-Léger, canton de Croisilles. 


09 = 


XI jorneus de me tere que je acatai à Robert Sommellon 
d'Arras et à ses frères, ki siet à le voie de Pas ki maiïinne 
à Couing (1). Et si voel et otrie ke se jou ou nofs] oirs, en 
paiement de le dite rente à faire, si k’il est dit, au capitle 
devant nommé, defaliemmes en partie ou en tout, li dis 
capilles. le tere devant dite et les cortieus ki furent leur et 
le miene devant dite facent saisir et arrester et les fruis 
prendre et à aus délivrer dusques adont ke de le dite rente 
et des arrierages des damages, cous et despens, ke par le 
défaute de paiement aroient, en ait esté faite satisfacions à 
plain au dit capitle. Et por chou que je voel ke ceste cose 
soit seue, tenue et wardée fermement à tous jors, ai jou 
donné au capitle devant nommé ces presentes letres seulées 
de men seel. Che fu fait en l’an de l’incarnacion Nostre 
Signeur M. CC. et. LXV. el mois de juilet. 


(1o., carton Mi-Pa). 


1266, Mars. — Bauduin d'Achicourt, chevalier, notifie la donation 
d'une rente de 39 sols parisis, faite par ses parents au (Chapitre 
d'Arras, et assigne cette dime sur Bully. 


Jou Bauduins, sires de Harchicort (2), cevaliers, faich 
savoir à tous cheaus ki sont et ki à venir sont ke mes tres 
chiers peres mesires Waghes el metres chiere mere medame 
Mabile donnèrent en leur vie por Dieu et aumosne por le 
salu de leurs ames xxx sols de parisis de rente à tous jours 
au capitle de Nostre-Dame d’Arras. Et jou, ki sui leur oirs 
ai gréé et otroiiet le don devant dit ke mes peres et me mere 


(1) Couin, canton de Pas, 
(2) Achicourt, canton d'Arras, 


2599 ve 


fisent et ai assené le capitle devant dit à rente de blé ke jou 
avoie à Builli (1), c’est à savoir à v. mencaus et demi de blé 
de rente à le mesure de Lens, lequel blé Jakemes li Wiars 
de Bulli me devoit por .1x. coupes de teres k’il tenoit de mi, 
ki siéent desous le mont, et por 111, coupes et demie ki siéent 
el camp Grebert. Et ai assené celui capitle devant dit à 
demi mencaut de blé de rente à cele meisme mesure de blé 
de Lens, ke Hues li Clers me devoit por demi mencaut de 
tère ki siet en le Vaije Tere. lesqueles il tenoit de mi. El tous 
chis blés de rente ki devant est dis doit estre paiiés à Bulli 
le jour Saint Remi el chief d'octembre, et doit estre li blés 
à vi deniers près del milleur del marchié de Lens, cascuns 
mencaus. Et se li devant dit Jakes li Wiars et Hues li Clers 
ou leur oir ki tenroient cele tere defaloient de paiement au 
jour de le Saint Remi, si comme il est dit devant, il seroient 
kau en loi de 11 sols de parisis cascuns ki leur convenront 
paiier avoec le blé ki devant est dis ; el bien voel ke li ca- 
pitles ait et prenge les lois par se propre auctorité. Et ceste 
rente que jou tenoie en fief à Bulli de mon signeur Godefroi 
de Lens avoec autre coses ai je raporté en le main monsi- 
gneur Godefroi de Lens devant dit avoec le capitle devant 
nommé. Et mesires Godefrois à me requeste, par l’ensegne- 
ment de ses hommes, mes pers, s’a mis hors de sen fief et 
guité et délivré sans service, sans justice et sans nulle rede- 
vanche, et l’a assené et donné au capitle devant dit et en 
mist en vesture le provost de le glise Nostre Dame d'Arras 
en nom de le glise, et voelt et otrie ke li capitles prenge et 
rechoive le devant dite rente et ait les lois en pais, en 
quitée et quankes il i afiert, à tous jours. Et tant ke li devant 
dit Jakes et Hues li Clers paieront les xxx solz devant dis, 
li provos u li capitles ne poeent traité à le tere. Et se il de- 
faloient de paiement au terme, ensi comme il est dit, li 
prouvos et li capitles devant dit poroient traité à le tere 


(1) Buily, canton de Lens. 


01 


comme à leur assenement por les lois et pour toutes autres 
defautes. 

Et por cho ke ceste cose soit ferme et estable, je ai ces 
présentes letres seelées de men seel. Che fu fait en l'an de 
l’incarnalion Nostre Signeur M. CC. LXV. el mois de march. 


({8i0., carton B ) 


1270, Juin.-. Chirographe par lequel Philippe Waudin, chanoine du 
Chapitre d'Arras fait diverses acquisitions de rentes à Vitry. 


Sacent tout cil ki cest escrit veront et oront ke maistres 
Phelippes Waudins, canounes d'Arras, a achaté à Mehaut, 
le fille Gerart Samoulain, wit menkaus de blé de rente à tous 
jours iretavlement, à paier cascun an, le jour Saint Remi, tel 
blé ke de le disme de Viteri, sec et saisnavle à le mesure de 
Viteri, ke Willaumes li Karliers devoit à Mehaut devant dite 
sour sen mès ki siet en costé le mès Jakemon Peskeriel. 
Et doit i estre cieul blés paiés avant toutes rentes apriés 
le droite rente au signeur et apriès quatre menkaus de blé 
de rente ke cille maison doit à autres persones. Et de cou 
a fait Willaumes li Karliers devant dis about et assénement 
sour une rasiere de tiere à liérage de l’asus ki siet au camp 
Warnier et seur un menkaut de blé de rente c’on li doit 
sour sis couppes de lière à tiérage de Haucort (1), qui siet 
en Rumauval, et sour demi menkaut de blé de rente c’on li 
doit sour le moitié dou mès Ybrien de Canteleu (2), qui fu 
apriès le droile rente au signeur et sour demi menkaut 
de blé de rente c’on li doit sour le mès Katermain à Gar- 


(1) Haucourt, canton de Vitry. 
(2) Canteleux, canton d'Auxi-le-Château. 


— 95 — 


ghettel (1), c'on tient dou prevos de Douai, et sour demi 
menkaut de blé de rente c’on li doit sour le moitié 
dou mès Raoul le Parmentier, qui fu apriës le droite 
rente au signeur el apriès demi menkaut de blé de rente ke 
cieus mès doit et sor un menkaut de blé de rente c'on li doit 
sour nuef couppes de tière à tierce part de l’asus, se sient 
en le pièce. Si vous faisons asavoir c'on puet rakater ces 
wit menkaus de blé de rente chi devant dis, mais ke ce soit 
en lieu souffissant parmi le dit d’eskieuvins de Viteri u de 
rentiers u de manans, par maniere ke s’aucuns rakas estoit 
fait de che blé qui chi devant est dis u il convenist mètre 
cous ne frais pour ces escris refaire et remuer, ce serait au 
coust et au frait de celui qui ce blé rakateroit. 

A ce markiet el à ceste couvenence furent comme eskievin 
de Viteri Jehan Watroulle, Watiers li Cierf et Jakëmes 
Maignerans, et comme manant dou prevos de Douai Pieres 
li Orfèvres et Tiebaus de Fanpous et Jehans Haucours ; et, 
comme rentier monsigneur Willaume de Lilers, canoune 
d'Arras, Bietris Tatine et Maroiïe li feme Alisandre Vilain, 
et comme jugeur de Haucourt Renaut de Fraisne (2) et 
Nicholes li Baïlli et Colars Cramete. 

Et s'a akaté maistres Phelippes devant dis à Gerart 
Samoulain el à Bourgain, se feme,cieunc menkaus de blé de 
rente c’on leur devoit sour le mès Jehan dou Courtil, en costé 
le mès Brillon, apriës le rente au signeur et apriès trois 
menkaus de blé de rente ke Willaumes Kramete a sour ce 
mès meisme. Et de cou a Jehans dou Courtil fait about et 
assenement sour un menkaut de blé de rente c'on li doit 
sour siet couppes de tière qui sient deseure Brebai, s’est à 
lierce part d’Ansel le Cambrelenc et à tierage de monsigneur 
Willaume de Lilers et sour deus menkaus de blé de rente 
c'on li doit sour une rasiere de tiere as quartiers à tierage de 


(4) Garguetel, commune de Carvin. 
(2) Fresnes-les-Montauban, canton de Vitry. 


96 — 


monsigneur Willaume de Lilers, et doit cille tiere une 
rasiere de blé de rente avant cele rente chi devant dite. Et 
est asavoir c'on puet rakater cele rente chi devant dite 
menkaut à menkaut, mais ke ce soit sour assenement 
souflissant parmi le dit d’eskievins de Viteri, fors ke les 
trois menkaus de blé de rente ke Willaumes Cramete a sour 
u mès c'on ne peut rachater. 

A ceste couvenence et à che vendage furentcomme jugeur 
de Saint Calist, Jehans li Colebiers et Adel de Biaumont {1} 
et comme jugeur de monsigneur Willaume de Lilers, Piers 
d’Asch (2) et Jehans li Colebiers. 

Se vous faisons asavoir ke Willaumes Cramete et Mehaus, 
se feme, ont vendu et werpi bien et à loi à maistre Phelipon 
Waudin, canoune d'Arras, trois menkaus de blé de rente 
c'on leur devoit sour le mès Jehan dou courtil, ki siet en costé 
le mès Brillon, apriès le rente au signeur et un menkaut de 
blé c’on leur devoit sour le mès Colart Haïgneré apriès le 
droite rente au signeur et trois menkaus de blé de rente ke 
Mahieus li Kas leur devoit sour nuef couppes de tiere à 
Nuef Fossiel apriès le droite rente au signeur. Se le tient on 
de le Braiele et sour sis quarentaines de tiere de courtil, 
pau plus pau mains, à Plate Piere, c'on tient de l'Asus, et dis 
couppes de blé de rente ke Werins li Bodons leur devoit 
sour une rasiere de tiere à tierce part et à tierage de Saint- 
Calist qui siet au fossé Willaume Samoulain, qui fu, et sour 
sen mès ki tient au mes Jehan le Colebiert, c'on tient de 
Saint Calist avant toutes rentes apriès le droite rente au 
signeur. Et s’est à savoir ke ces nuef menkaus et demi de blé 
de rente, qui chi devant sunt noumé, on ne puet rakater ne 
muer, ce n’est par le gré maïstre Phelippon Waudin devant 
noumé, et loist à savoir ke tous cis blés qui chi devant est 
noumés doit i estre paiés cascun an le jour saint Remi à 


(1) Beaumont, canton de Vimv. 
(2) Acq, canton de Vimy. 


RE 


Le ES SR en. = de Fate 


maistre Phelippon Waudin u à sen commant, as us et as 
coustumes c’on paie les kemunes rentes de le vile de Viteri. 

À loutes ces convences furent comme eskievin de Viteri 
Jehans Watroulle, Watiers li Cierf, Jakemes Maignerans, 
Adet de Biaumont, Jehans dou Courtil, Mikieus de Labie 
et Estievenes Piétins, et comme jugeur Saint-Calist, Jehans 
h Colebiers et Adel de Biaumont, et comme rentier de le 
Braiele, Jakèmes Maignerans et Colars li Colebiers. Ce fu 
fait en l’an de l'incarnation Nostre Signeur mil et CC. et 
sissante dis ou moins de juing. Et est à savoir ke maistrefs] 
Phelippes doit tenir ces iretages ausi k’ uns lais hom les 
tenroit, frais paians. 


(fsiv., carton Vitry). 


K 


1270, Septembre.— Chirographe par lequel les doyen et Chapitre 
de la cathédrale d'Arras arrentent à Pierre de Diquennie. bourgeois 
de la cité d'Arras, leur maison de la rue des Maus, à charge de payer 
annuellement 5 s. par. à la chapellenie de Jean Crespin et2s à 
l'évêque d'Arras. 


Sachent eskevin de chité ki sont et ki à venir sont, ke li 
prevos, li diens et li capitles d'Arras ont donné et bailiet 
bien et loialment à rente à tous jours hirelavlement à 
Pierron de Dikennie, bourgois de chité, leur maison kil 
avoient ens le rue des Maus, ens le terre le Vescke, u juge- 
ment d’eskevins de chité, si commeele siet devant et deriere, 
à toutes les apendanches entre les ni1 cors et le moilon seur 
le ruelete qui est deriere le maison monsigneur Willaume 
de Brun, ki jadis fu canoïnes d'Arras, par vi libres de Paris 
que cis Pieres et si oir renderont cascun an as personnes 
el as lius ci desous ens cest escrit noumés au mandé : 
LxvI s as capelains et as clercs xxnn sf, au pain des povres 


xx s' et as souneurs x sf. Et che renderont il à 11 termes en 
l'an, et doit avoec tout chou cis Pieres et ses hoirs paiier 
vais de Paris cascun an ke li maisons doit, c'est à savoir 
vs“ à le capelerie ke sires Warins tient, lequele Jehans 
Crespins, jadis canoines d'Arras, estavli, et11s$ à monsigneur 
le veske. Et par tant li prevos, li diiens et li capitles devant 
dit doivent aquitier cele maison à Piéron devant dit et à ses 
hoirs et warandir à le loy de le vile. 

Che fu fait en l'an de l’Incaruation M.CC.LXX, el mois 
de septembre. 


(Bis. NAT., Cartulaire des chapellenics de l’église d'Arras, 
Ms. latin 17737, fv 1, vo). 


L 


1271, Septembre. — Philippe Waudin achète deux mencaudées de 
terre à Ernould le Batteur, de Vitry. 


Sacent tout cil ki sunt et ki à venir sunt ke maistres 
Phelippes Waudins, canonnes de le glise de Nostre [Dame] 
d'Arras, a achatet à Ernoul le Bateur de Viteriet à se feme 
1 menkaus d’yretage à tous jours iretavlement ettel blé ke 
de le disme de Viteri sec et saisnavle, à paier à Viteri et à 
le mesure de Viteri, à paier cascun an le jour Saint Remi à 
maistre Phelippon devantdit, u à sen commant, avant toutes 
rentes, apriès celi au signeur. Et de cou li a fait Ernous 
devant dis boin about et boin assenement sour sen mès kil 
tient dou prevos de Douai, kil prist à mariage avec Angniës, 
le fille Willaume le Telier. Et loist à savoir ke Ernous 
devant dis et Angniès, se feme, pueent rachater ces1ir men- 
kaus de blé, : menkaut au canp devens le ville de Viteri, 
mais ke ce soit en lieu souffissant parmi le dit d’eskievins 
de Viteri u de manans en qui jugement on l'akateroit. Et 


À SEL comme Lt me à vi — 


— 99 — 


maistres Phelippes s’i doit tenir et quiter le mès devant dit, 
et s’il avenoit cose ke maistres Phelipes devant dis n'estoil 
paiés cascun an le jour Saint Remi de ces 1 menkaus de 
blé devant dis u il u ses commans, traire puet et doit à sen 
about et à sen assenement,uil u ses commans, s ‘il faire le 
veut, pour se rente et pour ses lois à avoir as us, as lois et as 
coustumes c’om prent les kemunes rentes de le vile de 
Viteri. 

A ceste counissance de ce markié el de cest vendage 
furent apielé comme eskievin de Vileri Watiers li Cers, 
Watiers li Akars, Watiers de Biarch (1}, Hues Fossiers, 
Hues li Fevres, Jehans d’Ynchi (2) et Nicholes Cramete. 
Et si i furent comme manant dou prevos, de Douai : Jehans 
Haucours, Jehans li Cas, Jakemes de l'Escluse, Robiers ses 
fieus, Robiers des Plankes et Jehans li Forniers. Che fu fait 
en l'an de l'incarnation Nostre Signeur mil. CC. sissante 
et XI, ou mois de septembre. 


(ARCH DEPART., Chapitre d'Arras, carton Vitry, chiragrapheY. 


M 


1271, Septembre — Chirographe par lequel Guillaume Palus de 
Vitry reconnait devoir plusieurs rentes à maitre Philippe Waudin, 
chanoine d'Arras 


Sacent eskievin de Viteri ki sunt et ki à venir sunt ke 
Willaumes Palus de Viteri doit à maistre Phelipon Waudin, 
canoune de l’église Nostre Dame d'Arras, sis coupes de blé 
d'yretage à tous jours yretavlement à paier cascun an le jour 
Saint Remi, à Viteri, tel blé ke de le dime de Viteri, sec et 


(1) Biache-Saint-Vaast, canton de Vitry. 
(2) Inchy, canton de Marquion, 


— 30 — 


saisnable et à le mesure de Viteri, à paier à maistre Phi- 
lippon Waudin devant noumet, u à sen commant, el de cou 
a fait Willaumes Palus devant dis assenement et about à 
maistre Phelipon devant noumet pardevant eskievins de 
Vileri sour une rasiere de tere à moitié de l'asus ki siet à le 
voie À Suere et pardevant jugeurs monsigneur le veske sour 
une autre rasiere à droite disme, ki siet à le Maladerie, se 
doit sis couppes de blé de rente par an à monsigneur le 
veske. Et s'il avenoit cose ke maistres Phelippes devant 
noumés ne fust paiés cascun an le jour Saint Remi de ces 
sis couppes de blé devant dites, u il u ses commans traire 
puet et doit, u il u ses commans, à sen aboul et à sen assene- 
ment chi devant noumet, s'il faire le veut pour se rente et 
pour ses lois, à avoir as us, as lois et as coustumes c’on 
prent les kemunes rentes de le vile de Viteri. 

À ceste counissance furent comme eskievin de Viteri 
Hues Fossiers, Hues li Fevres, Watiers de Biarch, Watiers 
li Akars, Jehans d'Ynchi, Watiers li Cierf, Nicholes Cra- 
mele, et comme jugeur monsigneur le veske, Robiers de 
Rieulai, Nicholes Cramete et Mikieus li Toiliers. Che fu 
fait en l'an de l’incarnation Nostre Signeur mil. CC. sissante 
et onze, ou mois de septembre. 


(1n.) 
N 


1258, 10 Avril. — Jean Haneron. sous-bailli d'Arras, notifie ja 
vente faite par Gui, écuyer, seigneur de Noyelle-Vion, à Marie de 
Beugin. 


A tous chiaus ki ces présentes lettres verront u orront, 
Jehans Hanerons, sous baillieus d'Arras à cel tans, salus. 
Sacent tout ke Wis, sires de Noyele-le-Wion(1}, escuiers, 
croisiés Dieu et l’Apostole, hom no signeur le conte d'Artois, 


(1) Noyelle-Vion, canton d'A vesnes-le-Comte. 


31 = 


a reconnut en droit par devant nous ke il par se destrai- 
gnant nécessité apparant et pour pieur markiet eskiver et 
par le gré et l'otroi de sen hoir ki fu présens et ki le gréa et 
otria par devant nous, a vendu bien et loialment et par juste 
pris et loial, douquel pris il se lient bien apaiié, à Mariien 
de Beugin, suer Wistasse, prestre curé de Novyelete-en- 
l’Atre (1}, tout sen térage closomment et entirement kil 
tient de no signeur le conte, tout si comme li térages gist et 
s’estent et puet et doit eslendre en tous téroirs et en tous 
lieus et en toutes apendances et apartenances, à tenir, à 
rechevoir, à prendre et à despoullier de celi Mariien de 
Beugin, ki dite est, u de sen commant, et à faire se volenté 
en tous preus, en tous pourfis, en tous esplois et en toutes 
values, puis ore en avant, lant longhement comme ele avera 
le vie en sen cors, en quel estat u en quel abit ke ele sera, 
en religion u hors de religion. Et tout cel térage devant dit, 
si comme il est devant devisés, et tous les preus et tous les 
pourfis d’icelui térage a en convent et est tenus li devant dis 
Wis, sires de Noyelete-le-Wion, et ses hoirs, à délivrer, à 
censer et à warandir loialment à sen coust, à le devant dite 
Mariien de Beugin ou à sen commant, en tel maniere k’ele 
en puist goir bien et à pais et rechevoir et despoullier paisi- 
vlement tout le cours de se vie, en quel estat u en quel abit 
ke ele sera, ensi comme devant est dit. 

Et se li devant dite Maroiïe u ses commans i avoit aukune 
défaute en aukun tans u cous et damages et frais et despens 
1 mesist et fesist, fust en donner u en proumètre à signeurs 
tériiens et à baillieus u à autres justices, u fust en plaidier 
en court de crestiienté u ailluers pour les convenences 
devant dites requerre et faire avoir, u en autre quelconke 
maniere ke che fust ki li venissent et meussent de par le 
devant dit Wion u de sen hoir après lui, u par sen fait, u 
par ocoison de sen fait, u par aine de se part, u par defaute 


(1) Noyellette-en-l'Atre, commune de Lattre-Saint-Quentin, canton 
d'Avesnes-le-Comte, 


— 39 — 


de sen warandissement, chux Wis u ses hoirs après lui 
seroit tenus et à convent, et ses hoirs après, à rendre el à 
restorer à plain à le devant dite Mariien, u à sen cemmant, 
toute le défaute k’ ele i aroit et tous les cous, tous damages, 
tous les frais et Lous les despens devant dis, sur le dit celi 
Mariien u sour le dit de sen commant, sans autre prouvance 
faire et sans dire riens encontre avoec les couvenences 
devant dites. 

Et pour toutes ces couvenences devant dites fermement et 
enlirement tenir, en a li devant dis Wis mis et oblegié en 
droit et en loi et en abandon et par l'olroi de sen hoir, envers 
toutes justices au pourfit de le devantdite Mariien, u de sen 
commant, sen cors el tous ses biens temporeus, muebles et 
iretages el cateus présens et chiaus ki sunt à venir en 
quelsconkes lieus ke il poront estre trouvé. Et si en a 
renonchié, et ses hoirs après lui, à exception de droit et de 
fait, de personne, de lieu et de tans, de boisdie et de déce- 
vance, de monnoie nient nombrée et de pris nient paiié et 
nient rechut, à tout privilege k’il a u poroit avoir de crois, 
u à tous autres privileges, à toutes bares de plait en 
court de crestienté et de loi mondaine, à tous respis ki sont 
otroiié u sont à otroiier d'Apostole u de roi, u d'autre per- 
sonne, à toutes aieves et à lous ravouemens dé tous signeurs 
et à toutes les autres choses ki li poroient aïdier, u sen hoir, 
pour l’okoison du markié devant dit et à le devant dite 
Mariien, u à sen commant, grever et nuisir. 

Toutes les choses et les couvenences devant dites a li 
devant dis Wis, sires de Noyele, et par sen hoir, creanté et 
fianchié par foi et loïal cors, ensi com devant est dit, sans 
venir de riens encontre, par lui ne par autrui. Et en tes- 
moingnage de toutes les choses devant dites nous avons ces 
présentes lettres seelées dou seel de le sous baïillie d'Arras, 
à le requeste et à le priière des parties devant dites, sauf le 
droit de no signeur le conte d’Artois devant dit. 

Che fu fait en l’an de l'incarnation Nostre Signeur 


He an 


mil deus cens sissante dis et set, le jour du blanc dioes (1), 
el mois d'avril. 
(Io., carton Lat.-Mar). 


O 


1278, Juin. — Evrard d’Auby, chevalier, notifie que Gautier d’Auby 
et Marie d'Hersin, sa femme, ont vendu à Guillaume de Lillers, cha- 
noine d'Arras, un fief sis à Vitry. 


Jou Everars de Aubi (2), chevaliers, fach savoir à tous 
chiaus ki sont et ki à venir sont, ke comme Wautiers de 
Aubi, mes frères et mes hom, et Maroie de Hersin, se feme, 
en ussent vendu et werpi bien et loiaument iretavlement à 
monseigneur Willamme de Lileirs, canoine de Arras, tout 
leur fief closement ke il tenoient de mon seigneur le veske 
de Arras à Viteri, cil Wautiers a fait buen about et buen 
assenement loial à le devant dite Marien, se femme, pour 
restor de douaire ke ele avoit ou pooit avoir en cel fief devant 
noumé, c’est assavoir à trois muis et demi de blé à le mesure 
de Douay k’il a sour un fief k’il tient de mi à Aubi, douquel 
fief je doi cascun an à celui Wautier sis muis de blé à le 
mesure devant dite à paier à 11 termes en l’an, c’est assavoir, 
le moitié à le Toussains et l’autre moitié au Noel, en tel 
manière ke se jou ou mes oirs ne paiemes les vi muis de blé 
cascun an au devant dit Wautier, ensi comme il est devisé, 
cil Wautiers en a buen assenement et buen about ke je l’en 
ai fait par le gré et par l’otroi de men oir, et mes oirs aussi 


(4) Le Jeudi-Saint, ou jour blanc, parce qu'il était d'usage de 
distribuer, en ce jour, des pains blancs aux pauvres, Le glossaire de 
l'Art de vérifier les dates n’indique pas cette expression employée 
ici pour date. 

(2) Auby, canton de Douai (Nord). 


EN es 


li a fait par l'enseignement de mes hommes et les hommes 
le conte d'Artois, à deux muyes (1) de teremines, ki siéent à le 
voie Courcheloise (2), li une muye deseure le voie et l’autre 
desous. 

Et s’il avenoit cou ke cele Maroie vausist aler encontre se 
fiance que ele a donée pour tenir ceste vendage en pais et 
vausist traire à sen douaire u fief vendu devant noumé et ne 
se vausist mie tenir à l’about ke ses barons devant dis li a 
fait à sen fief ke il tient de mi à Aubi, ensi comme il est 
deseure devisé, jou et mes oirs seriemes tenu de rendre à 
monseigneur Willamme devant dit u à sen commant, trois 
muis et demi de blé à le mesure de Douai, cascun an, le 
moitié à le Toussains et l’autre moitié au Noel, buen et de 
loial paiement, et tel blé ke li kemuns de mes blés d’Aubi 
est cascun an, tant ke li devant dite Maroie demanderoit 
sen douaire el fief de Viteri devant dit. 

Et si est assavoir ke se jou u mes oirs defaliemes de ces 
trois muis et demi de blé paier, ensi comme il est devisé, 
fust en tout ou en partie, et cil Willammes 1 avoit cous u 
damages, ou si oir, par le defaute de no paiement en quel- 
conque manière ke ce fust, jou ai promis à rendre à icelui 
Willammes (3), u à sen commant, tous cous et tous damages 
ke il i aroit par le defaute du paiement devant dit, sour sein 
sairement,sans autre prueve faire et avoec lout cou, se je en 
estoie en defaute, j'ai otrié ke cil Willammes, u ses commans, 
poroit donner à quelcomque justice kil vaurroit pour avoir 
sen paiement de le defaute de cascun termine des 111 muis 
et demi devant noumés cressi à cent sols de Paresis, les 
queus c. sols jou et mes oirs seriemes tenu de rendre à icelui 
Willamme u à sen commant avoec le paiement devant dit 


(1) Le muid de terre est la quantité de terre ensemencée avec un 
muid; le mine est un demi-arpent. 

(2) Route de Courchelettes, canton de Douai. 

(3) L's est une faute du scribe. 


Ce 


et avoec les autres cous et damages k’il i aroit emis. Et 
avoec tout cou cil Willammes poroit traire se 1l voloit à 
toutes les deus muyes de tere devant dites, as queles il est 
aussi aboutés par mes hommes, et les poroit tenir se il voloit 
tant ke il seroit paiés de lous ses arierages. 

Et pour toutes ces coses, ensi comme eles sont devisées 
deseure, serment tenir bien et en pais, ai jou obligié mi et 
men oir par se propre volenté envers monseigneur Willam- 
mes devant noumé. Et pour cou ke ce soit ferme cose et 
eslable ai jou seelées ces présentes letres de men seel et 
les ai baillés seelées au devant dit monseigneur Willam- 
mes (1), en tesmoignage et en ayve (2) de toutes ces coses. 
Ce fu fait l'an de l’incarnalion Nostre Seigneur mil. CC. 
LXVIII. el mois de juing. 


(Io., carton Vitry". 


P 


1283, Décembre. — Chirographe par lequel Marie, veuve de Jean 
Le Vinier, accense à Jean de Sains des terres sises à Estrée-Cauchy. 


Sacent eschevin ki sont et ki à venir sont, ke Maroie ki fu 
feme Jehan le Vinier, a douné et baillié à loial cense à 
Jehan de Sains (3), d'Estrées-en-le Cauchie {4}, x1 mencau- 
dées de tere ahanav'e, pau plus, pau mains, mains une 
boistelée, ke ele a gizans au téroir d’EÉstrées en cex lieus et en 
ceus pièches ; c’est assavoir : à le voie du Maisnil (5), v men- 


(1) L's est une faute du scribe. 

(2) Aide, secours (adjuventum). 

(3) Sains-en-Gohelle, canton d'Houdain. 
(4) Estrée-Cauchy, canton d'Houdain. 
(5) Maisnil-lez-Ruitz, canton d'Houdain. 


EN RE 


caudées et une boistelée ; d’autre part le voie, 1x boistelées 
c'on tient de Tibaut Loizel ; au Caurroi 11 mencaudées, et 
v boistelées vers le markais Oufier. Et si li a douné encore 
et baillié à loial cense 1 térage ke ele a u téroir devant dit 
et toutes les rentes avoec ke ele a en che teroir devant dit 
et à Servin {1}, en blé, en avaine, en deniers, en capons, en 
poilles, en entrées, en issues, en reliés el toutes les eskaances 
kieskair i poront, tout le terme de se cense, et che doit chil 
requerre el rechevoir à sen coust, à tenir du devant dit 
Jehan de Sains toutes les coses et les convenences, si comme 
eles sont devant dites et devisées, a li devant dis Jehans de 
Sains créanté et fiancié bien et loiaument à warder et à 
tenir et à aemplir à le devant dite Mariien u à sen commant, 
sour lui et sour tout le sien ù k'il l'ait, sans ja riens dire 
ne faire encontre.... 

Ce fu fait l’an de l’Incarnation M. CC. IIII** et III, el 
mois de décembre. À che furent comme eskevin de dehors le 
porte de Méaulens, de le borgesie d'Arras, Mahius li Fevres, 
et Rogiers li Goudaliers, et cist en ont fait recort à lor com- 
paignons. 

Rogiers li Goudaliers warde le contrepartie. 


(1n., carton Divers; chirographe). 


Q 


1284, Juin. — Jean de Beauquesne, baïlli de Lens, notifie la vente 
faite par Marie le Vinier à Bauduin de Gauchin, consistant en rentes 
et terres sises à Estrée-Cauchy. 


Jou Jehans de Biaucaisne, baillins de Lens(2), fach savoir 
à tous chiaux ki ces letres verront et orront ke cumme 
Maroie li Viniere d'Arras a vendu, werpi et clamé quite à 


(1) Servin, canton d'Houdain. 
(2) Lens, arrondissement de Béthune. 


maistre Bauduin de Gaulcin {1}, canoine d’Arras, iretage en 
rentes et en terres c'on tient en alues u terroir d’Estrées en 
le-Cauchie, ke cele Marois i avoit. 

Cel vendage et le werp jou le gré et otri et mi assent u 
liu du souvrain signeur, comme sires, et en tesmoignage de 
vérilé et ke ce soit ferme chose et estavle, jou ai ces pré- 
sentes letres sevlées du seel de le baillie de Lens. Che fu 
fait en l’an de l’incarnation Nostre Signeur mil deus cens 
quatre vins et quatre, el mois de juing. 


(I0., Carton Divers). 


R 


1286, Juin. — Chirographe par lequel M'° Bauduin de Gauchin 
accense à Jean de Sains diverses terres sises à Estrée-Cauchy. 


Saicent eskevin ki sont et ki à venir sont, ke maistre 
Bauduins de Gauchin, canoines de l’église Nostre Dame 
d'Arras, a donet et baïilliat à loial cense à Jehan de Sains, 
d'Estrée en le Cauchie, 11 menchaudées et une boistelée de 
terre qu’il a, gisans u lerroir d’Estrées, ès lius ci-après nom- 
més ; c’est a savoir : au Corroi, 1 mencaudées, et v boistelées 
vers le marais Oufier. Et seli a encore doné et bailliet à 
loial cense 1 teraige que il a à terroir devant dit et toutes les 
rentes avoec qu'il a en ce terroir devant dit et à Servin, en 
blé, en avaine, en deniers, en capons, en poilles, en entrées, 
en issues, et toutes les eskéances qui eskéir i poront tout le 
terme de se cense. Et ce doit li dis Jehans requerre et 
rechevoir à sen coust et tenir et despoillier, si comme 
devant est dit, de lui u de sen commant, toutes les coses 
devant dites, de le feste Saint Remi, le premiere ke nous 
atendons, en x! ans tous prochains et continueuls ensuiant 


(1) Gauchin-le-Gal, canton d'Houdain. 


98 — 


à venir, pour xx mencaus de grain de cense, les 11 pars blé 
et le tierce avaine, que ciuls Jehans de Sains en doit paier 
et livrer au devant dit maistre Bauduin u à sen commant, 
cascun an des x ans devant dis et tout à le mesure d'Arras, 
l’un grain et l'autre... et tel blé, sans malengien, comme de 
le disme d'Estrées, et l'avaine seke et saisnable et loial 
paiement, et à livrer à Arras à ses cous, à ses péruils et à 
ses voilures, au devant dit maistre Bauduin u à sen com- 
mant, cascun an des x! ans devant dis, dedens les murs de 
le vile d'Arras u en le Cité, là ùü li dis maistre Bauduins u 
ses commans, l’amera miuls à metre, pour tant ke karete 
s’i puist contourner ; c’est à savoir, le blé dedens Je feste 
Toussains, d’an en an, et l’avaine à cascune feste Saint 
Andriu après en suiant. 

Et s'il avenoit cose que li dis Jehans de Sains défailloit 
d'aucun paiement de le cense devant dite en aucune des 
XI anées devant nommées, il seroit lenus et a en convent 
loialment à rendre et à restorer au devant dit maistre Bau- 
duin u à sen commant, à Arras, tous cous, tous damaiges 
et tous despens qu'il i aroit et feroit, et tous dons et tous 
serviches que il en dovroit à quel justice que ce fust et tous 
autres frais que il i aroit et feroit, fust en plaider en court 
de crestienté et ailleurs pour les paiemens de le cense devant 
dite requerre et faire avoir, u en autre quelconques manière 
que ce fust, par le défaute du paiement, le dit Jehan de Sains, 
sur le plain dit maïstre Bauduin devant dit, u sur le dit de 
sen commant, sans autre prueve, avoec le cense devant dite. 
Et s’est assavoir que li dis Jehans de Sains est tenus et a en 
convent à fumer les trois mencaudées et une boistelée de 
terre devant dite. bien et Ioialment une fois dedans les 
xu ans devant dis. Et si est encore à savoir que s’il avenoit 
cose que il défausist de maistre Bauduin devant dit avant ke 
les x11 anées devant dites fuissent paraemplies, par coi cil 
Jehans ne tenist le terre devant dite et le terraige et les 
rentes devant nomées, et chuils u cèle à qui ceste terre, 


ces terraiges et ces rentes revenroient après sen déchet 
neu laissaissent le dit Jehan goïr tout le terme devant dit 
bien et à pais, ke li dis maistres Bauduins wueut et otrie 
ke li persone à qui ces choses venroient, li soit tenue de 
rendre et de paier vu |. de parisis ausi tost ke ele vorroit 
traire el venir, et par ensi ausi que ciuls Jehans de Sains 
recheveroit les rentes et le terraige et les pourfis des terres 
de celi anée et pour chou ne demorroit mie que il ne paiast 
les xx mencauds de grain de cense as termes devant només 
en celi anée. 

Et s’il avenoit cose ke il défausit de celui Jehan de Sains 
ainscois que les x11 anées fuissent acomplies et si hoir 
voloient laissier ceste cense ki dite est, faire le poroïent, 
sauf chou et par ensi que li terre eust eslé fumée et parmi 
chou que il deveroient paier le paiement de cense de celi 
avec k’il seroit défailli de celui Jehan de Sains et il deveroient 
rechevoir les pourfis des terres, des rentes et du téraige 
devant dis de celi anée,et si ne seroient nient tenu des 
vi livres de parisis devant dites rendre, pour tant k’il vosis- 
sent laissier le cense ainscois que les xn1 anées fuissent 
acomplies. Et s’est à savoir ke li dis Jehans de Sains u si 
hoir, se de lui estoit défailli, doivent doner bone seurté d’an 
en an audit maistre Bauduin u à sen commant, se ilen 
sont requis de lui u de sen commant, de rendre le cense 
devant dite, tout avant que il puissent riens despoillier des 
rentes, des terres, ne des coses devant dites. 

Toutes les choses et les convenanches, si comme eles 
sont devant dites et devisées a li devant dis Jehans de Sains 
créanté et fianchiet bien et loialment à warder et à tenir et 
aemplir au devant dit maistre Bauduin, u à sen commant, 
sur lui et sur tout le sien, à queiïl l'ait, sans ja riens dire ne 
faire encontre. Et en plus grant seurté des coses devant dites 
tenir et aemplir se defaute i avoit, Colars de Sains, fiuls à 
Jehan de sains devant dit, est obligiés sur lui et sur le sien 
partout à que il l'ait ausi avant, comme Jehans de Sains, 


= 40 — 


ses peres devant dis, par le foi de sen cors. Et tant comme 
as convenences devant dites tenir et aemplir en le maniere 
que deseure est devisé, li devant dit Jehans de Sains et 
Colars ses fiuls ont mis et obligiet en droit, en loi et en aban- 
don envers toutes justices auls el tous leur biens temporeuls, 
muebles, non muebles, présens et à venir, partout ù queil 
puissent estre lrovet, pour prendre u faire prendre, saisir 
et arrester, pour faire tenir et aemplir les convenances 
devant dites. Et en renonchent et ont renonchiet à tous pri- 
vileges de crois donès et à doner, à tous respis, à toutes 
aieuwes, à tout avoement de signure, à toute exception et 
bares de plait et à toutes les coses qui a euls poroient aidier 
et au devant dit maistre Bauduin u sen commant grever ou 
nuisir. Et parmi chou que devant est dit, li devant dis 
maistre Bauduins a en convent audit Jehan de Sains à 
warandir à loial cense le terre, le téraige et les rentes devant 
dites par les x11 ans devant dis et à rendre et à restorer tous 
les cous et les damaiges que il i aroit par li u par sen fail 
u par s’okoison. 

Ce fu fait l'an de l’Incarnation mil CC III et VI, el mois 
de juin. À ce furent comme eskevin dehors le porte de 
Miaullens de le bourgoisie d'Arras... 


({n., Carton Divers ; chirographe). 


S 


1289, Novembre. — Aëlis. dame de Bois-Bernard, reconnait par- 
devant les échevins de la cité, la vente d'un fief à Quiéry-la-Motte. 
faite par le Chapitre d'Arras, à Pierre Gadoul et à sa fille, la dame de 
Récourt, pour l'usage des chap-lains de la cathédrale. 


Sacent eskievin de cité ki sont et ki à venir sont ke 
Aëlis, dame du Bos Biernart (1) jadis feme monsigneur 


(1) Bois-Beruard, canton de Vimy. 


> EE a 


ut 


Jakemon du Bos, chevalier, baus de Hellin, sen ainsnéñfil 
et sen hoir, a reconnut et reconnoist ke tel markié ke li 
église d'Arras a fait à Piéron Gadoul et à le dame de 
Raycourt (1), se fille et sen hoir, à l’usage des capelains de 
l'église devant dite, c’est à savoir, d'un fief ke ciet Pieres 
avoit à Kieri (2), ensi comme il siet tout closement à toutes 
les appendances k’il tenoit de l’hoir du Bos-Biernart, ke 
Aelis devant dite grée, otrie et amortist comme baus de 
Hellin, sen fil devant dit, et pour le raison de sen douaire, 
de toutes signeries et de toutes les coses ke ele u se fiex 
devant dit i poiroient avoir pour le raison de signerie, parmi 
douze deniers paresis ke li eglise devant dite doit rendre à 
l’hoir du Bos-Biernart cascun an au jour Saint Remi, el 
kief d’octembre, au Bos-Biernart, sour deus sols de lois. 

Et toutes ces coses deseure dites a, li dite Aelis, en con- 
vent loiaument à faire gréer, otriier et amortir, ensi ke dit 
est, Hellin sen fil devant dit, dedens le mois après chou kil 
ara sen eage et k’il en sera requis de par l’eglise devant dite 
u autre hoir, se de celui Hellin estoit défailli, dedens le 
mois k'il en seroit requis. Et s'il estoit ensi que Hellins 
devant dis, quant il ara sen eage, u autres hoirs, s’il i esloit, 
ne gréast, otriast, amortesist, tant ke à lui appartient, et 
mesist hors de sen fief bien et souflisaument dedens le mois 
k'il en seroit requis, ensi ke dit est, li dite Aelis a en con- 
vent et proumis sour li et sour tout le sien, ù k’ele l'ait, à 
rendre, à paiier et à restorer à l’église devant dite pour les 
capelains, quatre cens et quarante livres de parisis et quatre 
hommages ki sont du fief devant dit. Et, en plus grant 
seurté, li dite Aëlis en a oblegié et oblege de maintenant 
trois cens ciunquante sis livres dis et siet sols et dis deniers 
paresis ke li hoirs du Bos devant dis li doit, si comme ele 
dist, du pourcont fait entre lui et se mere par devant ses 


(1) Récourt, canton de Vitry. 
(2) Quiéry-la-Motte, canton de Vimy. 


— 49 — 


signeurs, ses pers et les amis de l’hoir, en rabat des quatre 
cens et quarante livres devant dites, se avoir les poet, li 
eglise devant dite, pour les capelains. Et se li dile Aëlis en 
défaloit, fust en tout u en partie, li eglise devant dite pour les 
capelains u ses commans porroit douner sour le dite Aëlis et 
sour le sien cressi au quint de le dete, sans le dete de riens 
amenrir, à quel juslice kil vaurroit, pour le convenence 
faire tenir el acomplir ; lequel don ele seroit tenue de 
rendre et de restorer à l’église devant dite avoec les cape- 
lains, el tous autres cous, frais, damages u despens k'il i 
aroient et feroient, fust en plaidier en court de crestienté u 
ailleurs, u en quelconke autre maniere ke ce fust, sour leur 
dit, sans autre prœve, u sour le dit de leur commant 
avoec le convenence devant dite. De tout chou ont fait leur 
prope dete envers l’église devant dile, avoec les capelains, 
sour eus et sour lout le leur, à k’il l’aient, et cascuns pour le 
tout, demisielle Maroie, fille à le dite Aëlis, Jehans du Frais- 
noy (1), fiex monsigneur Baudin du Fraisnoy, Jehans de 
Biaumès et Baudins de Biaumès (2), ses frères. Et pour toute 
ceste couvenence fermement tenir et acomplir, ont les devant 
dites Aëlis, demiselle Maroie, se fille, et li autre déteur, 
oblugié eus et le leur, à k’il porroit estre trouvés, mocbles 
et nom moebles présens et à venir, en abandon envers tous 
signeurs et toutes justices pour eus contraindre. Et s’en sont 
sousmises et sousmis à l’usage et à le costume de tous lius 
et de tous eskievinages si avant ke devant est dit, et s’en ont 
renonchié tout comme à toutes ches coses à tout previlege 
de crois prise u à prendre, à toutes ayves, à tous avouemens 
de signeur, à toutes letres, grasses, indulgensses, previ- 
leges et respis de l’Apostlole u du roy de Franche u d'au- 
trui ; à toute avve de douaire, de droit et de fait; à toutes 
exceptions et bares de plait et à toutes les autres coses ki 


(1) Fresnov, canton de Vimy. 
(2) Beaumetz-lez-Loges, arrondissement d'Arras. 


Re 00 


= 1 — 


leur porroient aidier et à l’église devant dite u sen com- 
mant nuire. 

Et si ont fianchié et créanté de le foi de leur cors toutes 
ches couvenences bien et loiau ment à tenir et sans riens dire 
encontre. 

Ce fu fait en l'an de l'incarnation Nostre Signeur 
M. CC. 111157 et IX, el mois de novembre. 


(Arcu. ou Pas-De-Cazuts, Chapitre d'Arras, carton B). 


1290, Mars. — Hugues de Noyelles, écuyer, notifie quil a vendu 
au chapitre d'Arras, des terres sises à Noyelles et à Brebières. 


Jou Hues de Noiele (1), esquiers, faich savoir à tous chiaus 
ki sont et ki à venir sont, ke jou, du boin plaisir, de le volenté 
et de l’assentement Jehanain, me sereur, et men ainsné hoir, 
ai vendu au capitle de l’église d'Arras et werpi bien et à loi 
et selonc l'usage et le coustume du pais, vint et sis rasieres, 
une coupe el trente vergeles de terre ahanavle ke jou tenoie 
en fief sans nul moiïien de monsigneur Mikiel, dit Couplel, 
chevalier, men signeur, et ke mesire Mikieus tenoit en fief de 
monsigneur Huon d’Antoing, signeur d’Espinoi en Carem- 
baut (2), et ke mesires Hues tenoit en fief de noble homme 
Huon, conte de St Pol,et du boin plaisir et de le volenté mes 
signeurs devant dis ; liquele tierre gist u teroir de Noiele et 
de Brebiere (3), ès lieus ki chi après sont nommé ; c'est 
assavoir : as Courlisiaus, une rasiere et demie coupe et dis 
et noef vergelës, à le voie de Viteri tenant au Pire de 


(1) Noyelles-sous-Lens, canton de Lens. 
(2) Epinoy, section de Carvin, arrondissement de Béthune. 
(3) Brebières, canton de Vitry. 


rat — 


Sailli (1), au lés devers devers Noiele, siept coupes et demie 
et quinze vergielés, et encore à le voie de Viteri tenant au 
Pire de Sailli, au lés devers Viteri, sis coupes et demie et 
demie quarentainne ; au Pire de Sailli, tenant au sentier de 
Brebiere alant, parmi chuinc coupes et sissante et quatre 
vergelés ; au Camp Huuon chuinc rasicres trois coupes et 
quarante et deus vergielés ; à le Campegnuele dis coupes 
quarante et deus vergielés mains ; au Camp au Solier, deus 
rasieres et demie coupe et vint et siepl vergielés ; à Hentren- 
fosse treze coupes et quatre vergiclés ; à le voie de Brebiere 
tenant au Pire de Sailly au lés devers Noiïele, quinze coupes 
et quarante et trois vergielés ; et au Camp Retorné unze 
coupes et vint et deux vergielés. 

Et toute cele tière devant dite el lout le droit, le justice, 
le signerie et toutes autres redevances ke jou i avoie et pooie 
avoir en celi terre par quelconke cause que ce fust, jou lai 
raporté et werpi bien et loiaument et à loi en le main de 
monsigneur Mikiel Couplel, men signeur devant dit, en le 
vuc el en l’oiie de ses homes emprumptés à monsigneur 
Huon de Antoing devant dit, pour faire le jugement de ces 
choses au pourfit de l'église d'Arras devant dite, ensi comme 
il est de coustume. Et celui droit ki à mi apartenoit en cele 
terre devant dite jou l’ai eslongié et eslonge de mi, del tout, et 
l'ai transporté et transporte au capitle devant dit et par de- 
vant monsigneur Mikiel et ses hommes devant dis, à 
tenir et à avoir hiretavlement et perpetuelment de cel 
vendage certain juste et souflisant en boine monnoie seke 
et bien nombrée et dont je me tieng bien apaïiet et ke 
Jamais à nul jour en toute le tère devant dile, en tout ne en 
partie, par mi ne par autrui, droit ne demanderai, ne 
querrai dore en avant, soustiegne aucune moleslé u aucun 
damage. Et dirent li homme monsigneur Mikiel devant dit 
et jugiérent par loial jugement conjuré avant de lui, ke jou 


(1) Sailly-en-Ostrevent, canton de Vitry. 


D re 


avoie tant fait d’endroit cele terre devant dite par quoi jou 
ne mes hoirs n’i avièmes mais droit. Et après ces choses 
faites droituriement, ensi comme devant est dit et devisé, li 
devant dis mesire Mikiex, à me requeste, toute le terre 
devant dite k’il tenoit en se main, rendi au devant dit capitle 
et ensaisi et envesti bien et loiaument et à loi le église 
d'Arras devant dite par hommes discrés ; c'est assavoir : 
signeur Nicholon de Wailli et signeur Drivuon de Sainte 
Gemme. capelains perpétuels de l'église devant dite, par le 
dit et l'ensegnement des hommes devant dis. Liquel homme 
devant dit conjuré avant du devant dit monsigneur Mikiel 
sus ces choses parmi le conseil k'il eurent lout avant entre 
aus sour che, dirent et jugièrent par loial jugement qui de 
nului ne fu contrebalus, ke jou le terre devant dite avoie 
vendu et werpi bien et à loi en le fourme devant dite etke 
tout estoit fait là en droit que je ne mes hoirs devant dis, 
ne autres, en cele terre, dore en avant nul droit ne porons 
reclamer. Et disent ausi que mesire Mikieus devant dis 
en avoit envesti et ensaisi bien et à loi le église devant 
dite de celi terre et ke li capitles devant dis avoit celi terre 
souffisaument et tenoit seurement et ke par ces choses kil 
avoient veues et oïies il ne savoient ke aucuns autres ke 
li dis capitles dore en avant eust aucun droit en le terre 
devant dite. Et est à savoir souvramement ke mesire devant 
dis mesires Mikieus Coupliaus toutes les choses devant dites 
et cascune de eles, à me requeste, a mis et délivré de tout en 
tout hors de son fief, de toute justice, de tout service, de 
toute exaction, de toute signerie et de tout autre fais quelk'il 
soit et l’a amorti et amorlist de tout en tout tant que en 
lui est, au proufit de l’église devant dite, et tout le droit 
ke il avoil en ces choses il l’a transporté et transporte ou dit 
capitle. 

Et toutes ces choses devant dites faites bien et à loi et 
selonc l'usage et le coustume du pais il les a pour fermes, 
et a loé et approuvé et loe et approeve et a confermé et con- 


= ip — 


ferme comme sires. Et jou Jehane, suer du devant dit Huon 
de Noiele et ses ainsnés hoirs, tout le vendage de toute le 
terre devant dite ai clamé et clame quite au proufit de l'église 
devant dite et m'i sui assentié et assent bien et loiaument 
comme hoirs. 

Et ou tesmoignage et en le fermeté de toutes ces choses 
devant dites, jou, Hues de Noïele, et Jou, Jehane, 5e suer, et 
ses hoirs devant dit, avons ces présentes letres séelées de 
nos propres Selaus. 

Ce fu fait en l’an de l’incarnation Nostre Signeur mil 
deus cens quatre vins et noef el mois de march. 


(Jo., Carton B; orig. scellé. Sceau décrit par Demay, Sceaux 
d'Artois, not 521 et 522). 


U 


1290, Mars. — Michel Couplel, chevalier, donne vidimus de la 
charte qui précède, en la confirmant. 


Jeu Mikieus, dis Coupliaus, chevaliers, faich savoir à 
tous chiaus ki ces présentes letres verront et orront ke jou 
ai veues et tenues et diligemment resgardées les lètres Huon 
de Noieles, esquuer, men houme, saines et entires et nient 
corrumpues, seelées de sen seel propre et du seel Jehanain 
sa sereur el sen ainsné hoir, en ches paroles ki après s’en 
sievent : « Jou Hues de Noiele, etc....n 

Et jou Mikieus, dis Coupliaus,chevaliers, devant nommés, 
reconnais ke toutes les choses devant dites, tout ensi comme 
eles sont contenues, escrites, faites et devisées dedens les 
letres devant dites, ke eles ont esté et sont faites par devant 
mi et par devant mes hommes desus dis bien et soufisaument 
etc... Et pour chou ke toutes ces choses devant dites, ensi 
comme eles sont dessus escrites et devisées, parmaingnent 
fermes et estables à tous jours et ou tesmoignage de ces 


AT 


choses, à le requeste du devant dit Huon, jou ai ces présentes 
letres séelées de men propre seel. Ce fu fait en l'an de 
l’incarnation Nostre Signeur mil deus cens quatre vins et 
noef, el mois de march. 


(1o., sceau décrit par Demav, n° 1777). 


V 


1290, Mars, — Vidimus et confirmation de la charte précédente 
par Hugues d'’Antoing. chevalier. 


Jou, Hues de Antoing, chevaliers, sires d'Espinoi en 
Carembaut, faich savoir à tous chiaus ki ces présentes letres 
verront et orront, ke jou ai veues et tenues et diligamment 
esgardées les letres de men tres chier ami monsigneur 
Mikiel Couplel, chevalier, men homme, saines et entires et 
nient corrumpues, seelées de sen propre seel, en ces paroles 
ki après s’ensievent : 

Jou Mikieus, dis Coupliaus, chevaliers, faich savoir à 
tous ciaus ki ces presentes letres verront et orront ke jou ai 
veues et tenues et diligemment regardées les letres Huon de 
Noiele, esquier, men homme, saines et entires et nient cor- 
rumpues, seelées de sen seel propre et du seel Jehanain, sa 
sereur, et sen ainsné hoir, en ces paroles ki après s'en- 
sievent : («Jou Hues de Noïele etc.» Etjou Hues d’Antoing, 
chevaliers, sire d’Espinoi en Carembaut devant dis, recon- 
nois ke toutes les choses devant dites, tout ensi comme eles 
sont contenues escrites, faites et devisées dedens les letres 
devant dites, voel, otroi et lo et approeve, et à le requeste du 
devant dit Mikiel, dit Couplel, chevalier, jou les conferme, 
tant ke en mi est. Et les choses devant dites vendues et 
estrangies de celui Huon de Noiele au capitle d'Arras devant 
dit, jou les mech et ai mis hors de men fief et de tout en tout 


ii 


amorti et amortis de le volenté men tres chier signeur, 
Huon, conte de Saint Pol, et de sen assentemen!, toute 
justice, toute action, toutes droitures et quelconke droil que 
jou avoie el pooie avoir en ces choses devant dites, jou les 
quitte et transporte au capitle devant dit. Et pour chou ke 
toutes les choses devant diles tout ensi comme eles sont 
desus dites, escrites el devisées parmaignent fermes et 
estables à tous jours et en lesmoignage de toutes ces closes, 
jou ai ces présentes letres seélées de men propre seel et 
bailliés au capille devant dit. 

Ce fu fait en l’an de l’incarnation Nosire Signeur mil 
deus cens quatre vins et noef, el mois de march. 


(lv., sceau décrit par Demav, n° 1498). 


W 


1290, Mars. — Vidimus et confirmation du même acte par Hugues, 
comte de Saint-Pol. | 


Nous Hues, quens de Saint Pol, faisons savoir à tous chiaus 
ki ces présentes letres verront et orront, ke nous avons veues 
et diligamment esgardées les lelres d’un nosire tres chier 
ami Huon d’Antoing, chevalier, signeur d'Espinoi en 
Carembaut, saines et entires, sans nule corruption et bien 
seelées de sen propre seel ; desquels letres li teneurs est 
tels : « Jou Hues d’Antoing, chevaliers, sires d’Espinoi en 
Carembaut, etc... » 

Et nous Hues, quens de Saint Pol desseure dis, toutes les 
choses devant dites, tout ensi comme eles sont contenues 
escrites, faites et devisées en ses letres devant dites, volons, 
otrions et loons et aprouvons et lant comme sires souvrains 
nous les confremons, etc. 

Ce fu fait en l’an de l’incarnation Nostre Signeur mil 
deus cens quatre vins et noef, el mois de march. 


(IB10.) 


X 


1298, Juillet. — Jean de Nesle, dit Capelaio, curé d'Armentières, 
donne par un chirographe une rente de 20 s. par. au mandèé de Notre- 
Dame pour être distribués chaque année à 120 pauvres de la Cité et 
à 120 autres de la paroisse St-Nicaise. 


Sachent eskevin de Cyté, ki sont et ki à venir sont, ke sire 
Jehans de Neele dis Capelains, prestres curés d’Armen- 
tieres (1}, a donné pour Dieu et en aumosne pour le salut de 
s'ame, de ses amis, de sen pere et de se mere et de ses 
bienfaiteurs au mandé des povres ke on départ en l'eglise 
Nostre-Dame d'Arras, vint sols de paresis de rente cascun 
an yretavlement ; lequele rente en prendera dès ore en 
avant sour le maiscn signeur Jehan devant dit, ki siet un le 
parrosche Saint Nichaize, entre le maison Pieron le Selier, 
d'une part, et le maison Mariien de Gaverele, d'autre part, 
ensi qu'ele siet en toutes apendanches. 

Et veut li dis sire Jehans que ceste rente soit donnée et 
départie en le dite églize cascun an, tant qu'il ara le vie ou 
cors, en lendemain de Le Trinité, à vi povres de le per- 
rosche de Cyté, à cascun 1 denier, et au mardi prochain 
ensievant a Vi povres de le perrosche Saint Nichaize, à 
cascun 1 denier. Et, après sen déchet il veut que cist denier 
soient donné et déparli cascun an le jour de sen obit et len- 
demain as povres devant nommés, ensi que dit est. Geste 
aumosne a li dis sire Jehans donné par maniere qu’il ne le 
puist jamais rapeler. 

Eskevin furent à ceste ordenanche, de l'espécial comman- 
dement les vicaires, monsigneur Jehan Lantelme et maistre 


(1) Armentières, arrondissement de Lille (Nord). 


0 


Jehan de Caves, et de Jehan Daule, prevost monsigneur le 
veske d'Arras, en l'an de grasce M. CC. 1iiPtet XVIIL el 
mois de Julé. 


(Cart. des Chapellenies de l'église d'Arras Bint. NAT , Me. lat 


17737, f° 2, ve.) 


dé 


1299, Septembre, — Chirographe par lequel Guillaume Haimon et 
Jean Maielin déclarent par-devant les échevins de Vitry, prendre à 
rente un manoir sis à Garguetelle, moyennant une redevance annuelle 
de onze mencauds de blé au profit du Chapitre d'Arras. 


Sacent eskevin de Viteri, ki sont et ki à venir sont, ki 
cest escrit verront et oront, ke Willaumes Haimons et 
Juhans Maielins ont pris à rente au capitele Nostre Dame 
d'Arras tout le mè&s ki fu signeur Aliaume Maiïelin, ki siet 
en Garghetiel (1}, pour lequel mës li dit Willaumes et 
Jehans doivent rendre et paiier au devant dit capitele u à leur 
commant .xi. mencaus de blé de rente d'an en an au jour 
saint Remi à tous jours irelavlement, as us et as coustumes 
ke on paie les kemunes rentes de blé en le vile de Viteri et 
à ces lois ke on en prent...…..,tel comme de le dime de Viteri. 
Eten plus grant seurté faite, li devant dit Willaumes et 
Jehans ont fait propre about denommé au devant dit capitele 
avoec le devant dil..... , de v mencaus de blé de rente des 
x1 mencaus de blé de rente devant nommés sur..... de 
tière, pau plus pau mains, à tiérage et à loiier de l’assus 
séans à le crois ki est a le voie de Noiele et sur .v. coupes 
de tière, pau plus pau mains à tierce part de l’assus séans 
as Buissons et sur vi. coupes de tière, pau plus pau mains, 


(1) Garguetel, sur Vitry, arrondissement d'Arras, 


me ET 


à droite dime, séans deseure le fossé des Vignes. Se doivent 
ces vi. coupes de liere 1x. coupes de blé de rente par an à 
monsigneur le veske d'Arras. Et s'il avenoil cose ke li 
devant dis capiteles u leur commans ne fuist paiiëés de tout 
le blé de rente deseure dit, d'an en an au jour saint Remi 
en le maniere ke dit est, le lraire poroit H devant dil capi- 
teles u leur commans à tous ces abous devant nommés, pour 
leur rentes et pour leur lois à avoir et tout duskes au plain 
dit d’eskievins de Viteri et des jugeurs par lesques li dit 
iretage doivent estre jugiet. Et s'est à savoir ke Maroie, 
femme au devant dit Willaume Ifaiñmon, et Maroie, femme 
au devant dit Jehan Maielin, ont gréé, loë et otriiet tous les 
abous devant nommés. A ces abous furent comme eskievin 
de Viteri Jakemes Ricous, Mikius de Cambrai, Pivres des 
Capeles, Willaumes de Calonne, Jehans de Biaumont, 
Juhans d'Avennes et Jakemes de Ruïlai, et, comme rentier 
de monsigneur le veske, li devant dit Pieres des Capeles, 
Willaumes de Calonne et Jakemes de Ruilaiï. 


Ce fu fait l’an de l’incarnation Nostre Signeur M. CC. [III 
et XIX. ou mois de decembre. 


(ARCHIVES DU Pas-DE-CaLais, Chapitre d'Arras, Série G, Carton 
Vitry.) 


Z 


1299-1300, Avril. — Jean, sire d’Olhain, fonde une chapellenie à 
Verdrel, sous le patronage du Chapitre d'Arras, en la dotant. 


[Jjou Jehans, sires d’Olehain (1), chevaliers, fais savoir 
à tous chiaus qui sont et qui à venir sont, que jou, en 
l'ouneur de Dieu, de Nostre Dame, de tous sains et de toutes 
saintes et pour l’ame de mi, de Huon men frere, de me 


(1) Olhain, commune de Fresnicourt, canton d'Houdain, 


— 59 — 


chiere dame Margrite, me feme, et de mes ancisseurs, ai 
estoré et fondé une capelerie à Vrederel {1}, ou patronage 
dou capille de l’eglize d'Arras, et l'ai douuée de trente men- 
caldées de Lerre, pau plus pau mains, séans en une pieche 
entre le bos de Coupigny (2) et le bos de Vrederel, et de trois 
quartiers de terre qui siéent en 1 mès à Vrederel, qui [est] 
Marion Clabaude. Lesqueles terre jou tenoiïe en fief dou 
castelain de Gant (3) et les ai fail: amortir par le castelain 
devant dit et par excellent prince Robert, conte d'Artois, si 
que par souverain, par tel condition que en ces trois quar- 
tiers de terre doit estre edefiié Hi capiele en lequele on des- 
servira le capelerie devant dite et li maisons du capelain. 
Li quels capelains, pour les trois quartiers de terre devant 
dis, sera tenus de rendre et de païier cascun an hyretavle- 
ment à tous jours au signeur d'Olchain 1 mencalt d’avaine 
de rente le jour de Toussains. Et en cele capele ara une 
cloke, et li capelains est tenus de faire perpétu2l résidence en 
le capeïerie devant dite et de dire messe cascun jour et de 
trouver et livrer à sen coust dras, lumière et clerc, et toutes 
les autres choses que à le dite capelerie desservir appar- 
liennent. Et est à savoir que tant que mesires li cuens 
devant dis ara le vie ou cors, une messe sera dite pour lui, 
dou Saint Esperit, en le capiele devant dite, une fois le 
semaine, et après sen deceps cele messe cessera et une 
messe de Requiem sera dite une fois cascune semaine per- 
pétuelment pour l'ame de monsigneur le conte devant dit 
et de ses ancisseurs. Et est à savoir que li sires d’Olehain 
doit retenir le capele devant dite à sen coust, s’il veut que 
on i celebre. Pour lequel cose, jou Jehans, sires d’Olehain 
devant dis, supplie à revérent père en Dieu monsigneur le 
vesque d'Arras, en quel dyocese li capelerie devant dite est 


(1) Verdrel, commune de Fresnicourt, canton d'Houdain. 
(2) Coupigny, section d'Hersin-Coupigny, canton d’Houdain. 
(3) Gand (Belgique). 


estorée et fondée, et au capitle Nostre Dame d'Arras en 
quel patronage ele siet, que toutes ces choses deseure dites il 
voellent loer, approuver et confremer, sauf leurs droits, en 
tel maniere que nostre sires en puist estre servis et hou- 
nerés, et pour Dieu, que il vocillent que jou et troi des 
signeurs d’'Olehain après mi siuans, aions le collacion et le 
présentacion de le capelerie deseure dite, el après chou Hi 
presentacions venra au capitle d'Arras toutes les fois que 
ele vackera. Et en tesmoignage de toutes les choses deseure 
dites, jou Jehans, sires d'Olehain devant dit, ai ces présentes 
lettre[s] seellées de men seel. 

Dounées l’an de grasce mil. deus. cens. quatrevins diz el 
noef, el mois de avril. 


(Binz. NAT., Ms. lat. 17737, fo 126, ve.) 
VA 


1301, Juin. — Gilles de Beaumetz. chevalier, notifie que confor- 
mément à la fondation d'une chapellenie faite par Josse Coquin et 
Luce sa femme, dans l’église de Croisilles, Wautier Thomas, prêtre, 
a été reçu comme homme vivont et mourant. 


Jou Gilles de Biaumèës (1) chevaliers, sires de Croizilles (2), 
et jou, Yde, dame de Groizilles (2) feme du devant dit mon- 
signeur Gillon, chevalier, faizons savoir à tous chiaus qui 
ces presentes lettres verront et orront, que comme Josses 
Cokins de Croizilles et Lusse, se feme, qui jadis furent entre 
auls deuz ensanle leur mariage durant, par amour, par 
condiction et par carité, donnaissent pour le remede de leur 
ames et des ames de leur ancisseurs et ottriaissent en pure 
et parduravle aumosne pour faire et fonder une capelerie à 


(1) Beaumetz-lés-Cambraïi, canton @e Bertincourt. 
(2) Croisilles, arrondissement d'Arras. 


= 64: 


desservir perpetuelment en le églize parrocial de Croiïzilles, 
1 manoir qui siet à Croizilles en le rue d’Espinehan, et qua- 
torse mencaudées de terre, pau plus pau mains, liquels 
manoirs et liquele terre sont tenue de nous, et lesqueles 
qualorze mencaudées de terre devant dites gisent ou terroir 
de Croizilles ès lieus chi après nommés : c’est à savoir au 
Pire de le Court. une mencaudée : ès Mons, trois boistelées * 
à le Clauwiere, trois mencaudées en trois pièches ; ou Val 
de Bulecourt (1), trois boistelées ; à Bise en Flos, sept 
boistelées ; à le voie d'Escont (2), une mencandée ; derriere 
le bos, sept boistelées : en Biaupré, trois boistelées ; à Mar- 
tinsart, deuz mencaudées en deuz pièches, et à le voie de 
Vaus (3), une mencaudée. 

Nous reconnissons que nous, monsigneur Wautier le 
Thumas, prestre, avons recheu ou non de le dite capelerie 
en Île terre et ou manoir devant dis, comme homme vivant 
et morant ; et par ensi qne nous volons et oltrions que après 
le deceps dou dit monsigneur Waulier uns autres soit 
recheus u manoir et en le terre devant dite, comme homs 
vivans et morans ou non de le dite capelerie, et ensi à le 
deffaute de cascun perpetuelment qui tenans sera de le terre 
et du manoir devant dis. 

Et en tesmoignage et en le parduravle fermeté de ces 
cozes devant dites, nous avons ces présentes lettres seelées 
de nos propre sejaus. Ce fu fait en l’an de l’incarnation 
Nostre Signeur mil trois cens et un an, el moys de juing. 


(Bis. NAT., Ms. lat. 17337, f° 127, re). 


({) Bullecourt, canton de Croisilles. 
(2) Ecoust-St-Mein, canton de Cruisilles, 
(3) Vaulx-Vraucourt, canton de Croisilles. 


NC 


si = 


I. — PHONÉTIQUE 


I. — Voyelles, 
A. — L’O suivi d’une A7 se change ea celte voyelle ; c’est 
là un des caractères dialectaux de nos chartes : 
Damage, H. Damages, A,N,M,0,S. 


E. — Comme dans les chartes du Ponthieu (1), Ë vient de 
l’.1 tonique latin : 


Bié, C. Mehaut, J... 


Estkecvin, K. P. Mere, H. 
Freres, H. Peres, H (Pater). 
Lés, T (latus). Pers, I (Par). 

— Ë a pour origine l'E et l’Z toniques lalins en position : 
Après, B. F'emme, ©. 

Apriès, L. Lètres, B, C, FH, etc. 
Confrema, C. Oblegié, H,S. 
Lème, B, J, Z. Phelippes, G. 

— L'E féminin provient de l’£", de l’Z ou de l'O atones : 
Aubegni, F. Ordenance, C. 
Demiselle, $S. Ordenanche, W. 
Kemunes, J, LL. Paresis, O, S. 


Ï. — 1° Cette voyelle a comme origine la plus fréquente, l’Æ 
latin accentué : 


Aliaume, Y. Sis, M. 

Artlisiens, B. Signerie (3), O. 
Entires, U, W. Signeur, F,J, L. M. 
Entirement (2), N. Signeus, H. 

Iretage, G, Q. Sissante, T. 


(1) Bibl. de l'Ecole des Churtes, T. xxxv11, p. 9. 
(2) Et entierement, D. 
(3) Except. : segnerie, D. 


nr 


20 L'Z parasite se rencontre non seulement après Îles 
gutturales ch et 4, mais après la plupart des consonnes : 


Aidier, C. Eskievoinages, S. 
Aaisiés, C. Jugiet, Y. 
Aidier, N. Garghetiel, Y. 

A pielé, L. Markiet, J. 
Apriëès, J, L. Mikiel, T. 
Arrierage, B. Obligié, H. 
Capiele, Z. Plaidier, N. 
Chief, 1. Prisier, B. 
Chier, chiere, I. Robiers, M. 
Chieus, A. Saint-Legier, H. 
Cierf, J. Siet, Z. 
Derekief, C. Tierage, À, D. 
Empiékera, G. Tiere, À, Y. 
Enwagié, H. Tierowane, E. 
Eskieoin, À, B, J, etc. Tiesmoignage, C. 


Cependant on trouve exceptionnellement quelques-uns des 
mots qui précèdent orthographiés sans l’Z parasite : 
Eskeoin, K, P,R, Y. Terre, B, D. 
Térage, B,H, N, P. Teres, H. 
Téroir, B, H, P. 
3° Comme dans les Chartes d'Aire (1) l’'Zestfréquemment 
redoublé dans l'intérieur des mots : 


Apauet, T. Oue, T. 

Apaiié, N. Otroué, GC, N. 
Aoitens, D. Paré, B. 
Crestiienté, N. Paiier, À, H,K. 
Diiens, K. Paüés, Y. 
Louer, Y. Pruere, N. 
Marüen, À, N. Teriens, H. 
Mouien, T. 


(1) P. 48. 


0. — Provient: 


1° de l’O latin atone ou de l'O accentué en position (1): 


Bos, $, Z. Jorneus, H, L. 
Canone, À. Jors, D. 
Canonne, À, F, H. Morant, 72. 
Cors.C. Morut, G. 
Cortieus, H. Nommé, D. 
Costume, S. Poroit, Y. 
Doné, 0. Poront, T. 
Douné, C. Provance, H. 
Dounée, X, Y. Volons, W, 2’. 


Forniers, I. 


Toutefois l'O suivi d’une nasale prend souvent (2) le son 
de l’U long = ou. 


Anoumés, C. Houme, C. 
Counissance, L, M. Noumée, F. 
Douné, C. Ouneur, D. 
Douner, S. Recounut, C. 


Dounison, C. 


2° De la diphtongue latine au : 


Choses, U. Loer, Z. 

Closement, 0. Loons, W. 

Cose, H. Pocores, C, K, W. 

Coses, À, C, D, H. Povreté, B, K. 

Estoré, Z. Restorer, N,R. 

Estorer, C. Saint-Pol,C, T. 
3° de l’U latin en position : 

Borgesie, P. | Sor, B, X. 

Bretencort, C. Sorplus, B. 


Cortieus, H, J. 


(1) Cf. Raynaud, op. cit., p. 13. 
(2) Nous disons souvent, car à coté de hommes (N) on a houme (C). 


— 58 — 


Il est à noter qu’en pareil cas l'O s’adoucit fréquemment 
en la diphtongue ou. Ainsi l’on a : 


Courtil, H, J, P, à côté de C'ortieus. 
Sour, J, M, O, T, à côté de Sor. 


et plus tard tous les noms de lieux lerminés en cort {curtis) 
prendront le son court, orthograpnié curt le plus fréquem- 
ment. 


U. — 1} faut distinguer l’'U long = ou, de l'U bref. 
a. L’U long ou la diphtongue ou provient : 


1° de l'O latin adouci. 


Amour, C. Ioume, C, U, 
Aproucons, L, W. Houneres, X. 
Bousnes, C. l'rouvance, N. 
Canoune, J, L, M. Signourie, C. 
Couvenance, B. Souneurs, K. 
Coucente, B. Tous, À, I, K, Y. 
Demourer, C. Tout, L. 
F'ourme, T. Toute, K. 
20 de VC latin en position : 
Bourgois, K. Soufjisant, ÿ. 
Courtillages, C. Soujjissant, J. 
Coust, Z. Sour (super), J, M, N,0, 
SSI de 
MONOSYLLABES !: 
Chou, C. J, L. Ou (aut}, D, O ou u, C, 
Dou, B, HE. J. N:9, LS: 
Jou {1} C, D, H, etc. à {ubi), C, R. 


Ou (el, au), B,H, A, etc. 


{1) Qui plus tard deviendra je, comme chou deviendra che, ce, et 
dou, de. 


= 60 


b. L’U bref provient, comme en /rançais (1), d’un uw long 
accentué : 


Une, H, 7’. 
Diu, C, D. 
Liu, B, C, D. 
Mahiu, E. 


Mais l’u bref, dans ces trois derniers mots, se diphton: 
guera, comme nous verrons plus bas à la diphtongue eu. 


Y. — Cette voyelle, d'un emploi si fréquent à partir du 
XIVe siècle, est encore peu usitée dans nos chartes. On 
ne la trouve que six fois dans le corps d’un mot, aux 
dates de 1278, 12N9 et 1298, trois fois au commencement et 
quatre fois à la fin à une date antérieure. 


A yve, O. Muys, 2’. 
Ayoes, S. Noyelète, N. 
Coupigny, Z. Roy, S. 
Cyté, X. Sally, T. 
Douay, B, ©. Yde, 2’. 
Hyretavlement, C, W, Z. Fnehi, F. 
Aluyes, O. Y'retage, À. 

A côté de : 
dubegni, D. Tretages, J. 
Brebai, G. Tretavclement, B. 
Builli, F. N'i demandera, G. 
Cambrai, W. Sailli, B. 
Douai, G. Vimi, C. 
Ruilai, W,1, N. Viteri, O. X. 
Iretage, B, D. Wauilli, 1. 


(1) Nous entendons par françuis, l'ancien dialecte de l'Ile-de- 
France et non notre langue actuelle, 


II. - 


Diphtongues. 


AI. — Dérive dans notre dialecte, d’E long latin, d’Z bref ou 


d'A accentués (1) : 
Aoaine, À, P. 


Ayce (adjuventum), O. 


Aiteves, N. 
Donnaissent, 2’. 
Mains (minus). 


Plain {(Plenum), H. 
Sarrement (Sacramen- 

tum), H. 
Ottriaissent, Z. 
Vicaires, X. 


Quant à l'emploi alternatif des terminaisons atge et age, 
c'est le second qui est le plus fréquent, contrairement à ce 
qui a lieu dans le dialecte de l’Ile de-France. 

Si l’on trouve en effet dans deux chartes, par exception : 


Damaige, R. — Téraige, R. — Vauye,E, 


on a : 
Arriérage, B. 
Courtillages, C. 
Damage, H. 
Iretage, B, D. 
Mariage, L. 
Térage, B, H. 


AU. — Provient : 


Tesmoignage, C, O. 
Tiérage, À, D. 
Usage, H,T. 
Vendage, L. 
Yretage, À, L, M (2). 


1° de al latin suivi d'une consonne, comme en français : 


Autre, B, C, 0. 
Autrut, G, H. 
Baus, S (Ballivus). 
Carembaut, T. 
Défaute, O. 
Especiaument, G. 


Loiaument, A, B,E,0,P, 
S, T,etc. 

Mencaudée, 1, D, O. 

Mencaut, I. 

Menkaus, L. 

Soufissaument, T. 


(1) De même en patois, Gallina a donné Glaine ; Runa, Raïine. 
(2) Cf. N. de Wuilly, p. 18. — Raynaud, Büibl. de l'Ecole des 


Chartes, t. xxxvI1, p. 19. 


Cf — 
Exception : espécialment, C ; loialment, K, N,R. 


2 de üll, ell, suivis d’une consonne. — C’est là un carac- 
tère dialectal : 


Aliaume, Y. Courtisiaus, T. 
Biaumès, S, Z’. ouviaus, D. 
Biaumont. Y. Seiaus, D. 
Biauprés, 2’. Willaumes, J, L, M. 
Chiaus, B, C. Williaumes, A. 


Notre patois artésien a conservé ces formes caractéristi- 
ques : biau, nouviau, capiau, catiau, viau, elc. 


3° de ol, autre caractère dialectal : 


Saulers, C. Vaurront, B, C. 
Vaurroit, O. 


Notre palois a également conservé ces formes. 


EI. — Ce son adouci de l’£ est rare dans notre dialecte, qui 
aime les sons durs ; aussi trouve-t-on à la fois : 


Conseil, T et Consel, C 
Monseigneur, O et Monsigneur, T. 
Signeur, C. 


Signeus, H. 
Seiaus, M, Y et Seaus, C. 
Meisme, F. 


EV. — Cette diphtongue s’orthographie au gré du scribe : 
oe, ue, eu el même e : 


Avoec, B, G, H,K, N, etc. — Aoec, L 

Campegnuele, T. — Canteleu, 1. 

Noef, T. — Nuef. — Noeuf, B. 

Approeve, V. — Proece, S. — Prueve, O, KR. 

Poeent, B, I. — Puet, B, C, D, N, etc. — Poet, S. — 
Pueent, L. 

Sueur. — Suer, E, N. — Sereur, T. 

Voel, H, I. — Voelt, 1. — Veut, D. L. X. — Wueut,R. 
— Voellent, Z. — Voeillent, Z. 


Boef, F. — Muebles, N.— moeubles, S.— Alues. Q.— 
liex, S. — lieus, L. 
Eu provient spécialement dans notre dialecte de la trans- 
formalion de l'U bref (1). 
br cantat lupus : Canteleu, I. 
Duo : Deux, O. T. — Deux, O. T. — Deuz,T. 
Super, de super : Seur, K. — Deseure, J. O0. N. S. — 


Dessuere W (2). 


L’'C bref lui-méme se diphtongue dans la prononcialion : 


Diu (3), C, D. Dieu, 1, X,Z. 

Fiuls,R. fieus, L, fier, S. 

Liu, B,C. — Lius,K,R,S. deu. J, 1. 

Malhius, E, P. Malhieus, J, M,T. 

Mikius, Y. Mikieus J, M, T. Aihiez,T. 


Baillius, Q. — Saint Andriu, R. — Seur, K. — Sous- 
baillieus, N. — Sur, R. 

C'est-à-dire que tu et teu se prononcent de la mème façon. 

Dans notre patois,au contraire, l’U garde le son bref dans 
les cas précités : Diu, fiu, Liu, nuus, Alahiu, Miku, baillu, 
bien qu’on prononce eune, beunes, encleume, rheurme, etc. 


OI. — A pour origine : 


19 Comme en français, l'E long accentué : 


Doit, K, O. Trois, H. 
Hoirs (Hwæres),T. Oir, B. 
Hoir,A,T. Otrs, D, O (Exc. orex, B.). 


Lots (iex), M. 


(1) De méme en patois pour le mot {ru (lupus). 

(2) On trouve aussi toutefois, mais par exception, les formes 
françaises sor, B et sour, C. 

(3) Les formes dui et Luis semblent exclusivement propres aux 
chartes d'Aire (Cf. N. de Wailly p. 20), étant donné que cette 
lecture soit bonne; c'est-à-dire qu'il ne faille pas lire Diu et lius. 


20 L’Z accentué : 


4Assavoir, J. Loist (Licet), L. 
Coi (Quid), C. Savoir, H, 1. 
Foi, S. Voie (via), H, L, O, P. 


3° De la terminaison latine orius : 
Teroir, B (Territorius). 


Quant aux substantifs et adjeclifs latins en or,oris, qui 
donnent lieu en français alternativement aux formes or, 
our et eur, c'est la dernière de ces formes qui prédomine 
dans nos chartes : 


Anchisseurs  (Antecesso- Monsigneur, T. 
res), C. Ouneur, Z. 
Jugeur, J, M. Pieur, B. 
Jugheurs, B. Sereur, T. 
Milleur, B,F. Signeur,T, XX, Z. 


De mème on a la forme leur et jamais or. — Amour, C ; 
restor, L, sont des exceptions. 


OÙ (1). — Provient, comme nous l'avons déjà vu, de l'O 
latin et figure alternativement avec lui : 


Noumes, E. Anoumés, C. Nommé, D. 


Aprouvons, L. Prover, H. — Provance, H. 
Canounes, J. L.. M. Canone, À.— Canounes,A,B, fi. 
Douné, P.— Dounée, X,Z. Donné, D. 

Houme, U. Hommes, U. 

Noumés, J, K, M, 0. Nommé, D. 


Signourie, C. 
Proumis, S. 


III. — Consonnes. 


19 GutrruraALES : J, G, C, Ch, K. 


Notre dialecte ne craint pas les sons durs ; l'emploi fré- 
quent des guttur ales est un de ses caractères. 


(1) Voir la voyelle U — ou. 


Nous verrons, à la conjugaison, le G et le Ch ajoutés 
fréquemment comme finales à la 1° personne de l'indicatif 
présent ; nous trouvons les mêmes lettres placées à la fin 
d’un certain nombre d’autres mots : 


Cambrelene, J. Juing, O, À. 
Couing, C. March, T, U. 
l'ecring, C. Selonc, T. 


G. — Le G se prononce dur devant les voyelles a, 0, et lors- 
qu'il est suivi d'un e ou d’un & on intercale souventun À : 
pour appuyer le son. 


Bourgois, K. Garghettel, J. 
Diligamment, V, W. Goir, N,R. 
Jugheurs, B. Herbeghier, C. 
Jughié, B. Waghés, 1. 
Garyhetiel, Y. Longhement, N. 


Cependant on trouve diligemment, P, — jugeur, J, M, — 
jugement, L, — longe, B, — Gule, B. Mais il y a lieu de sup- 
poser qu'ici encore le G gardait le son dur, sans prendre celui 
de notre J actuel. 

Notre patois a conservé cette habitude de substituer le G 
au J, Ex : Engamber, engarber, gakères, gambe, gambon, 
garbe (gerbe), gar linier, gartière, gate(jate), gavelle{javelle), 
gayole (gedle), etc. 

G.— Nos chartes emploient tantôt le c dur,tantôt le c doux. 


a. — C dur. — 1° I] reste devant les voyelles à, o, u. 


Aucun, T. Capiile, H. 

Camp, D, 1. Capons, P. 
Campestre, D. Carité, 2’. 
Canoines, K. Cascun, À, B, C, etc. 
Canone, A. Cascune, V, Z. 
Canteleu, J. Castel, D. 

Canter, C. Castelain, Z. 
Capelains, C, G.S. ESscaoit, B. 


Capelerie, C, D. Escange, B. 


= 65: — 


De même, dans les mots palois : acat, acater, acouker, 
cainchon, cambre, camp, campètre, candelle, canter, capon, 
carbon, cardon, carier, carité, carpente, carpentier, Cassis, 
cat, cauches, caud, caudière, caufour, catouiller, etc. 

20 [] se change en # devant un a ou un o devenu e ou &e, 
pour garder le son dur : 


Cloke, Z. Markiet, J, N. 
Derekief, C. Markié, L. 
Eskeoin, M, K, W, Y. dikieus, J. 
Eskieoin, À, B, I, etc. Plankes, L. 
Kemises, C. Seke, T 


Kemunes, J, Y. 


CE. nos mots patois : Atltaker, blankir, branke, brèke, 
broke, cloke, cloker, déjouker, dékerker, fauker, fourke, 
jakières, karker, keminée, kemises, kien, markié, mékant, 
planke, sèke, etc. 


b. C doux. — Généralement il est chuintant, c'est-à-dire 
qu'il se traduit graphiquement par un ch : 


Apartenanches, K. Covenenche, E. 
Che, B, H. Déchet, X. 

Chel, G. F'iancha, B,F. 
Cheus, A. Fianchiet, R. 

Chi devant, J. Ordenanche, X. 
Chieus, A. Roy de Franche, S. 
Chil, B. Rechevoir, N. 
Chuine, T. Rechoive, I. 
Courcheloise, O. Rechut, B, N. 


Cf., pour le palois artésien, les mots : douche, adouchir, 
amoncheler, aperchevoir, bachin, balancher, besache, bra- 
chelet, cherfeuil, chinq, chitrouille, cruchifier, déchès, 
écorche, fachon, fichelle, pichon, pinchettes, redevanches, 
elc. 

Cependant, dans nos chartes, le chuintement n’est pas de 


règle absolue et le même mot est souvent écrit indiffé- 
6) 


mp 


remment par un simple e ou par un ch ; c’est là un de leurs 
caractères intéressants. Ainsi on trouve : 


Ancisseurs, Z. à coté de Anchisseurs, C. 
Apendanches,K, X, — Appendances, S. 
Ce, B,; Ces, J, — Che, B, L. 
Ciaus, U, — Chiaus, B, C, M. 
Cil, A, K,0O, — Chil. B, C. 
Ceculiers, H, I, — Chevaliers, B, D,0O, etc.; 
| Checalier, Q, KR. 
Cité, E,F,R, — Chité, H, J. 
Couvenences,R, — Courenanches, R. 
Sacent,A,J,L,M,S,etc. — Sachent, À, K, X. 
Piece, J, — Pieche, H, Z. 
Espinceles, B, — Espincheles, B. 
Redevances, H,T, — Redevanche, 1. 
Sercice, I,T, — Seroiches, KR. 


L'on trouve même plusieurs mots où le chuintement ne 
se présente pas : 
Cens (centum), T. Cimentière, V. 
Ceste, H. L. Justice, D,N,R.T. 
Par exception le ch devait vraisemblablement se pro- 
noncer comme un € dur lorsqu'il remplaçait celui-ci; par 
exemple dans les mots : 


Achata, À. Chou, C, D, H. 
Achaté, J. Fianchié, N. 
Achatet, L. Marchié, 1. 
Choi, C. Nicholes, L, M. 
Chef, 1. Nicholon, T. 
Choses, U. Rachater, L. 
dont l'orthographe ordinaire : 
Acata, À. K'ief, S. 
Acaté, B. Coses, À, O. 
Coi, C. Cou, J, K, O. 
Derekief, 1. Rakater, C, J. 


indiquait la prononciation. 


= 67 — 


K et QU.— Gutturales équivalentes au C dur, qu'ils rempla- 
cent ou qui les remplace fréquemment ; le son transcrit 
élant le même : 


Acata, À. Axater, C. Akat, E. 
Rakas, J. 

Aucun, H, J. Aukuns, D. 

Cas, L. Kas. J. 

Comme, O. Keme, D. 

C'on, L. Ke on, B. 


Mencaus, A. Menkhaus, L. 


Quaresme, H. ! 


Quatre, D, J. Katermain, J, 

Quarentainne, O,T. | 

Cuite,F. Quité, G. 
Que,A,C,X{(parexception). Æe,A,B,C,etc.{de règle),k'il, P. 
Quelcongue, O.......... Quelconke, T. 
Qui, R, S (par exception). Æï, A, B, C, etc. (de règle). 
Vesques, C, X.......... Veske, Vesske, K, M, Y. 


Mais on ne trouve qu’écrils par un =, les mots : 


Empickera, T. 
Eskiver, N. 
Jakemes, B. 
Jakemon, F, J. 
Kareté, B. 
Karlier, J. 


20 DENTALES, D, T.. 


D. — Le D final se change en T': 


S’estent, N. 
Grant, KR, S, Y. 
Révérent, Z. 


Markiet, N. 
Peskeriel, J. 
Quelke, T. 
Seke, KR. 
Vackera, Z. 


Prent, L. 
Plait,R,S. 


Le patois a conservé cette habitude pour le D, dans le 
cours des mots : Salate, Pertrix (1). 


(1) Cf. Eos. Lecesne, Etude sur le Patois artésien, p. 28. 


= ph 


T. — Au participe passé des verbes le T final est générale- 
ment tombé : 


Apaié, B. Nommé, H, I. 
Apielé, L. Noumé, J. 
Clamé, T. Ordené, C. 
Conjuré, T. Paué, B. 
Creanté, D. Raporté, I. 
Cressti, O. Seelé, D. 
Devisé, D. Tenu, D. 
E'storé, Z. Vendu, A. 
Fondé, Z. W'erpi, O. 


Il ne reste dans quelques participes que par exception, 
ainsi que nous le verrons à la flexion du verbe. 


Il est également tombé dans les substantifs : 


Cous, H. Fruis, H. 
Esplois, N. Pourfis, N. 


39 LABIALES B, F, P, V, W. 


B. — Nos chartes, comme celles du Ponthieu (p. 327), 
n'intercalent pas le B euphonique entre une nasale etl’L ; 
mais elles ne nous fournissent qu'un seul exemple à ce 
sujet : 

Ensanle, Z. 


V. — La finale latine abulis s’est transformée en arle, qu’il 
ne faut pas lire aule, puisqu'on trouve à la fois tretavlement 
H, Jet iretablement, B ; estacle, B, et estable, I, U, V. Le 
V, suivant une loi de transposition connue, s'est substitué 
au B, de même que dans certains mots, comme orfecres, 
J, c'est l'inverse qui s’est produit. 


Ahanacle,T. Parduraole, 2’. 
Ahanacles, H. Rentacles, D. 
E'stacle, D. Saisnavle, J, B. 
Héritaclement, K, T. Fretaclement, C. 


Pawiclement, N. 


— 69 — 


W. — Cette consonne, d'origine germanique (1), reste dans 


notre dialecte, sans se changer en Gu ou en Gh, comme 
en français. 


Entwagié, H. Waudins, J. 
Warandir,C,E,K, N. Wautiers, O. 
Warandissement, N. Wérins, J. 
Wardée, H. Werpi, O, T. 
Warder, C. Willaumes, J, M. 


Warnier, J. 


Les mots : Wurder, Wüter (wàter), Wätiau (gâteau), Wèpe, 
ets (gué), sont restés dans le patois (2). 


Le W est quelquefois équivalent à ou, comme dans : 
Wu, J. 


4 Liquipes, ZL et R. 


L. — Cette lettre est mouillée quand elle est redoublée : 


Despoullier, N. Somellon, H. 
Milleur, B. H'atroulle, J. 

Quand elle n’est pas mouillée on ne la redouble pas : 
Defaloient, 1. Noiele, T. 
Juilet; IT. Selé, D. 
Lilers, J. Seelées, H. 
Lileirs, J. Vile, C, L, R, Y. 


(1) Le picard et le françuis sont parmi les langues romanes celles 
qui ont fait le plus d'emprunts aux idiomes allemands. « L'admission 
des mots dérivant immédiatement des idiomes germains, lit Burguy 
(Grammaire «le Lu lungue d'Oil,t. 1er, p. 1), commence avec l'invasion 
des peupla:les Teutones et ne cessa que lors de la disparition de 
l'Allemand dans les Gaules, c'est-à-dire dans la premiere moité du 
vine siècle. C'est à cette époque qu'eut lieu le mélange définitif des 
deux peuples Germain et Romain, mélange dans lequel la partie 
romaine, bien supérieure en nombre, conserva le dessus. » 

(2) Eum. Lecesxée, op, cit. p. 28 et 90. 


70 = 


R. — Métathèse habituelle dans les mots qui contiennent 
cette lettre : 


Confrema, C. Katermain, J. 
Confremons, W. Pourfit, D, T (et aussi 
Forment, B (Froment). proufit, M). 
Goucrener, C. Vrederel, Z. 


Juerroil, H. 
Parfois elle se syncope : 
Magrite, A. 
Un £ muet se place fréquemment devant l’R pour la faire 
sonner en appuyant la voix : 


Croisteront, C. Saint-Esperit, Z. 
Eocrars, 0. Teneroient, D (et aussi 
Prendera. Tenroit, G). 
Renderoie, H. Viteri, Y. 


Renderont, K. 


5° NASALES M et N. 

M. — D’après Burguy (1) l’i/ finale esi remplacée en picard 
par une ŸV. Cela n’est pas vrai dans nos chartes pour les 
mots Aom, B, G. L et Om, 1 (Pron. indéf.)}. Mais on 


trouve : 


Adans (Adam), A. Non (nomen), 2”. 
N. — Comme dans la langue du Ponthieu (2) l’N se mouille 
dans le corps d'un mot : 
Campegnuele, T. Signerie, T. 
Haigneré, J. Signourie, C. 
Parmaignent, V. Soustiegne, T. 
Parmaingnent, U. Tiesmoignage, C. 


Signeur, T, W, Z. 


(1) Grammuire de lu langue d'Oil, t, 1°, p. 80. 
(2) Cf. Maurice RAYNAUD, op. cit., p. 332, 


— 71 = 
De même, à la fin d’un mot, quand en latin cette N'est 
suivie d’un 7: 
Fevring, C. Juing, J. 
6° SIFFLANTES S, X, Z. 
S. — Le son de l’S est tantôt doux, lantôt dur ; et parfois le 
même mot semble présenter les deux prononciations : 


Deseure, J,O........ Desseure,W. 
Souffisant, J......... Souffissant, J, L. 
Indulgensse, S. 


Il y a lieu de croire toutefois que cetle consonne était 
dure au commencement des mots et douce entre deux 
voyelles, füt-elle redoublée : 


Saooir, J, Y. Devisées, T, U. 
S'est (p' ceest), J, R. Faisons, D, J. 
Soustenir, C. Rasière, L. 
Desous, K. 


Quand l’s est douce, on la remplace souvent par un ch 
ou un c doux : 


Faich, H, I. Laischoient, D. 
Fachons, D. Marc, GC (Mars). 
Fasce, B. March, G, I. 
Grasce, C. Parrockhe, D. 

et Parrosche, X. 
Grasse, S. 


X. — Celte lettre ne se rencontre pas dans nos premières 
chartes où elle est remplacée par ls : 


Alisandres, J. Esplois, N. 
Chaus, H. Eus, S. 
Chiaus, D, N. Lieus, N. 
Cateus, N. Pais, N. 
Courtisiaus, T. Près, N. 
Crois, N,R. Sis, M. 


Deus, J. Temporeus, KR. 


= 7 — 
C'est, dans nos chartes, en 1278, qu’z apparait pour la 
première fois à la fin d’un mot : 
Chux, N. — Deux, O,T. — Mikiex, T. 
2. — Figure à la fin d’un mot en 1266 et en 1301 : 
Deuz, 2’. Solz, I. 


Mais ce n’est qu’à partir de 1271 que parfois il remplace 
une s dans le corps d’un mot: 


Crotzilles, Z’. Nichaise, X. 
Eglise, X, Z, 2°. Onse, M. 
Faisons, T. Quatorze, Z'. 
Gisans, P. | Trezse, T. 


IV. — De l'élision 


Notre dialecte ne craint pas l’hiatus, et l’on peut dire 
qu'il n’y a aucune règle pour l’élision, qui, suivant le caprice 
du scribe, se fait ou ne se fait pas. De nombreux exemples 
le prouvent: 

ÉLISION NON ÉLISION 


De l’incarnation, À, B,C,etc. De le incarnation, D. 


D'Antoing, T. De Antoing, O.— De Au- 
chel, H. 

D'aArras, C. X. De Arras, L. — De Au- 
bi, O. 

De l’avaine, À. Li evesques, C (par excep: 
tion). 

De l'église,T., Le église, T. 

S’est, J. Che rst, B. 

C'on, L. Ke on, B. 

Ki tient, K'elei aroit,N.  Kiàämi..,T,Ae Ernous, L. 

S’i doit tenir, L. Si est à savoir, B, D. 

S'il avenoit, À. Se ul avenoit, D. 

S'aucuns, J. . Se cleiest, D. 


S'ame, H, X. Je ai, I. 


9 = 


II. —- FLEXION 


Du GENRE. — De mème qu'il y a deux nombres: le sin- 
gulier et le pluriel, il y a trois genres dans notre ancien 
dialecte : le masculin, le féminin et le neutre. La persistance 
de ce dernier genre latin ne saurait être douteuse dans les 
formules qui suivent : 


Che sachent, A 

Che fu fait, A, B, D, etc. 

A che furent comme eskeoin, P. 

Loist à savoir, J, L. 

Et si est à savoir, B. 

De chou, E. 

Pour chou ke, V. 

Parmi tout che, B. 

Tout cou, L. — En tout, T. — De tout en tout, T. 
Ensi comme il est deseure devisé, ©. 
Pour chou ke che soit ferm et estacle, D. 


L'absence de ls final du cas sujet indique le neutre 
dans les participes ci-dessus (1), de même que l'absence 
d’un e final au mot ferm (2). 


1 — Declinaison. 


19 ARTICLE (3). — Comme à Aire et à Abbeville, l'article 
masrulin, au singulier, fait Li pour le sujet et le pour le 
régime : 


(1) L's de flexion n'existe pas au neutre parce qu'il n'y en avait pas 
au participe ou gérondif neutre latin : fuctum, scirnlum, scriplum. 

(2) Si dans ce dernier exemple le mot chose, core, eut été sous- 
entendu, on eût é:rit ferme |cose]. Firmu donne ferme et firmum, 
ferm. 

(3) Rappelons qu'il dérive du pronom ille, qui, dés le VIe siècle, 
servait d'article. (Raynouard, (hoix de poésies des troubadours, 
t. 1er, p. 39). 


7 = 


SUJET RÉGIME 
Li devant dit Jehans, À. Pardevant le Veske, K. 
Rogiers L Goudaliers, P. À maistre Guillon le Vi: 
L1 prestres, D. nier, À. 
Le blé. KR. 


Au régime indirect l’article se contracte : dou, du, del 
pour de le ; au, aut, el, ou, u pour Le, à ie : 


Dou milleur, B. Au caplain, C. 

Dou liu, C. Aut dit, H. 

Dou seel, N. Ens el mèés, D. 

Du noble houme, B. El mois de novembre, B. 
Del marchié, 1. El Castel à Aubegni, D. 
Del blé, À. Ou mois de septembre, M. 


U jugement d’eskeoin, K. 


On se sert aussi du mot le, dans le sens de du, comme 
complément d’un substantif : 


Par le consel le signeur de Vimi, C. 
Par le requeste le prestre, C. 


Parfois mème l’article est supprimé : 4 manant Raoul de 
IJauccort (1}, (caractère dialectal). 


Au pluriel on a li, au sujet ; les au régime direct, et as au 
dalif : 
Li manant, B. 
Les signeus, H. 


Asoirs, E, — As poores, X,— As us el coustumes, Y. 


L'article féminin singulier est { au cas sujet, comme au 
masculin — caractère dialectal (2) — et le au régime : 


(1) Cette habitude d'emplover un accusatit comme régime d'un 
substantif existe encore dans notre patois : l masone Thomus. — 
Ch'eump Théodule. — L'fiu ch mare, 

(2) Le est employé au cas sujet par les chartes du Ponthieu (V. 
Raynaud, p. 34%). 


SUJET REGIME 
Magrite li feme, A. Le rente, À, B. 
Li églse,S. De le glise, G. H. S. 
Li dite Aëlis, S. De le St-Remi, B. 
Maroie L Viniere, Q. De le ville, E. 


À le mesure, À, B. 
Estrées en le Cauchie, P. 


Devant un mot commençant par une voyelle, il y a géné- 
ralement élision de l’e, comme actuellement : de ’avaine, À, 
B,; de l’iave, À ; de l'incarnation, C, H, etc., qu'il ne faut 
pas écrire “el avaine, del iave, del incarnation, ainsi que 
semblerait l'indiquer le patois actuel (1). Parfois cependant 
l'élision n’a pas lieu, ainsi que nous l'avons dit plus haut. 

Au féminin pluriel nous avons les au sujet et au régime 
direct : les coutumes, B ; et, comme au masculin, on trouve 
le datif as: as coutumes, X, el es pour en les: es teres 
acatées, B. 

Contrairement aux habitudes de notre patois artésien, le 
pronom démonstratit ne tient jamais lieu d'article (2). 


20 SUBSTANTIF. 


La finale s, au masculin singulier, indique le cas sujet, 
son absence, le régime. Il n'y a d'exception, parfois, que 
pour les substantifs à forme changeante, dont le régime se 
distingue par la simple prononciation. Ainsi on trouve au 
sujet : sire, V ; mesire, M ; li hom, B, G, L,, qui au régime 
font : ssgneur, M, Q, V, et houme, OC, T, en mème temps que 
li sires, B, T, mestres, M (3), Loms, Y. 

Voici les quelques substantifs propres ou communs à 
forme changeante que nous avons relevés : 


(1) Cf. Lecesne, op. cit., p. 32. 

(2) Ex : Prins garde à ch'kien. — Qu'ek l'as à ch’ bras? — 
J’ vus prinde ch’ truin. 

(3) On trouve les deux orthographes dans la même phrase : 
me sire devunt dit mesires Mikius Coupliaus, M. 


ve — 


SUJET RÉGIME 
Coupliaus, T, U. Couplel,T, U, V. 
Fiuls, R, Fieus, L. Fil, S. 
Giles, D, 2’. Guillon, D, Z'. 
Guis (Cart. de St-Barth.) Guion, C. 
Jlom, B, O. Ioumes, C; plur.: Hom- 
mes, U. 
Hues,T, U, W. Huon, T, U. 
Jakèmes, C, B. Jakemon, E, J. 
Maroie, N, P. Martuen, N, P. 


Mikieus J, M; Mikius, Y ; 


| Mikiel, T, Ü. 
Mikiex, NI. 


Micholes, J, [L, M. Nicholon, T. 
Phelipes, J, L. Phelipon, 3, L.. 
liéres, J,S. Piéron, K, S. 
Raous, Raeus, À, B. Raoul, B. 
Sires, V ; Sire, X. Signeur, M, V. 
Suer, Sueur, O. Sereur, l'. 
His, N. W'ion, O. 


Au pluriel les substantifs masculins ne prennent pas d’'s 
au cas sujet ; mais ils en ont un au régime : 


Sachent eskievin et li ma- Ont iwerpi par eskieoins, E. 
nant, B. Paier XXI V mencaus, À. 
Se lirentier laischotent, D. IHerbeghier les povres, C. 


St hotr, A. 


S'il y a une exceplion pour le mot anchisseurs (GC), elle 
peut s'expliquer par l's final du mot latin antecessores. 

Quant aux substantifs feminins, ils n’ont pas de signe de 
flexion au singulier et prennent un s au pluriel : 


Me mere, C. Les teres, H. 
Ma.rite Li fem, À. XI mencaudées, P. 
Toutes lesautreschoses, Z. 
Pour akater coteles et 
kemises, C. 


Nous trouvons, par exceplion, le mot: lt teneurs [U}), 
avec un s final, au sujet singulier {1}. C'est que ce mot 
est considéré comme masculin. 


Liste des noms propres et surnoms. 


Adel de Biaumont, J. Colars li Colebiers, J. 
Aëlis, E. Drivuon de Ste-Gemme, T. 
Aëlis, dame de Bos Bier- Ernous, Ernoulle Bateur,L,. 

nart, S. Estievenes de Monchi, A. 
Aliaume Maielin, Y. Everars de Aubi, O. 
Alisandre Vilain, J. Gérart Samoulain, J. 
Angniès, L. Ghielui, E. 


Ansel le Cambrelenc, J. Gilain, Gile, B. 
Assés, Asset le Boschois, B. Giles de Fevring, D. 


Assés li Fevres, B. Gilles, Gillon de Biaumès, Z. 
BauduindeGavecin,deGau- Gilles de l'iave, A. 

chin, Q.R. Gilles de Pas, H. 
Bauduins, Bauduin Augre- Gillon le Vinier, A. 

non, B, E. Godefrois de Lens, H. 


Bauduins de Biaumès, S. Guion de St-Pol, C. 
— de Harchicort, I. Hellin de Bos Biernard, S. 


Bertoul de le Piere, A. — de le Braele, B. 
Bietris Tatine, J. Henris Bougiers, F. 
Bourgain, J. Heuvins Vinars, A. 
Brillon, J. Hues, Huon d’Antoing, Q, 
Cardons, B. T, W. 
Colars Cramete, J. Hues li Cers, B. 

—  Haigneré, J. — Hi Ciers, I. 


(1) Les règles de la flexion des substantifs paraissent avoir duré 
jusqu'au milieu du XIV: siècle. A partir de cette époque les rapports 
entre les objets devenant de plus en plus complexes par suite des 
progrès de la civilisation, l'on fut forcé d'employer des prépositions 
pour indiquer ces rapports. Dès lors l’s final n'indiqua plus le cas, 
mais le nombre (Burguy, Gram. de la langue d'Oùl, t 1°, p 64). 


— 78 — 


Hues li Fevres, L, M. 

— li Fossiers, L, M. 
Huon de Noiele. T, V. 

— — d'Olehain, Z. 

— — de St-Pol, T, 

V, W. 
Jakemes, vesques d'Arras C. 

— de l’Escluse, L. 

— de Harchicort, C. 

— Maignerans, J. 

— Ricous, T. 

— de le Rue, B. 

— de Ruilai, Y. 

Jakemon d'Aubegni, E, F. 
Jakemon du Bos, S. 
Jackemon Peskeriel, J. 
Jakes li Wiars, I. 
Jehan d’Aubegni, E. 
Jehane, Jehanain, T. 
Jehans de Biaucaisne, (. 
Jehans de Biaumeës, S. 

—  Cauderons, A. 


— de Cave, X. 
— Hanerons, N. 
— li Cas, L. 

— li Cilers, B. 


— li Colebiers, J. 
— dou Courtil, E, J. 
—  Crespins, K. 

— li Forniers, L. 
— Le Vinier, P. 

— de Haisnu, H. 
—  Haucours, J. L. 
—  Lantelme, X. 

— Maielins, Y. 


Jehans de Neele, X. 

— d’Olchain, Z. 

— de Ruilai, B. 

— de Sains, R. 

—  d’Ynchi, M. 
Josses Cokins, Y, V 42 
Lusse, Z’. 

Mabile, C, I. 

Magrite, À. 

Mahieus li Kas, J. 
Mabhius d’Aubegni, E. 

— li Fevres, P. 
Margrite, Z. 

Marien, Maruen, À, E, F. 
Mariien de Beugin, O. 
Marion Clabaude, Z. 
Maroie, J. 

cs HS: 

— li Viniere, P, Q. 

— de Hersin, O. 
Mehaut, J. 

Mikiel Couplel,T ; Mikieus, 

Mikius Coupliaus, T, U. 
Mikieus li Toiliers, M. 

— de Labie, J. 
Mikius de Cambrai, Y. 
Nicholes li Bailes, J. 

— Cramete, L, M. 
Nicholon de Wailli, T. 
Oisson de Hanoncamp, H. 
Orins d'Amiens, D. 
Phelipes, Phelipon Wau- 

dins, J, L, M. 

Piers d’Ash, J. 
Pieres Gadoul, S. 


= 70) — 


Pieres des Capeles, Y. Watiers li Akars, L, M. 

— li Orfevres, J. — de Biarch, E,, M. 
Pierron de Dikennie, K, — Ji Cierf, J, L, M. 
Raeus, Raoul de Hauccort, Wautiers de Aubi, Q. 

B. — de le Tere, B. 
Raoul le Parmentier, J. Werins de Sailli, B. 
Renaut de Fraisne, J. —  Wasteaus, B. 
Robert d'Artois. Z. Willaume de Benn, H. 
Robers de Fevring, D. Wileanmes de Calonne, Y. 
Robert de Berneville, A. — Cramete, Kra- 

—  Somellon, H. mete, J. | 
Robiers des Plankes, L. —— Haimons, Y. 

— de l’Escluse, L. — li Karliers, J(1). 

— de Rieulai,M,T. — de Lilers, J, O. 
Rogiers li Goudaliers, P. — Palus de Viteri, 
Sohiers Au Boef, F. M. 

Symon Escarde, H. Williaumes Adans, À. 
Thiebaus de Fanpous, J. — li Justice, F. 
Tibaut Loizel, P. Wistasse, N. 

Wadins, K. Ybrien de Canteleu, I. 
Waghès d'Arras, C, I. Yde, V. 

Warnier, J. 


29 ADJECTIFS. 
A : Adjectif qualificatif. 


En règle générale, les adjectifs s'accordent en genre, en 
nombre et en cas avec les substantifs qu’ils qualifient : 


Frans hom, B. Franc homme, B. 
Buene foi, D. 
Pure aumosne, 2. Les Kemunes rentes, J. 


(1) Etait-il de la famille dont cest issu le P. Ignace et à laquelle 
M. P. Laroche a consacré une intéressante notice ? (Arras, 1876, 
in-8°). 


= 80 


Cependant plusieurs adjectifs dérivant des formes en #s, 
n'ont qu'une seule forme pour les deux genres : 
Coses temporeus, C. 
Grant seureté, Y. 
Loial cense, P, KR. 
Perpétuel résidance, Z. 
Nécessité apparant, N. 
Quant à tel, parlois il s'accorde et souvent il reste inva- 
riable. Cela dépend de la fantaisie du scribe : 


Tele dounison, C. Tel condition, Z. 
Tele ordenance, C. Tel maniere, À, D, N. 
Mencaus tels. Tel rente, D, E. 


Tele partie, F. 
Il reste toujours invariable dans les Chartes d’Aire (p. 8). 
L'adjectif précède souvent le substantif qu'il qualifie, 
suivant un usage qui a persisté dans notre patois (1). Ainsi 
l'on dit : 


Kemunes rentes, M. Varye terre, I. 
Plate piere, J. Pieur markiet, O. 
Ajoutons que quelques adjectifs ont un comparatif, tels 
que : 
Boin, Boine, M, qui fait milleur, B. 
[Mauvais] — picur, B, O. 


Quant à grant, nous trouvons plus grant (T),et non 
gr'eigneur. 


B: Adjectifs numér'aux cardinaux. 


MASCULIN FÉMININ 
Sujet : Uns, II. J. Une, H, 2’. 
Régime : [ln]. Une, C, P. 


(1) Cf. LECESNE, op. cit., p. 31, qui donne pour exemples : l'uert 
soufflet, in vert tilleul, d'blins michons, d’blins bonnets, etc. 


| 


= Qf = 
Deus, G, M,N,S; Deux, O. Trese,T. 


Trois, E,G,S ; Troi, Z. Quatorse, V ; Quatorze, Z’. 
Quatre, D,E,S,T. Quinze, T. 
Cieunc, 1. Chuine, T. Vint, T. 
Sis,J,M,T. , Trente, T. 
Siet (1),J3; Siept, T ; Sept, Z'. Quarante, S, T. 
Vic, J. Ciunquante, S. 
fuef, J ; Noef (1), O, Z. Sissante, N. 
Dis, O,T; Due, Z. - Quatre-oins, T, Z. 
Onze, M ; Unase,T. Cens, N,S,T. 
Douze,S. MU, N, W,2’ (2). 


c. — Adjectifs numéraux cardinaux. 
Le quint,S. 
30 PRONOoMs. 
A. — Pronom personnel 


1e personne. 


SINGULIER PLURIEL 
Sujet : Jou, C, O, H, etc. Vous, O, I. 
Je, I. 
J’, H. 


Régime : 4/1, CC, H,Q ;etc. Nous, D. 
Notre patois a gardé ces formes : sais jou? puis jou ? mi, 
ti, Li. 
3° personne. 
MASCULIN 

SINGULIER PLURIEL 

Sujet : II, D, L. Il, D, L, Z. 
lui, À, B, D. dir. eus, S. 


Régime li, D,F, L. ind. aus, H. 


(1) Forme particulière. 
(2) Nos chartes ne nous donnent pas d'exemples d'adjectifs nue 
méraux ordinaux, 
G 


FÉMININ 
SINGULIER PLURIEL 
Sujet: Æle, E, O, X. | 
, . } Eles, Le Ü. 
Régime : Li, O. 
NEUTRE 
Régime : Le, l. 

Il est à remarquer que la forme je, que l'on trouve fréquem- 
ment dans les chartes d’Aire, ne se présente que deux ou 
trois fois dans nos chartes. Au régime indirect la forme 
picarde mi règne exclusivement. L'on trouve enfin concur- 


remment, pour le cas régime du pronom de la 3° personne. 
let lui, représentant à la fois le datif et l'accusatif. 


B. — /ronom réfléchi. 
Régime féminin singulier : se, B. 
c. — Pronom possessif. 


MASCULIN SINGULIER 


Sujet : 
Mes, C,1,O, [tes] ; ses, B,0 ; nos, C. H ; leur, I. 
nostre, H, 1, Z. 
Régime : 
Men, O, U, Z’, [ten] ; sen, B, C, D, etc. ; no, D, L,N,0O; 
et et leur, À, B, C, etc. 
Mon, I. sein, O. 


Min, tin, sin sont restés dans le patois ; c'était la pronon- 
ciation ancienne du pronom possessif. En — in, comme 
dans ensi, B, D. 

MASCULIN PLURIEL 


Sujet : [mi] ; si, A, B, C, etc.; no, D ; leur, C, H, I. 
Régime : mes, C,O, H ; ses, A, C, Z ; nos, C, D; leur, A. C. 
leurs, X. 


— 653 — 
FÉMININ SINGULIER: 


Sujet : me, C, E,I ; se, B, C ; leur, C. 
Régime : me, H,T,2Z;5e, B,C,D;s’,H, X ; leur, C. 


FÉMININ PLURIEL 
Régime : leurs, C. 


Les formes men, ten, sen, — me,te, se, — no, vo sont 
dialectales. Elles sont restées dans le patois. 

Quant au pronom possessif absolu, nous ne le trouvons 
employé qu'une seule fois sous la forme de le miene (H}), au 
cas régime. 


c. — Pronom démonstrati. 


Il dérive soit de ecce ille, soit de ecce iste, et revêt les 
formes suivantes dans nos chartes : 


1. — Ecce ille. 
MASCULIN FÉMININ NEUTRE 


cul, A,B,C, etc. / 


cieul, J. 
| ee: à G- cele, B,C, K,Q, 
= us J | a 
a Te cille. J. ce, B,R. 
a À, J. che, A, B, C, 
ù ciuls, KR. 
ce | D, etc. 
5 \chuils, R. cou, J, L, M. 
o jee, L: chou, G, D, E, 
D che, ]J H,R, etc. 
cel, N, D.T. cele, G, T, Z. . ; 
: =, F,J.  Jcelle,C,Z.  |°% 
£ \ celi, L. celi,B,L,N,R,T 
celui, B, E, O, | cheli, G. 
| R, etc. 
icelui, L, N. 


— 84 — 


MASCULIN FÉMININ 
= Lai . 
5 ( cit, A,F.,K, O0. és he 
> l'ehil, B,C. 
cheus. À. 
ss chieus, À. 
Œ {u ciaus, U. 
à | © {chiaus, B,C,M, ches, S. 
De 
Æ elc. 
chaus, H, W. 
cheaus, I (1). 
2. — Ecce iste. 
MASCULIN FÉMININ 
E çeis, J, R. 
nn te, R, X. 
«| a ue | ces 6 
= 
= = | ceste, À, B, J, etc. 
Z | 5 : cest, D. J. L 
Le y) {i] / 
R-0 cette, J. 
= ces, B. 
+ |" ces, B. 
B |a cist, P, X. NS 
à É \ces, B,C.T. ces, CG, M, L,elc. 
\& lcex, P. ceus, P. 


Le pronom démonstratif revêt, on le voit, une grande 
variété de formes. Nous signalerons particulièrement celles 
chil, au suj. masc. sing.— cille, au suj. fém. sing.— celle au 
rég. fém. sing., pour ecce ille, et cis, cist, chist, au suj. masc. 
sing., cette au rég. fém., pour ecce iste, formes que M. de 
Wailly n’a pas rencontrées dans les chartes d'Aire (2). 


(1) Cf. dans notre patois che, chi, chel, chelle, chti là, chou, etc. 
(2) Cf. Burguy, op, cit., t, 1°", p. 150. 


= 05 == 
D. — Pronom relatif qui. 
Commun aux trois genres. 
ki, À, B, D, H, etc. 
Sujet, £ chi, J. 
qui, KR. 
| ke, À, B,C, etc. 
Rég. dir. { k', A, B,etc.  Rég. desprép. 
| que, C, X. 
Datif : cu, C. 


\ cot, G, Roi, G. 
l chot, C. 


Ce n’est que par une rare exception que l’on rencontre les 
formes graphiques qui el que. — Noter le datif cui. 


E. — Pron. relatif conjonctif qualis. 


MASCULIN FÉMININ 
ai liquels, Z, 2”. _liquele, T, 2’. 
SING. lequel, Y. , 
| Rég. Zouquel. N°0: lequele, À, Z, 2’. 
Suj. liquel,T. lesqueles, À, V. 
asquels, H. 
[desquels]. asqueles, C. 
nr Rég. { lesquels, A. desqueles, B, O, W. 
lesqueus, O. lesqueles, B, I, Z. 
\ lesques, Y. 


À signaler les mots quels, douquel, lesqueus, que ne 
présentent pas les chartes d’Aire. Les formes liguele au 
su). fém. sing. et lequele, au régime, sont dialectales. 


F. — l’ronoms indéterminés. 


Voici les quelques formes de pronoms de ce genre qui se 
rencontrent dans nos chartes. 


a). — Aucun (aliquis unus). 


Sujet : auhkuns, D ; aucuns, J,T. 
Régime : aukun, N. 


= 00 


b). — Chacun (quisque unus). 
MASCULIN FÉMININ 
Sujet :cascuns, I. 
Régime : cascun, À, C, D, etc. cascune, D. 
c). — Nul. 


Sujet : (pas d’ex.) 
Régime : nullui,T. 


d). — On. 


Sujet :om, I. 
e). — Même. 


Régime féminin singulier : meisme, C, G, I. 


f). — Tout. 
SINGULIER 
MASCULIN FÉMININ NEUTRE 
Sujet : tous, C. (pas d’ex.) 
Régime : [tout]. toute C, H,T. tout, O, T. 
PLURIEL 
Sujet : tout, J, L. (pas d’ex.) 
Régime : tous, A,J,K, toutes, K.I..N, 
L,N,etc. O, P, Z. 
g). — Quelconque, quelque. 


Se présente sous la double forme quelconque, O, R, et 
quelconke T, V, quelsconkes, N. De mème on trouve 
quelk’, T. 


1. — CONJUGAISON 


Indicatif présent. — À la première personne parfois finale 
picarde g ou ch (1). 


Fach, O, Q. Mech, V. 
Faich, T. Tieng,T. 


(1) Cf, Raynaud, loc cit., p 344. 


7 — 


Parfois forme française : 
Doi, O. Reconnois, U, V. 
Fais, H. Suis, O. 
On supprime généralement l’e final euphonique, quand il 
n'est pas nécessaire à la prononciation du mot: 
Gré, C, Q. Otroi, C, V. 
Lo, \. Otri, Q. 
Exception : Grée, Otrie, S. 
A la troisième personne du singulier, le € final latin sub- 
siste, sauf à la première conjugaison (1) : 


Afiert, 1. Prent, L. 
Amortist, Amortit, S, T. Puet, B, D, J. 
Contient, J. Reconnoist, S. 
Doit, C. D. Siet, J. 

E'skhiet, D. Tient, À, D, K. 
Gist, T. Veut, D. 

Loist, J. L. Voell, I. 


1re personne pluriel ; terminaison ons, comme dans les 
chartes d’Aire. On ne trouve ni omes, ni ommes : 


Approuvons, W. Loons, W. 
Devons, D. Otrions, W. 
Faisons, D, J. Volons, W. 
Imparfait de l'indicatif. — 18 pers. sing. ; terminaison 
oie, par suite de la syncope du b et de l’e de ebam : 
Aoote, I, V. Pooie, T, V. 
Estoie, O. T'enoie, I, Z. 
3° personne singulier ; terminaison ovf : 
Avoùt, T. Pooit, G. 
Deovout, 1, J. Tenoëit, 1, T. 
Escaoit, B. Voloit, O, 


(1) 1b., p. 345. 


17e pluriel ; terminaison picarde ièmes : 


Aovièmes, T. Paièmes, 0. 
Defaliemmes, H. Serièmes, O. 
Fasièmes, D. 


La terminaison française tens se présente par exception, 
dans une charte, sous deux exemples : 


Acuens, D. Poiens, D. 


3° pluriel ; terminaison otent: 


Acoient, B. Pooient, B. 
Defaloient, I. Tenotent, T. 
Laischoient, D. Voloient, R. 


Paioient, C. 


Parfait. — Dans les trois dernières conjugaisons souvent 
le £ final tombe à la froisième personne du singulier, mais 
les exceptions sont si nombreuses qu’elles deviennent pres- 
que la règle : 


Ensaisi, T. Convenist, J. 

Envesti,T. Fist, I. 

Fu, À, B, J, etc. Mist, I. 

Rendi, B, T. Morust, D. 
Prist, L. 


Rechut, B. 
Vausist, O. 


À la troisième pluriel on a rent et plus rarement sent. 


Furent, B, M. Disen!,T. 
Rendirent, B. Fisent, 1. 
W'erpirent, B. 


Futur. — Flexions rai, ras, ra, rons, ront. Lorsque ces 


= 89: = 


terminaisons suivent les dentales D ou T, ou la labiale V, 
un e muet est inlercalé (1). 


Croisteront, C. Aovera, E, N. 
Prendera, X. Renderont, K. 


À la troisième personne du singulier du verbe éfre on 
trouve la forme er:t (erit}), H. 

Condilionnel. — Troisième sinquiier et.pluriel en roit et 
rotent, première pluriel en ièmes, comme à l'imparfait de 
l'indicatif. Plus d'exemple de la forme tens : 


SINGULIER PLURIEL 
1. Renderoie. 1. Defalièmes, H. 
3. Akateroit, J,FE. Serièmes, IH. 
Appelleroit, C. 3. Deveroient, KR. 
Demanderoit, B, O. Paieroient, B. 
Juerroit, H. Renderoient, B. 
Poroit, D,R. Revenrotent. KR. 
Raceroit, E. Tenroient, D, I. 
Tenroit, J. Venrouent, KR. 


Vaurroit, O. 


Subjonctif présent. — Comme aux chartes d'’Aire on 
trouve la gutturale chez certains verbes : 
Parmaignent, V. Rechoive, I. 
Prenge, 1. Sousliegne, T. 
Subjonctif imparfait. — Finale aissent à la troisième 


personne du pluriel de la première conjugaison ; au lieu de 
la terminaison francaise assent des chartes d’Aire (2). 


Donnaissent, Z'. 
Laissaissent, KR. 
Olétriaissent, 2’. 


(1) Nous ne parlons pas, bien entendu, de la première conjugai- 
son, dont la terminaison est erui., — Cf. Ravnaud, p. 348, 
(2) V. p. 58. — Cf. Raynaud, loc. cit., p. 347. 


=. 09: 


Les trois autres conjugaisons ont leur finale en tisse ou en 


eusse. 
Amor'tesist. Mesist, S. 
Défausist, KR. Tenist, KR. 
Fuissent, K. Wosissent, R. 


Fesist, N. 


Participe présent. — Il se termine, soit par s, soit par un 
{, et ne subit aucune flexion au féminin. 


Alant,T. Siuant, Z. 
Morans, Z’. Tenant, T. 
Paians, J. Vicans, Z'. 
Séans, Z. Vivant, C. 


Sievant, H. 


Participe passé. — Le t de la terminaison latine reste 
parfois (1) : 


Achatet, L. Jugiet, Y. 
Apauet, T. Noumet, M. 
Bailliet, K, KR. Rechut, N. 
Dut, Y. Recounut, C,S. 
Dits, À. Reconnut, 0. 
Donet, K. Renonchiet, KR. 
Fait, T. Werpit, J. 


Fianchiet, KR. 


Plus souvent il disparait : 


Aboutis, O. Créanté, S. 
Aauisiés, C. Contrebatus, T. 
Apatié, N. Cressi, L. 

Apielé, E. Dis, À, B, CG, etc. 
Clamé, D. Donés, KR. 


(1) Les chartes du Ponthieu ne présentent pas de t final à la 
première conjugaison ‘Ruynaud, p. 350). 


REC) ee 


Estaoli, K. Quuté, I. 
Estoré, Z. Renonchié, S. 
Fondé, 7. Transporté, T. 
Obligié, O. Vendu, A. 
Pauëés, Y. 


Dans quels cas le participe s’accorde-t-il ? Il faut examiner 
ses trois modes d'emploi pour répondre à cette question. 


1° Participe passé employé comme un adjectif. 
Il y a accord : 


Willaumes devant dis, J. 

Mehaut devant dite, J. 

Assés et Gile, se feme, devant dit, B. 
Teres acatées, B. 

Deniers..…. devant noumés, C. 

Au Capitle devant nommé, H. 

De monnoie nient nombrée., N. 
Letres nient corrumpues, U. 

Except. : Crois dones, KR. 


29 Participe passé avec le verbe ètre. 
L'accord est encore de règle : 


Jakemes est assenés, B. 

Une partie est lenue, FH. 

Che fu fait, B. 

Jehans de Sans est tenus, KR. 

Li rentlier sunt tenu, D. 

Ses besles ki seront la dedens nouries, C. 

Ceste cose soit seue, H. 

Doit i estre cieul blés paiés, J. 

Jou et mes oirs serièmes tenu, H, O. 

Nostres sires en puist estre servis et hounerés, Z. 
Toutes ces choses... ensi come eles sont contenues escrites, U. 


— 992 — 
30 Participe avec le verbe avoir. 


A, — Exemples d'accord avec le régime placé avant le 


verbe : 


Ces choses k'il avoit veues et oiies, T. 

Ces présentes letres ke juu ai veues el relsnues, T. 
Ke nous avons veues el diligamment esgardées, W 
Ai fondé une capelerie..…. et l'ai douné, Z 


Il ne faut pas considérer comme une exception l’ortho- 
graphe de la formule : je ai ces présentes letres seelées (1), où 
letres, régime de ai, est qualifié par seelées. De même pour: 
jou ai veues et tenues... les letres Huon, U. 


B. — Exemples de non accord avec le régime placé après 
le verbe : 


El li avons olroir toulcs les teres, D. 

Avons créante... loules ces coses. D 

A achalé . .. wil mencaus de blé, J 

Ont vendu el i0erpi ..…. trois menkaus, J. 

Li diens et li capitles ont donné et bailliel .…. leur mai- 
son, K. 

Ai vendu... vintel sis rasières, T. 

Ai fonde une capelerie, Z. 


c. — Exemples de non accord avec le régime placé avant 


avoir : 


Tele dounison que mes peres et me mere ont fait, C 
LXXIII jorneus..…. ke muistres Gilebèrs .. , avoil tenu, H. 
Les choses devant dites a mis et delivre,T. 

Toutes ces choses a lue el approuvé, T. 

Cetle aumosne a li dit sire Jehans donné, X. 

Les choses devant dites... je les mech et ai mis, Q. 


— 93 — 


Les exemples qui précèdent nous amènent à dire que si 
l'accord avait lieu lorsque le participe servait d'adjectif ou 
était joint au verbe être, quand il se conjugait avec le verbe 
il s'accordait ou ne s'accordait pas, suivant la fantaisie du 
scribe, le mot auquel il se rapportait füt-il placé après ou 
avant lui (1). 


— + € +— 


CONCLUSION 


Les observations que nous venons de présenter permettent 
de résumer comme il suit les caractères distinclifs des 
chartes du Chapitre d'Arras que nous avons étudiées. 


4. — Changement de l'o suivi d'un m,ena. 

2. — Transformation de ol en au, de üll et ell suivis d’une 
consonne, en 1au. 

. — Préférence de la finale age à la finale aige. 

. — Prédominence de la forme eur dans les substantifs 
en or, arlis. 

5. — Transformation de l’u bref en eu. 

6. — Adjonction d’une gutturale à la fin de certains mots. 

7. — Prononciation dure du g. 

8 

9 


> ww 


. — Emplois particuliers du c dur et du c doux. 
. — Transformation de la terminaison ablus en aole. 
10. — Persistance du w germanique. 
11. — Transposition de l’r dans l’intérieur d’un mot. 
12. — Adjonction d'un e muet devant l’r dans certains 
mots. 
43. — Emploi peu fréquent de l’y, de l’x et du z. 
44. — Article féminin 4, le. 
15. — Accord facultatif de te! avec le substantif. 
16. — Forme jou presque exclusive pour le pronom de la 
17° personne, au sujet ; mi au régime. 


(1) Cf. Raynaud, loc. cit., p. 352. 


= 0 Le 


. — Formes men, ten, sen pour le pronom possessif 
masculin ; me, te, se pour le féminin. 

. — Formes liquele et lequele au pronom relatif conjonctif. 

. — À la {re personne de l'indicatif emploi simultané de 
la forme picarde et de la forme française. 

. — Persistance du t final à la 3° personne de l'indicatif 
présent, sauf à la 1re conjugaison. 

. — Terminaisons tèmes et parfois cens à la 1'e pers. du 
plut. de l’imparfait de l'indicatif. 

. — Au parfait, 3 pers. sing. terminée par un é latin ou 
sans f. 

. — Conditionnel, 1" pers. plur. en 1èmes. 

. — Subjonctif présent ; intercalation d’une gutturale. 

. — Subjonctif imparfait, 3° pers. plur.; terminaison 
aissent. 

. — Participe présent ; finale s ou é. 

. — Participe passé ; nombreux exemples de persistance 
du t final. Pas de règle pour l'accord du participe 
conjugué avec avoir. 


+ CS Ê ve 


LE 


BUDGET DÉPARTEMENTAL 


ET LES 
BUDGETS COMMUNAUX 


dans le Pas-de Calais, sous le premier Empire 


M. le Comte G. DE HAUTECLOCQUE 


Archiviste. 


Parmi les causes nombreuses et diverses qui amenèrent 
la Révolution, on ne peut nier qu'il faille assigner une 
des premières places à la mauvaise situation financière et 
au déficit toujours croissant du budget de l'Etat. Au com- 
mencement du XVIIIe siècle en effet, sur les 119 millions 
que produisaient les impôts levés au nom du Roy, 60 millions 
étaient absorbés par les frais de recouvrements et autres 
charges, el les 59 millions laissés disponibles étaient loin de 
suffire aux dépenses ordinaires, qui s’élevaient à 113 mil- 
lions. On sait quelles désastreuses opérations furent tentées 
aux derniers temps de la Monarchie pour remédier à cet 
état de choses. ; 

La République prétendit mieux faire. En abolissant les 
impôts et en les remplaçant par une taxation nouvelle, elle 
ne fit qu’aggraver le mal. La mauvaise administration et les 


|. ] 


opus 


violences politiques eurent bientôt raison de ce système. 
1,700 millions de biens d'églises, de couvents, de domaines 
royaux el tous les biens des émigrés confisqués vinrent 
s’engouffrer dans l'abime de la Dette publique. Vainement 
le gouvernement chercha t-il à le combler par la création de 
45 milliards d'assignals et de 2,400 millions de mandats. 
La banqueroute devint inévitable, et le Directoire, en 1798, 
la rendit officielle par la réduction de la Dette publique au 
tiers. | 

Telle était la situation désespérée que Bonaparte trouva 
en arrivant au pouvoir. Pour y porter remède, il créa la puis- 
sante organisalion financière qui nous régil aujourd'hui. 

Objet de critiques nombreuses et non loujours dépourvues 
de justesse, cette organisation constitue néanmoins un pro- 
grès sérieux sur les systèmes qui l'avaient précédée, el on 
en eût mieux ressenti et reconnu les bienfaits, si les charges 
écrasantes imposées à la France par les guerres et par les 
désastres de l'Empire n’eussent porté à ses finances un coup 
aussi funeste qu'à toutes les autres branches de sa prospérité. 

Sous le premier Empire, les contributions, comme aujour- 
d'hui, se divisaient en directes el indirectes. [1 y avait de 
plus, pour les départements et les communes, l'octroi ordi- 
naire et l'octroi rural. Si les droits de douane produisaient 
peu de chose à cause des entraves que la guerre maritime 
mettait au commerce avec l'étranger, des ressources extraor- 
dinaires furent créées par les subventions de guerre levées 
sur les vaincus ou imposées aux Français sous forme de 
prélendus subsides volontaires. Le Pas-de-Calais n'en fut 
pas dispensé. On voit en 1813 le Préfet, M. de la Chaise, 
se concerter avec le Conseil général pour prélever dans ce 
but une taxe de 14 centimes au franc imputables par moitié 
sur l'exercice de l'an XIT et sur celui de l'an XIIT. 

Le 23 juin de la mème année, et par la mème voie, 
les communes étaient invitées à contribuer à la confection 
de trois espèces différentes de bateaux réclamés par le pre- 


mier Consul pour entreprendre la guerre contre l'Angleterre, 

Si on s'adressait au patriotisme, l'élément religieux n'élait 
pas négligé. Dans la correspondance du baron de la Chaise, 
une lettre de lui au Ministre annonce à celui-ci que, sur son 
invitation, l’'Evèque d'Arras a adressé à ses ouailles une 
lettre pastorale pour leur dire que le meilleur moyen de témoi- 
gner leur reconnaissance à leur auguste souverain, c’est de 
pa ver exactement leurs contributions. 

Les contributions directes se composaient de l'impôt 
foncier, de la contribution personnelle et mobilière, et de 
l'imposition des patentes (1). La contribution des portes et 
fenêtres fut créée un peu plus tard, d'abord sous forme 
d'impôt de quotité, bientôt transformé en un impôt de répar- 
tition fixé par le Préfet, d’après la loi de 1892. 

Pour l'impôt foncier, sans entrer dans le détail des 
diverses lois qui régissaient la matière (2), il faut signalertout 


(1) Il y avait 5 classes de patentes. Un arrêté du Ministre des 
Finauces, en 1803, avait décidé que les banquiers paieraient une 
patente de 590 fr. ; les directeurs de théâtre devaient donner la 
recette d'une réprésentation. 

Dans le Pas-de-Calais le nombre des patentés était, en l'an x1v, 
de 17,818 ; on y complait: 2 agents de change (à Boulogne), 
145 huissiers, 186 arpenteurs, 11 médecins, 20 chirurgiens, 138 offi- 
ciers de santé, 5 vétérinaires, 33 apothicaires, 12 pharmaciens, 
12 loueurs de voitures, 6 loueurs de chevaux, 14 marchands de 
chevaux, 60 fabricants de bas, 8 fabricants de pipes, 35 fabricants 
de tabac, 129 marchands de tabac, 2,401 débitants de bière, 1,054 
cabaretiers, 13 cafetiers, 290 débitants d'eau-de-vie, 52 limonadiers, 
240 marchands de vin, 419 brasseurs, 5 pâtissiers, 343 boulangers, 
5 fabricants de pain d'épices, 242 bouchers, 100 perruquiers, 1 coif- 
feur, 872 cordonniers, 25 marchandes de molles, 1 carrossier, 
50 horlogers, 15 imprimeurs, 14 libraires, etc, etc. 

(2) La plus importante est celle de l'an var. La loi du 4 août 1800 
fixa le mode de recouvrement des impôts. En cas de non-paiements, 
il y avait les porteurs de contrainie, les garnissaires et même les 
gendarmes. Les fonds se centralisaient chez les receveurs d'arron- 


1 


— 9 — 


d'abord les grandes difficultés que devait rencontrer l’éta- 
blissement du cadastre, seule base sérieuse sur laquelle 
cet impôt püt être rationnellement établi. Ces difficultés 
n'étaient pas nouvelles. Entrevues par Colbert qui, le pre- 
mier, avail conçu l’idée de substituer un document exact et 
sérieux aux cahiers de vinglièmes et de centièmes sur les- 


dissement et de département. MM. Harlé, père et fils, furent 
receveurs généraux sous le premier empire dans le Pas-de-Calais. 
On mettait à l'enchère la perception des impôts comme sous l'ancien 
régime, ce qui entrainait bien des abus. Après trois lentatives 
infructueuses d'adjudication, le Conseil municipal nommait d'office 
un percepteur. Une année, à Arras, on dut donner 99 pour mille au 
sieur Fauchison pour se charger de recouvrer les cotes, qui montaient 
a 162,085 francs. Le poids public, les droits de place à la halle à la 
viande et à celle aux herbes, étaient aussi à Arras l'objet d'une 
adjudication. Le 11 juin 1803, le préfet fit une circulaire sur la 
nomination des percepteurs ; ils devaient donner, d'après un arrêté 
du premier Consul, un cautionnement en immeubles, puis on le rem- 
plaça par un en numéraire. [ls recevaient une remise de 4‘/,. Pour 
les communes avant plus de 15,000 âmes, la nomination directe du 
percepteur devait être préférée à l'adjudication. D'après le Ministre 
des Finances, les plus haut imposés devaient être consultés sur cette 
nomination par le Conseil municipal. La loi du 25 février 1804 
organisa les percepteurs comme de nos jours ; leur remise devait 
être de 5 °/, s'ils fournissaient un cautionnement, et de 3 °/, s'ils en 
étaient dispensés. La nouvelle organisation présenta d'abord quel- 
ques difficultés ; aussi le Préfet, par une circulaire du 24 octobre 
1804, décide que pour éviter que les percepteurs ne demandent plus 
qu'on ne doit, il sera délivré gratis aux contribuables des avertisse- 
ments ; on mettra les quittances au dos et les percepteurs tiendront 
un registre paraphé par le maire pour inscrire leurs recouvrements. 
Un percepteur écrivait au Préfet du Pas-de-Calais, le 18 septembre 
1805 qu'il avait beaucoup de peine, à Arras, à recouvrer les contri- 
butions, moins par mauvaise volonté que parce que les commissaires 
répartiteurs portaient comme solvables beaucoup de gens qui ne 
l'étaient point. Le Préfet, pourtant, en 1804, avait pris un arrêté 


pour obvier à cet inconvénient, 


==00 << 


quels était élablie de son temps l'assise de l'impôt, elles 
avaient été vainement affronlées en principe par les Etats 
généraux de 1789, et les premières mesures prescriles à cet 
égard par la Convention, en 1793, avaient amené de bien 
faibles résultats (1). Au génie éminemment organisateur du 
premier Consul, il appartenait de discerner et de déterminer 
la méthode à prendre pour mener à bien la confection du 
cadastre. Entreprise immense et minutieuse qui devait 
coûter 450 millions, et pour le département du Pas-de-Calais 
en particulier, ne se terminer que lrente ans après. Il ne 
s'agissait de rien moins, en effet. que de mesurer rigoureuse- 
ment (2) et d'évaluer toutes les parcelles du territoire. Une 
commission fut constituée à cet effet par le premier Consul, 
le 30 juin 1802. Des lois subséquentes, en 1803 (3), 1804 et 


(1) En 1798, on commença à se servir des résultats obtenus. 

(2) Un géomètre en chef était chargé de la direction au travail; 
on devait lui remettre les anciens terriers et cadastres. Dans le l’as- 
‘de-Calais, M. Delestré fut choisi par le préfet en 1804 : il avait À 
arpenter 37 communes. Le Gouvernement ne l'accenta point, il fut 
remplacé par le sieur Lavisse, etc 

(3) Le Préfet du Pas-de-Calais, le {1 février 180%, prit un arrêté 
pour organiser le bornage des communes exigé par un arrêtô des 
Consuls du 4 novembre 1803. Il devait être fait par un homme de l'art, 
en présence des maires des communes intéressées. Un procès-verbal 
devait relater les opérations ; puis, les maires, avec deux commis- 
saires répartiteurs et deux commissaires nominés par le préfet 
posaient des bornes qui indiquaient les limites d2s communes 
et des sections. Le préfet demanda cette même année qu'un double 
des plans cadastraux fût déposé dans les communes. Ces bornages 
donnèrent lieu, dans le Pas-de-Calais, à des changements de démar- 
cations de département (avec le Nord et l'Aisne). Des hameaux ayant 
été rattachés à d'autres communes changèrent les limites de celles- 
ci et le dépa:tement compta 932 communes La restitution des biens 
confisqués aux émigrés compliqua aussi la confection du cadastre. 
Le préfet prit à son sujet un grand nombre d'arrêtés, le 21 pluviôse 
an XII, les 2 et 16 mai, 9 et 6 juin 1806, 6 janvier et 8 scptembre 
1809, etc. (Voir le Mémorial administratif). 


— 400 — 


1808, précisérent le mode de procéder et le nombre des cen- 
times à ajouter aux rûles de la contribution foncière pour 
couvrir les frais de l'opération {1}. Un expert désigné par 
l'administralion, un controleur, le maire de chaque com- 
mune, et deux indicateurs fixaient les bases de l'impôt 
d’après les évaluations de la commission et leur travail était 
soumis à l'approbation du Préfet et du Conseil général après 
avoir passé à l'examen du Conseil de préfecture. On conçoit 
ce que l’application de cette législation nouvelle dut donner 
de préoccupation et de soucis à un administrateur intègre, 
éclairé et scrupuleux tel que l'était le baron de la Chaise et 
le détail des arrètés qu'il prit à ce sujet serait long à énumé- 
rer. Tel qu'il it cependant, le nouveau cadastre ne laissa 
pas de soulever bien des réclamations. Dans le Pas-de- 
Calais, le Conseil général avait demandé vainement qu'on 
prit pour bases de l’estimalion du revenu des propriétés les 
baux à long terme et non les locations de détail. C'était 
raisonnable, à cetle époque surtout où, la guerre fermant 
les voies au commerce maritime, le défaut d'huile de poisson 
avait fait monter le prix des graines oléagineuses, et aug- 
menté d'une manière anormale et temporaire le revenu des 
propriétés (2). D'autre part, la lenteur des agents chargés 
de faire les bornages et les estimations, leur peu de capa- 


(1) Les frais du cadastre étaient ajoutés aux rôles, On perçut 
d'abord 1 centime 1/2 sur le principal de la contribution foncière, 
puis ? centimes en l'an XIII, Ce qui, pour le Pas-de-Calais, produisit 
37,359 francs ; on n'en dépensa que 17,484. Enfin une loi du 
25 novembre 1808 permit de lever 2 centimes 1/2. On reçut dans 
le département 98,333 francs, et on dépensa pour cadastrer 25 com- 
munes, 64,631 francs. 

(2) Le Ministre des Finances était de cet avis et avait écrit : « Il 
est injuste d’estimer deux arpents de même qualité l’un à 38 fr. de 
revenu, l'autre à 52 fr. On doit prendre le prix moyen et non celui 
fourni par l'industrie du propriétaire, comme celui de diviser sa 
terre, etc. » 


— 101 — 


cité, l'élévation de leur traitement, qu’ils trouvaient encore 
insuffisant, malgré la lourde charge qu'il imposait au 
départément {1}, étaient de continuels sujets de doléances (2); 
doléances qui se prolongèrent bien au-delà de la rentrée du 
Roi, alors que, suivant l'expression du rapporteur du Conseil 
général, le pays avait retrouvé un père au lieu d'un maitre. 

Les contributions indirectes,connues sous le nom de droits 
réunis, S’exerçaient sur les vins, les cidres, les poirés, la 
bière (3), l'eau-de-vie, les distilleries, les voitures, les cartes 
à jouer, le sel et le tabac (4). 


(1) Cette charge s'élevait à 80,000 fr. environ. 

(2) L'Empereur, à son passage à Arras, avait entendu ces plaintes 
et avait promis d'y remédier. 

(3) Le Conseil général, en 1808 et 1899, demanda la diminution du 
droit sur la petite bière, « car l'ouvrier était réduit à boire de l'eau, 
ce qui était dangereux pendant la canicule ; la petite bière ne pré- 
sente pas de danger et est la boisson du pauvre. » En 1814, il renou- 
vela son vœu sur la suppression de l'impôt sur la petite bière. On 
payait sous l'Empire un droit de 2 fr. par hectolitre de bière. Le 
Conseil général remercia le Gouvernement d’avoir supprimé la 
différence de droits entre la bière vendue en gros et en détail. 

(4) C'est en 1629 que le tabac fut pour la première fois assujetti 
en France à un droit de 30 sous par livre; celui provenant des colo- 
nies françaises en était exempt. Sous l'Empire, l'énoncé des motifs 
du projet de loi qui avait pour but d'imposer le tabac est curieux 
à citer, car il est bien contraire aux idées qui règnent de nos jours. 
Après avoir dit que l'Etat avait besoin d'argent, on ajoute : « les 
finances d'un grand empire doivent offrir les moyens de faire tace 
aux circonstances exceptionnelles comme aux vicissitudes des guerres 
les plus acharnées, sans avoir recours à de nouvelles impositions 
qui d'abord rendent peu. Les emprunts sont tout à la fois immoraux 
et funestes, ils imposent les générations futures et sacrifient au 
moment présent ce que l'homme a de plus cher : le bien-être de ses 
enfants. Il mine insensiblement l'édifice public et condamne une 
génération aux malédictions de celles qui la suivent. » Après avoir 
rappelé qu'on avait diminué la contribution foncière et personnelle 


— 102 — 


Ces impôts, comme les anciennes aides et gabelles, étaient 
fort impopulaires. La perception en était plus vexatoire que 
pour les contributions directes, el on leur reprochait, comme 
on le fait encore aujourd’hui, de peser plus sur le pauvre 


que sur le riche. | 
A la rentrée des Bourbons, de toutes parts s’éleva le cri de : 
Plus de droits réunis (1)! On refusa de les payer. Le Conseil 


et qu'en établissant les droits réunis et l'impôt sur le sel on avait 
évité de faire revivre les anciennes aides et gabelles, on montre que 
le tabac estla matière la plus susceptible d'imposition : e il existait 
autrefois un impôt sur cet objet, mais 1l était vexatoire.... cette cul- 
ture sera favorable à l'agriculture et produira 80 millions qui permet- 
tront de diminuer encore l'impôt foncier et personnel. » Le Conseil 
général, en 1814, demanda qu'on imposât le terrain où l’on plantait 
le tabac et non le tabac lui-même; on diminuerait ainsi les vexations. 
(Voir sur la culture du tabac dans le Mémorial du Pas-de-Caluis, 
n° du 27 août 180%, les circulaires du préfet du 23 juin 1809, 12 aoûi 


1811, etc.) 
(1) Voici une chanson composée à cette époque : 


Le mois dernier comme en janvier 
Moi qui ne suis pas un sorcier 
Je disais dans mes patenôûtres : 
Grand Dieu que ta puissante main 
Chasse le Russe et le Germain, 
Accompagné de tous Îles autres. 


Quel diable aurait pu deviner 
Que ces gens-là revenaient exprès 
De leur climat si loin du nôtre 
Pour ne rien faire que de bon, 
Et nous ramener un Bourbon, 
Accompagné de tous les autres. 


Qu'à notre amour il a de drous! 
C'est le plus pur sang de nos rois ; 
Il est heureux, il est des nôtres ; 
C'est un Bourbon, c'est un Louis. 
Voilà bien des droits réunis; 
Ceux-là valent mieux que les autres. 


Re b s 


— 103 — 


général du Pas-de-Calais fut des premiers à demander leur 
suppression. Mais les nécessités impérieuses du budget ne 
permettaient pas qu'on renonçät à cetle source nouvelle et 
toujours croissante de revenu pour les finances. {(Cetimpôt qui 
dans ce département produisait en 1804 trois millions, s'élève 
maintenant à plus de 24 millions.) La prospérité du Pas- 
de-Calais était à la vérité loin d'être en ce temps-là ce qu’elle 
est aujourd’hui ; les plaintes du Conseil général et l'appui 
qu'il apportail aux nombreuses demandes de dégrèvement 
d'impôts n'étaient pas sans fondement. Peu de départements 
avaient autant souffert. Privé par la guerre de bras pour 
son agriculture (1), de matières premieres et de débouchés 
pour son industrie, écrasé de réquisitions de chevaux et de 
voitures par le camp de Boulogne, épuisé par les dépenses que 
la pénurie des finances avaient fait retomber à la charge 
des communes et des départements, le Pas-de-Calais avait 
eu plusieurs médiocres récoltes ; ajoutons que les bois se 
vendaient mal (2) ; enfin ce département avait dû subir pen- 
dant la Révoluticn et au début de l’Empire les malversations 
d'un personnel d'agents fort mal composé. Receveurs et 
percepteurs rivalisaient d’incurie et d’infidélité (3), et le 
préfet, M. de la Chaise, se plaignit plus d’une fois de l’indul- 


(1) Pourtant la main-d'œuvre était peu élevée, le camp de Bou- 
logne la fit augmenter ainsi que les vivres. 

(2) Ils avaient été très ravagés pendant la Révolution, aussi le 
propriétaire du bois de Marœuil obtint-il, en 1803, la remise des 
impositions, Le Gouvernement avait le droit de prendre dans les 
bois les arbres nécessaires à la marine, ce qui amena parfois des 
abus. Aussi, lors de la construction de la flottille de Boulogne, on 
demanda que les chônes seuls fussent pris pour cet usage. 

(3) On eut beaucoup de peine à faire rendre leurs comptes aux 
receveurs des districts ; en 1803, beaucoup de receveurs n'avaient 
pas rendu de comptes et refusaient de restituer les sommes dont ils 
étaient reliquataires, on autorisa les maires à délivrer des contraintes. 
On dut révoquer le receveur municipal d'Auxi-le-Châtoau, les per- 
cepteurs de Beugny, St-Michel et Hesdin se sauvêrent en emportant 
la caisse, 


— 104 — 


gence du jury à leur égard. Cependant, grâce à la vigilance 
de son administration, la situation s’améliora peu à peu (1); 
les choses changérent de face, et le Conseil général put, à 
l'appui de ses réclamations en faveur du Pas-de-Calais, 
alléguer la docilité et la régularité apportées par les habitants 
à s'acquitter de leurs contributions. Le chiffre de ces con- 
tributions figurait pour une part importante au budget 
général de la France qui, sous le premier Empire, montait 
à 600 millions environ en temps ordinaire, et s'élevait en 
temps de guerre à 900 millions. 

Le Pas-de-Calais, pour sa part, payait, en l'an XIII, 
9,829,908 francs qui se décomposaient en : contributions 
directes, contributions indirectes, octrois municipaux et 
octroi rural (2). À cela venaient s'ajouter non seulement les 
impositions de guerre, maïs encore les pensions civiles et 
ecclésiastiques, faible indemnité accordée à ceux qui s'é- 
taient vu dépouiller de leurs biens par la Révolution, mais 


(1) Les désastres de 1812 et 1813 amenèrent encore bien des diffi- 
cultés dans la comptabilité. 

(2) Contributions directes, 5,436,779 fr. : contributions indirectes, 
2.828.996 fr. Les octrois des villes produisaient 1,031,483 fr. et 
l'octroi rural 522,697 fr. En 1804, on paya un peu moins: 
8,459,000 fr., savoir : impôt foncier, 3,480,000 fr. ; impôts per- 
sonnel, somptuaire et mobilier. 497,960 fr.; plus l'impôt des portes et 
fenêtres, 4,481,040 fr. En 1805, on ajouta aux contributions directes, 
montant à 5,143,312 fr., et aux patentes s'élevant à 254,618 fr., une 
contribution de guerre de 310,180 fr. En 1813, le principal de la 
contribution foncière fut de 2,950,000 fr. On y ajouta 2 centimes 
pour non-valeurs devant produire 59,900 fr., plus 19 centimes pour 
les dépenses départementales variables et fixes qui devaient produire 
501,500 fr., plus # centimes pour supplément de frais de culte, 
constructions de canaux et chemins, et dépenses pour les établisse- 
ments publics, devant produire 118,000 fr, ; enfin, 98,333 fr. fu:ent 
destinés au cadastre. Le département para en tout pour l'impôt 
foncier, 3,726,833 fr. La contribution personnelle et mobilière pro- 
duisit en principal 421,000 fr. auquel on ajouta 2 centimes pour non- 
valeurs, c'est-à-dire 8.440 fr., plus 17 centimes pour dépenses 
départemertales, c'est-à-dire 71,340 fr., enfin & centimes pour 


— 105 — 


delte bien lourde à faire payer par ceux qui ne l'avaient pas 
contractée. Cette charge à la vérité diminuait chaque année 
par les vides que la mort opérait parmi les pensionnaires. 
Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, en l'an 1808, 95,411 
d’entr’eux figuraient au budget pour 22,627,000 fr. L'année 
suivante, 2,611 avaient disparu et le total de la charge était 
baissé de 700,734 fr. Cependant le budget ne s’équilibrait 
pas encore, el le gouvernement aux aboiïis cherchait à cou- 
vrir le désastre de ses finances par la vente des biens natio- 
naux et communaux (1) et à faire des économies en suppri- 
mant des places fortes (2). 


autres dépenses, c'est-à-dire 16,880 fr. ; le total de cette contribution 
monta donc à 516,060 fr. En 1815, à la rentrée des Bourbons, on 
paya pour le principal de la contribution foncière 2,950,000 fr., plus 
5 centimes pour non-valeurs, d'un produit de 147,500 fr.; pour les 
dépenses administratives et judiciaires, frais de recouvrements et 
autres dépenses acquittées par centimes spéciaux 1,327,500 fr. ; en 
tout, #,445,000 fr. On eut à payer en plus pour la contribution per- 
sonnelle et mobilière, 422,000 fr. de principal, plus 5 centimes pour 
non-valeurs, c'est-à-dire 21,100 tr, plus 45 centimes pour autres 
dépenses, c'est-à-dire 189.000 fr. ; ce qui fit pour ces deux contribu- 
tions, 633,000 fr. Le Conseil général ajouta encore d'autres centimes. 

(1) Dans le Pas-de-Calais, on vendit divers relais de mer, appelés 
aujourd'hui guarennes ; en 1805, celles de Berck ; en 1805, celles 
d'Etaples. (Voir le Mémorial administratif du Pas-de-Calais ; du 
17 septembre 1809.) Le 20 février 1812, on mit en adjudication à la 
préfecture d'Arras, beaucoup de biens provenant d'émigrés, églises, 
couvents, etc., cédeés à la Caisse d'amortissement, En 1813, on fit 
d’autres ventes. (Voir Mémorial des 2 et 9 avril 1813). Eu 1814. ce 
fut surtout avec les biens et marais communaux que l'on chercha à 
se procurer de l'argent. Un sixième du prix devait être paré 
vingt jours après l'adjudication, un second sixième trois mois après 
et le reste en deux ans avec intérêts à 5 °,. On prenait pour fixer 
la mise à prix, vingt fois le revenu On vendit quatre lots dans 
l'arrondissement de Saint-Omer, sept dans celui de Boulogne, un 
dans celui de Montreuil, six dans celui de Béthune, trois dans celui 
de Saint-Pol, vingt dans celui d'Arras. On continua ces ventes 
sous la Restauration. 


(2) Ainsi la place d'Hesdin fut mise hors d'état d'entretien ; un 


— 106 — 
Pour en revenir au budget spécial du Pas-de-Calais, il se 
 divisait en dépenses fixes et dépenses variables : 
Dépenses fixes en 1S03 : 
Traitement du Préfet, du Secrétaire-général et des Conseil- 


lers de préfecture et Sous-Préfets (1)... 25,333 fr. 30 
Professeurs et Bibliothécaire de l’école 


Contralg (lei: ous iuane _—. 9,833 30 
Juges du tribunal spécial.............. 3,729 92 
Président, Juges et Greffier du tribunal 

Chiminels ss see: oies 8,000 » 


Président, Juges et Grvefliers des tribu- 

naux de première instance (3).,...... 25,866  G4 
Greffiers des tribunaux de commerce... 2,133 36 
Juges de paix et Grefliers............. 30,577 76 
Menues dépenses des tribunaux et justi- 

Ces de paix ...... Re : 4,187 50 


À reporter... 109,657 fr. 38 


décret du 17 novembre 180% supprima la place de Bapaume, en 
conservant les casernes pour un dépôt d'étalons et la gendarmerie. 
Les terrains militaires et les fortifications devaient être remis au 
Ministre des Finances pour être vendus. En 1507, la ville fut 
autorisée à en faire la démolition, mais elle ne fut effectuée que sous 
Louis-Philippe. 

(1) Le traitement du ‘’réfet du Pas-de-Calais, d'abord de 12,000 fr., 
fut porté à 15,000 fr. La moitié était à la charge du département. 
Le Secrétaire général et le Sous-Préfet de Saint-Omer recevaient 
&,000 fr., les autres sous-préfets 3,000. Les conseillers de préfecture 
1,200 fr Le paiement des traitements se faisait par mandat et par 
douzième, sauf pour les ministres du culte qu'on payait par trimestre. 

(2) L'école centrale ayant été supprimée le 23 mars 1803, ce crédit 
disparut, 

(3) Dans le Pas-de-Calais les tribunaux étaient installés dans des 
propriétés nationales, sauf à Suint-Pol où on louait un local 500 fr, 
par an. 


— 4107 — 


Report... 109,657 fr. 38 
Commissaires du gouvernement près le 
tribunal criminel et les tribunaux de 
première instance et substituts près 
des tribunaux de première instance... 8,800 » 
Commissaires du gouvernement près les 
tribunaux de première instance...... 6,400 ) 


TorTaz... 124,857 fr. 38 


Dépenses variables en 1S03 : 


Préfecture.— Traitement des employés, huissiers, gens de 


DÜAPÉAUN Leeds ceci scene 27,062 52 
Préfecture. — [mpressions, chauffage, 

éclairage, ports de lettres, etc........ 14,673 C9 
Préfecture. — Loyer, entretien, répara- 


lions, ameublement, contributions fon- 
cières, frais de tournées, frais du Conseil 


général, dépenses imprévues ......... 8,803 70 
Sous-préfectures. — Traitement des em- 

ployés, frais de bureau (1}............ 14,250 90 
Conseils d’arrondissement.— Frais divers 900 D) 
Ecole centrale de Boulogne.— Fraisdivers 1,273 95 
Ecole de chirurgie d’Arras.— Frais divers 1,049 95 
Tribunaux. — Menues dépenses (2}..... 2,512 50 
Mines et poids et mesures (traitement)... 750 ) 


À reporter... ‘71,277 fr. 21 


(!) La plupart des sous-préfectures étaient dans des maisons louces. 
L'arrondissement payait le loyer. Celui de Boulogne dépensa en 1810 
30,910 fr, pour arranger la maison accordée par le Gouvernement 
pour en faire la sous-préfecture. On chercha à se procurer par achat 
des maisons ; ainsi à Saint-Pol on voulut acheter la maison de 
M. Hôroguelle-Lambert, à Saint-Omer on acquit en 1810, rue Saint- 
Bertin, une maison au sieur [languet pour 24,000 fr. 

(2) Les frais du tribunal criminel furent augmentés et ceux des 
tribunaux de commerce portés à 1,400 fr. 


— 108 — 


Report... 71,277 fr. 21 

Tribunaux. — Réparations ............ 448 84 
Prisons. — Traitement des Concierges el 
guicheliers, nourriture et entrelien des 


détenus, infirmiers, transports..... ... 90,719 85 
Prisons. — Réparations ............... 5,790 59 
Culte. — Dépenses diverses. .......... 360 29 

TOTALE: 114,588 78 


TOTAL GÉNÉRAL DES DÉPENSES... 239,446 fr. 16 (1) 


Les chiffres du budget départemental variaient chaque 
année (2). C'étaient les dépenses pour le culte qui subis- 
saient le plus de changements (3). Plus tard, pour les 


(1) Le Conseil général vota de plus 600,000 fr. pour les frais de la 
guerre, c'était une somme considérable pour le temps. 

2) Ainsi en 1808 les dépeuses montérent à 226,261 fr. dont 
35,400 fr. pour les dépenses de la Préfecture et 29,000 fr. pour celles 
des sous-préfectures, 20,000 tr. pour les enfants trouvés, 60,000 fr 
pour les prisons, 12,000 fr. pour le casernement de la gendarmerie, 
16,700 fr. pour l'ordre judiciaire, 1,661 fr. pour dépenses imprévues, 
En 1809, une réclamation de l'enregistrement coûta 16,166 fr , les 


cours d'appel nécessitèrent 5,450 fr Les dépenses extraordinaires 
atteignirent 200,759 fr. En 1812 les dépenses montèrent à 285,754 fr; 
en 1813 à 208,998 fr , dont ##,500 fr. pour le traitement des fonction- 
naires a‘dministratifs ; les dépenses pour la justice s'élevèrent à 
102,092 fr. Comme dcpenses variables on voit les frais d'abonnement 
de la Préfecture et des sous-préfectures pour 58,500 fr , pour le 
casernement de la gendarmerie 12,000 fr , pour l'entretien des bàti- 
ments départementaux 17,150 fr. Le receveur général et les receveurs 
d'arrondissement reçurent du département 36,424 fr. 

(3) En 1808, le Conseil général vota 63,680 fr. pour supplément 
aux frais du culte et 15,009 fr. pour construction et réparations 
d'édifices religieux, en tout 78,680 fr. En 1809, on ne vota plus 
pour frais du culte que 28,708 fr., mais on vota 128,708 fr pour 
l'achèvement de l'église Saint-Vaast. En 1815, le Conseil proposa 
100,000 fr. pour les dépenses du culte. 


— 109 — 


dépenses variables, on assigna une somme fixe et on employa 
l'abonnement. Aïnsi, dans le budget départemental de 1814, 
on voit : | 


Préfecture. — Abonnement (1}.......... 53,000 fr. 70 (2) 
Préfecture. — Indemnité de mobilier.... 30,000 » 
Pépinière départementale.......... is 500 ) 
Maréchal-vétérinaire départemental... 800 » 
Sociélés d'agriculture {3}............... 1,090 » 
Elèves sages-femmes.........,...,..... 1,509 » 
Cours d’accouchement................. 1,500 ) 


Sous-préfectures (Abonnnement) : 


Arras (chef-lieu)...... 4,500 fr. »  : 

Boulogne ............ 6,000 D) 

Saint-Omer ....... ... 5,900 » 

Béthune .... ........ 5,000 LL 
Saint-Pol ...,.. ...... 5.000 ) 

Montreuil....... ..... 5,000 » 

Enfants trouvés...... TT 20,000 ) 


Aux chiffres qui constituaient le budget départemental, il 
convient d'ajouter les centimes additionnels votés par le 
département dans la mesure de ses besoins pour l’acquitte- 
ment des dépenses extraordinaires (4). Le chiffre maximum 


(1) Cet abonnement comprenait les appointements des employés, le 
chauffage, l'éclairage et l'ameublement. Une loi du 3 mai 1802 
permettait de voter au plus 80,000 fr. pour les dépenses variables 
des préfectures et sous-préfectures. 

(2) En 1815, le Conseil général proposa de porter ce chiffre à 
56,000 fr. et à 33,500 celui des sous-préfectures, dont 7,000 pour 
celle d'Arras, 

(3) Les sociétés d'agriculture de Boulogne et de Calais obtenaient 
des subventions. 

(4) Sous le premier empire, le gouvernement fixait chaque année 
le maximum de centimes a‘lditionnels que les départements pou- 
vaient voter. En 1803, c'était 8 centimes pour les dépenses fixes, 
et autant pour les dépenses variables. Les 8 centimes produisirent 


— 110 — 


de ces centimes fut dès l’abord fixé par le gouvernement. 
Prélevés sur l’ensemble des contributions (l'impôt des portes 
el funètres excepté), ils furent plus d’une fois insuffisants à 
combler le déficit. En 1814 et en 1815, par exemple, la guerre 
et l'invasion avec les charges qu’elles entrainaient apportè- 
rent une telle perturbation dans les finances que le départe- 
ment du Pas-de-Calais eut grand’peine à aligner son budget. 
On retrouve dans la correspondance du baron dela Chaise 
des traces nombreuses du soucique cettesituation lui causailt. 
I] serait diflicile de se faire une idée exacte de ce qu'était la 
situation à cette époque, en la comparant avec ce qu’elle est 
aujourd'hui. Actuellement les départements sont autorisés 
à s'imposer de 25 centimes seulement (1); mais ces subsides 


236 000 fr. pour l'impôt foncier et 33,560 fr. pour les autres impôts, 
celui des portes et fenètres excepté Ces rendements augmentèrent 
chaque année. On ajoutait aux 8 centimes 2 centimes pour non- 
valeurs, autant pour le cadastre et 3 centimes pour les frais du 
culte. Aujourd'hui les départements sont autorisés à s'imposer 25 
centimes sur les deux premières contributions, plus 1 centime sur les 
quatre contributions. plus 7 centimes sur ces mêmes contributions 
pour le service vicinal. Un centime dans le Pas-de-Calais produisait 
en 1888 environ 68,000 fr, bien vlus que sous le premier empire. 
Le Conseil général, pour diverses causes fut souvent autorisé à voter 
des centimes supplémentaires ; en 1890 ils s'élevèrent à 22 sur les 
quatre contributions. 

(1) Voici comme comparaison ce que paya le Pas-de-Calais en 
1888 ; on verra combien l'impôt est augmenté. Pour l'impôt foncier 
3,343,337 fr, pour les contributions personnelle et mobilière 
1,020,715 fr., pour celle des portes et fenètres 1,010,301 fr. Il faut 
ajouter pour non-valeurs, dépenses de l'instruction primaire et 
dépenses départementales : 63 centimes 05 sur la contribution fon- 
cière, 83 centimes 05 sur les contributions personnelle et mobilière, 
57 centimes 85 sur celle des portes et fenêtres et 8 centimes 05 
sur celle des patentes. Le montant des 1dles fut de 15,438,365 fr. 

En 1886, dans le Pas-de-Calais, 8 communes seulement sont 
imposées de mins de 15 centimes du franc, 26 paient de 15 à 
20 centimes, 95 de 21 à 50 centimes, 573 de 50 à 100 centimes, 
enfin 200 sont imposées au-dessus de 100 centimes. La moyenne 
des impositions est de 65 centimes du franc. 


— 111 — 


élant prélevés sur une base plus large forment une somme 
plus considérable. De plus, les dépenses du département ne 
se renfermaient pas sous l'empire dans le même cadre 
qu'aujourd'hui, grossies qu'elles étaient de toutes les charges 
auxquelles se dérobait la pénurie du Gouvernement, telles 
que : le traitement du personnel administratif et judiciaire, 
celui de l'ingénieur des mines, l’entrelien des prisons, les 
frais de l’école centrale, etc. D'autre part, cependant. on n'y 
voyait point figurer les frais d'instruction primaire ({}, ni 
les frais de viabilité (2), qui sont devenus une charge si 
lourde pour nos finances départementales (3). 


(1) Elle coûta au département du Pas-de-Calais 525,000 fr. en {S88. 

(2) Les routes étaient en principe aux frais de l'Etat, aiié d'une 
taxe de circulation, mais il trouva moyen d'y faire participer les 
départements En 1808, le Conseil général vata 28,000 fr pour les 
dépenses extraordinaires des routes impériales de 3° classe. 

(3) Si on ôte du budget départemental, sous le premier Empire, 
les dépenses qui ne sont plus à la charge du département, le Pas- 
de-Calais n'aurait eu à voter alors qu'environ 20,000 fr. de dépenses 
ordinaires, tandis qu'en 1889 les recettes sont de 4,796,368 fr. 03 
et les dépenses de 4,796,368 fr 03. 


in voici le résumé : 
RECETTES 


Budget ordinaire : 25 centimes additionnels aux deux premières 
contributions et { centime additionnel aux quatre contributions 


directes. . . . . . . . . . . . . . 1,156,548 fr. 83 
9 centimes additionnels aux quatre contributions 

pour le service vicinal. . . ,. . . . . . 471,161 81 
Produits éventuels ordinaires, revenus des pro- 

priétés départementales . , . . . . . . 84,970 » 
Produits divers. . . . . . . Le. 12,300 ” 


Subventions des communes et de l'Etat pour les 
hôpitaux, enfauts assistés, logements de fonc- 
tlonnaires, etc . ,. ,. . + . . . . . 150,257 60 


A reporter. , . . .  1,875,238fr 24 


— 119 — 


Maintenant, si de l'examen des affaires départementales 


Report. ,. . . .  1,835,238 fr. 24 
Ressources éventuelles du service vicinal, contin- 
gents des communes, subventions industrielles, 
GlCe à Le à 40 6. pra ec & 4 4090:000 » 
Ressources éventuelles des chemins de fer dépar- 
tementaux, remboursement d’avances. . , . 89,103 » 
4 centimes spéciaux pour l'instruction publique . 269,235 32 


go 


Total des ressources ordinaires.  3,233,576 fr. 56 


Budget extraordinaire : 19 centimes 7/10 pour 

amortissement d'emprunt et chemins de grande 

communication , . . + + +. + + + + . 1,325,983 fr. 95 
Emprunt pour les chen:ins vicinaux ordinaires , 16 400 » 
Produit des biens aliénés, recettes diverses. , . 3,000 » 
3 centimes 23,100 pour la construction de la prison 

de Béthune, etc. . . à 217,407 52 


Total des recettes extraordinaires. 1.562.791 fr 47 


Pa 

DÉPENSES 
Dépenses obligatoires. . . . . . . . . . 133,380 fr. n 
Propriétés départementales. . . . . . . . 52,065 » 
Chemins . + . . . . . . . . . . . .  1,695,661 81 
Enfants assistés  . . . . . , . . . . . 134.859 » 


AIONOSS = ee 2 A DA CAN SN RES 241,500 » 
Assistance publique . . . . . . . . . . 143,300 » 


Cie 4 EN RE SR RS 6,600 » 
ASCRIVES SH ét à SH 4 ea Sn dr 4 13,450 » 
Encouragements aux sciences et lettres, etc. . . 20,980 » 
Encouragement à l'agriculture. . . . . . . 208,506 97 
Subventions aux communes. . . . . . . 15,500 » 
Dépenses diverses. ,. ,. . , . . . . . . 231,436 46 
Dette départementale . . . , . . . . . . 000 » 
Instruction publique . . . . . . ,. . . . 335,537 32 


Total, . . ,. . 3,233,576 56 


— 113 — 


on passe à celui des affaires municipales, ce n’est plus de 
la pénurie (1), mais la détresse (2) qui figure au budget (3). 


Budget extraordinaire — Chemins de granle 


communicalion et chemins vicinaux . . . ,.  1,213,493 95 
Emprunts départementaux . . . . . . . . 169.907 52 
Maison d'arrêt de Béthune . . . . . . . . 160,000 » 
Dépenses diverses . , . . . . . . . . . 19,420 n 


Total du budget extraordinaire. 1,562 821 47 


(1) Ainsi pour l'entretien des chemins, elles n'avaient guère que 
les prestations. Pour l'instruction primaire, leurs ressources étaient 
presque nulles, 


(2) L'abbé Bédu, dans son Histoire de Bupaume, cite une lettre 
du Maire de la ville, écrite sous le Directoire, où il dit qu'il n'est 
pas une commune abandonnée à elle-même comme celle de Bapaume, 
avant aussi peu de ressources et autant de dettes. Elle était sur- 
chargée de contributions si énormes que la plupart des maisons 
tombaient en ruines et les habitants ôtaient obligés de se réfugier 
dans les caves. Il se commet souvent des vols et on n'a pas le moven 
de se payer un agent de police, ni de pourvoir au chauffage d'un 
poste. A l'exception de quelques-uns, les habitants sont obligés de 
vendre leurs meubles pour payer leurs impôts, etc. 


(3) Voir ci-contre, pour l’an x11, le budget de toutes les com- 
munes du département réunies par arrondissement : 


oo 


— 114 — 


| Objet de la dépense 


Abonnements aux journaux. . 5 
Abonnements au Bulletin des lois. 
Rescistres de l'état civil 
Entretien de la Maison commune . 
Gretfiers commis et pe de peine des Muni- 
cipalités. 
Frais de bureau dés Haine etdel hôtel de ile 
Piétons. à 
Fêtes publiques . . , . . . . . . 
Dépenses imprévues . . * 
Contributions des biens Onmunaux : 


5 p. */ du pro luit de l'octroi pour les troupes 
Loyer de la maison commune . . ; 
Receveur de la commune, , . . . 
Commissaires de police 

Agents de police . . . . . 

Menus frais de police. , . . . . 


Officiers de port. . es 

Gardes champütres. , . . : 

PAVES s 2 + dd Si 4 4 ue a 
Reverbères . . Es 

Pompes à incendie. . 

Entretien des halles et marchés, 

Entretien des Promenades . , . . . 
Fontaines, aqueducs, ponts. . + 
Curage des rivières . . . . ,. + +. . 
Horloméss, 4:45 ne à ju ce cat ee 37 2 le 
Garde nationale. . . . 

Fonds accordés «ur l'octroi aux hospices. 
Bureaux de charité , . . , . . 
Ecoles secondaires, ,. ,. , . . . . 
Instituteurs primaires, , ,. . . . . 
Logement des curés . . ,. , . 
Traitement des curés et vicaires . . 
Loyer, entretien et réparations des églises 


Arras 


» 
1.296 
3.815 
1.830 


5.249 
4,901 
2.99% 
315 
13.083 
566 
4,524 
1:72 
1.800 
2.400 
3.700 
2,107 


» 
16.901 
2.200 
11.000 
3.100 
495 
800 
2.129 
77 

792 
1.126 
48.610 
22,900 
6.000 
2.927 
8.933 
809 
18.177 


CS 
12 


Ch = 


si 
. LE 


A 


LS d 


dépense pour l'arrondissement de : Total 

A. pour le 
_ Boulogne Montreuil Saint-Omer Saint-Pol département 
——————— + 
| »  _» 106 » »  _» » _» 106  » 
"2 588 » 852 » 792 » 1.158 » 5.550  » 
1.682 55 2.205 75 3.247 90 2.139 96 16.680 76 
.. 670 » 1.431 80 789 » Y92  » 8.436 85 
3.665 » 8.72% 90 10.938 » 4,0#7 » 43.412 35 
; 2.347 25 3.369 17 4,951 50 3.36% 10 24.068 07 
7 2,490 » 1.678 80 2,843 55 1.881 83 | 13.838 02 
\ 31 14 400 » 300 » » » 1.566 14 
10.266 78 7.683 37 6.777 » 2.601 95 46.766 25 
r 1.759 08 1.773 93 3.898 10 2.899 42 12.577 24 
3.000 » »  _» 5,255  » »  _» 13.251 » 
1.759 » 966 50 1.329 74 828 » 8.597 22 
600 » » » 3.977 » 173 » 6.350 » 
2.400 » » » 2,800  » » » 8.400 » 
| 600 » » _» 4,150 » » _» 9.872 » 
‘2,582 » 300 » 927 950 200 » 7.073 50 
* 2.700 » » _» » _» » _» 2.700 » 
\ 4,303 » 8.512 50 6.712 99 5.532 » 51.076 24 
3 000 » 1.500 » 5,000  » » » 11.860 » 
7.400 » » » 7.800 » » » 26.400  » 
500 » 950 » 3.808 » 200 » 8.726 » 
h 12 » » _» 4.116 » 620 » 5.243 
858 » » _» 750 » 18 10 2,426 10 
3.073 » 1.446 24 8.720 » 605 » | 17.652 49 
« 10 » 373 » 1.400  » 226 » 2.196 » 
796 » 460  » 950  » 222 pp 4,010 35 
5 1,053 » 150  » 1.250 » 300 » 4,329 
90.231 4 10,150 25 43.214 05 » » | 154.906 56 
\ 6.400 » 2,900 » 15.100 » »  _» 48.197 12 
\ 6.450 » 4,800  » 19.320 » 2.500 » 39.270 » 
cd 8,100 » 4,890 » 8.332 » 5.064 55 35.794 29 
5,794 » 5,002 35 8.270 42 7.972 » 43,256 75 
à 330 » 3.040  » 1.950 » 6.970 » 45.445 » 
4,913 » 7.763 72 13.726 14 17.746 59 68.885 69 


— 116 — 


(GS 


Portions Intérêts Total 
de la dette de la des 
Arrondissements. qui sera | portion dépenses 
remboursée | non-remboursée de 
en l'an xti en l'an xil. l'an xt1. 
Ra = 
Arras. . . : . 2.698 » D) » 227.088 » ( 
Béthune . . . 1.560 » 40 » 89.591 46 | 
Boulogne . . 88 59 » » 152.296 77 | 
Montreuil . . . 420 87 150 » 81.798 71 | 
Saint-Omer. . . 39 84 733 12 277.188 45 ., 
Saint-Pol . . . 143 24 110 17 76.511 87 | 
{ 


TOTAUX. . . 4,950 54 __ 1.033 29 904.475 26 | 


Les communes, appauvries et obérées par la Révolution (1)},se 
voyaient parfois obligées de se refuser les choses les plus 
nécessaires (2). Dans l'arrondissement de Saint-Pol et dans 
celui de Montreuil il n’y avait pas de commissaire de police, 


(1) D'après les budgets communaux de l’an x1II1, les dettes des 
communes s'élevaient, dans le Pas-de-Calais, à 370 212 fr., ce qu'on 
trouva alors énorme. 

Voici ce passif en 1806 ; on ne parle pas des arrondissements de 
Saint-Pol et de Béthune, sans doute on n'avait pas les chiffres. 

Dettes arriérées : 

Arrondissement d'Arras . . . .. 201,997 fr, compris 173,555 fr., 
dettes des anciens cantons. 

Arrondissement de Boulogne, . . 128,732 fr., compris 36,289 fr., 
dettes des anciens cantons. 

Arrondissement de Montreuil . . 85,081 fr., compris 28,999 fr., 
dettes des anciens cantons, 

Arrondissement de Saint-Omer, . 183,507 fr.. compris 26,362 fr., 
dettes des anciens cantons. 

En 1807, le Préfet demanda encore ce passif. 

(2) Toutes les communes du département ne votèrent que 2,426 fr., 
pour l'entretien de leurs promenades, 1,566 fr. pour les fêtes publi- 
ques et 8,400 fr. pour l'entretien des maisons communes. 


et om M, — ES, .. us". 


mn 
Total Dettes . Total 
des See Déficit ee 
arricrées des déficits 
revenus de de Observations. 
Fr anterieures ion et des dettes 
prés de. à l'an x11 arriérées. 
| 169.944 43 | 69.501 87 | 57.115 93 | 126.617 80 
. 53.624 79 | 71.412 16 35.543 6% | 106.955 80 Re Res 
| 109.636 84 | 122 829 84% | 50.894 0% | 173 723 88 | nent dans leurs 
65.648 25 | 32 851 60 | 22.313 34 | 55.164 94 | revenus. Cet excé- 
[217.930 65 | 45.408 59 | 18.212 99 | 63.711 58 | dent leur appar 
* 36 590 89 | 28.118 53 | 40.130 37 | 68.248 90 | Compencerle def- 
| cit des autres corn- 
\ ——— ———| munes ; il monte 


à 17.407 fr. 23. 


ni de receveur municipal. En 1803, ces deux villes n'avaient 
même pas de réverbères pour s’éclairer. Le marché d’Arras, 
relativement plus important à cette époque qu’à la nôtre, ne 
figurait au chapitre des dépenses de la ville que pour la 
modique somme de 495 fr. Nulles ou insignifiantes élaient 
les allocations attribuées aux fêtes publiques, à l'entretien 
des bâtiments municipaux et des promenades (1). Le service 
des postes était payé par les communes et régulièrement 
pourvu, et, s’il était moins fréquent qu'aujourd'hui, les fac- 


(1) Voici le budget de quelques-unes des villes : en 1808, à 
Montreuil, les dépenses montaient à 21,903 fr. pour les dépenses 
ordinaires, et à 21,590 fr. pour les dépenses extraordinaires. 
A Saint-Omer, le: dépenses ordinaires étaient de 290,652 fr. et les 
dépenses extraordinaires de 192,838 fr. À Aire, les dépenses ordi- 
naires étaient de 69,046 fr., les dépenses extraordinaires de 
14,250 fr. A Boulogne, les dépenses ordinaires étaient de 
148,271 fr., les dépenses extraordinaires de 137,587 fr. ; cette ville 
vota en outre une dépense supplémentaire de 16,210 fr. A Calais, 
les dépenses ordinaires étaient de 63,367 fr. et les dépenses extra- 
ordinaires de 16,094 fr. A Hesdin, les dépenses ordinaires -étaient 
de 24,333 tr. et les dépenses extraordinaires de 18,900 fr, 


— 118 — 


teurs recevaient dès lors un traitement qui, n'ayant guère 
augmenté depuis, pouvait être considéré comme plus rému- 
nérateur que de nos jours. 

A celte époque, treize communes seulement étaient pour- 
vues d’un octroi municipal (en 1886 il y en a vingt-neuf), et 
c'était là une ressource absolument insuffisante pour subvenir 
aux besoins de leur budget. De cette insuffisance naquit 
l’idée de l'octroi rural qui devait s'exercer dans toutes les 
communes sur les objets de consommation usuelle. Créé en 
principe par un arrèté du Gouvernement du 4°" août 1800, 
cet octroi fut, le 8 janvier 1802, l’objet d'une circulaire 
ministérielle adressée aux préfets, chargés de se concerter 
avec les Conseils municipaux pour établir des taxes indi- 
rectes, (octrois municipaux et de bienfaisance). Une Com- 
mission de quatre membres et des maires du canton devait 
être organisée dans chaque justice de paix et veiller à l’em- 
ploi du produit de cet octroi pour venir au secours des 
bureaux de bienfaisance et éteindre la mendicité au moyen 
des ateliers et des dépôts. Dans le but de combler le déficit (1) 
el de subvenir aux nécessités du culte, les Conseils 
municipaux furent convoqués du 6 au 20 décembre 1802 
pour établir ces octrois qui devaient frapper particulière- 
ment la bière, le vin, l’eau-de-vie, le cidre, le poiré et les 
viandes de toutes espèces. Le Préfet du Pas-de-Calais 
apporta le plus grand zèle à l'exécution de ces instructions. 


(1) Un arrôté préfectoral du 27 février 1802 constate que dans 
presque toutes les communes, il y un déficit pour l'an IX, l'an X et 
les années antérieures, et pourtant les chemins ont été peu entre- 
tenus, les gardes-champôtres ct les instituteurs mal payés. Ainsi, en 
l'an x1I1, dans les communes du Pas-de-Calais, il y avait 224,210 fr. 
de déficit à couvrir ; avec leurs dettes, les communes étaient débi- 
trices de 594,422 fr.! Elles empruntaient souvent à des particuliers, 
ainsi, à Calais, on emprunta, en 1808, 36.213 fr. Aussi, les com- 
munes se plaignaient de ce que les bois domaniaux ne payaient 
pas les impôts fonciers, 


— 119 — 


Dés le 11 juillet 1803, exécutant les ordres du Gouverne- 
ment, il soumetlait à l’approbation du Ministre de l’Inté- 
rieur les réglements et tarifs de l'octroi rural (1), ainsi que 
les trois arrètés pris par lui: 1° pour fixer le nombre des 
contrôleurs ambulants chargés d’en surveiller la percep- 
tion (2) ; 2° pour établir les frais généraux de régie ; 3° pour 
déterminer la quote-part de ces frais, dévolue aux com- 
munes déjà pourvues d'octrois particuliers, L’approbation 
du Ministre fut donnée le 29 janvier 1804, et le 6 mai suivant 
un second arrèté du Préfet mettait en mouvement ce nou- 
veau rouage destiné à porter remède au malaise général 
produit par le mauvais état des finances (3). Depuis lors, la 


(1) Un décrèt du 29 juin 1811 renouvela l'obligation de faire 
approuver les tarifs et règlements par le Ministre de l'Intérieur. Les 
administrations communales devaient faire les propositions, le tarif 
devait être uniforme pour tout le département; il n'est plus question 
d'en employer le produit pour autre chose que pour les charges 
communales. 

(2) Ils avaient mission de surveiller les agents des contributions 
indirectes qui étaient chargés de le recouvrer dans les communes 
qui n'avaient pas obtenu d'octroi ordinaire en vertu d'un décret du 
10 novembre 1804. Il y eut 14 contrôleurs ambulants savoir : 3 dans 
les arrondissements de Saint-Pol et Montreuil, et 2 dans les autres 
arrondissements. Le Préfet fixa aussi leur résidence. 

(3) Le 13 septembre de cette année il avait produit 138,125 fr., 
les quatre mois suivants rapportaient 155,227 fr., les 6 mois suivants 
259,762 fr. ; les frais de régie de cette période furent de 49,589 fr. 
Ces sommes servirent à combler les déficits pour dépenses actuelles 
et arriérées des municipalités, pour payer le traitement de 157 
desservants mis à la charge des communes. Un arrêté du Préfet du 
2 novembre 1804, approuvé par le Ministre le 2 janvier 1805, 
ordonna le versement des 2/3 du produit de cet octroi dans la caisse 
du Mont-de-Piété pour y être tenu en réserve et servir à l'établis- 
sement de maisons pour l'extinction de la mendicité quand elles 
seraient approuvées par le Ministre. Ces sommes devaient produire 
un intérêt de 5 p.°/, par an. On continua à les déposer en 1808, 
1807 et 1808, mais comme on ne créait pas ces dépôts de mendicité, 


— 129 — 


perception de l'octroi rural s’opéra régulièrement sur un 
tarif uniforme dans tout le département. En peu d'années, 
les ressources qu’il produisit prirent un accroissement consi- 
dérable. Exclusivement consacrées aux communes, ces res- 
sources leur permirent de faire face à leurs dépenses et 
notamment aux nécessités du culte. Cependant le Préfet 
constata. par une circulaire du 15 décembre 1810, la diminu- 
tion progressive du produit de l'octroi rural ;ilen attribua la 
cause au petit nombre des receveurs buralistes (1) rempla- 
cés parfois par le percepteur, aussi un décret du 8 février 
1812 chargea exclusivement de cette régie les droits réunis (2). 

Il faut reconnaître que si la situation financière était très 
mauvaise quand arriva l'empire, grâce à un gouvernement 
énergique et intelligent on la vit s'améliorer chaque année 


le Préfet autorisa à prendre cette réserve pour les budgets commu- 
naux et elle fut supprimée pour l'avenir. 

En 1804, l'octroi rural rapporta 434,174 fr. et frais déduits 
884,968 fr. ; en 1805, les octrois ordinaires et ruraux produisirent 
1,031,443 fr., les frais de régie furent de 109,988 fr. 50, il resta 
021,137 fr. 69. In 1806, voici le produit brut des octrois ordi- 
naires : Aire 45,072 fr., Arras 146,480 fr., Bapaume 17,729 fr., 
Béthune 35,661 fr., Boulogne 213,032 fr., Calais 68.386 fr., Hesdin 
18.953 fr., Lens 9,268 fr., Lillers 13,021 fr., Montreuil 32,954 fr., 
Saint-Omer 169,98% fr., Saint-Pol 14,284 fr., Saint-Venant 7,748 fr., 
total 792,532 fr. L'octroi rural produisit brut cette même année 
510,621 fr.; total des deux octrais 1,333,199 fr. Sur le produit des 
octrois ordinaires, la loi exigeait qu'on prélevât 5 p °}, pour les 
anciens militaires, 20 p. °/, étaient attribués aux hospices, plus 
environ 6 p. °/. destinés aux secours à domicile. On ne remettait 
donc aux maires pour les charges communales qu'environ 69 p. °}s. 

(4) Un arrûté préfectoral avait alloué 3 °X, à ces receveurs, plus 
2 co, au garde-champêtre ou au surveillant chargé d'assurer le 
paiement des droits. 

(2) Voir, au sujet des octrois, la circulaire préfectorale du 
12 septembre 1804 et le Mémorial administrutif des 3 juillet 1808, 
24 avril et 17 juillet 1812, 17 février 1815, etc, 


— 121 — 


et elle serait devenue bonne sans les guerres continuelles 
qui consumaient tant d'hommes et d'argent et obligeaient lu 
Gouvernement à mettre une grande sévérité à la rentrée des 
impôts ; aussi serait il trop long d’analyser les lois, décrets, 
circulaires et arrètès nombreux pris par le Ministre et les 
Préfets. On pourra les voir dans le Mémorial administratif 
du Pas-de-Calais (1) et les documents officiels de cette 
époque. 


(1) Voici les princinaux : 16 avril 1891, circulaire pour l'assiette 
de l'impôt ; 24 juillet 1802, instruction du Ministre de l'intérieur 
sur la comptabilité des communes ; 20 janvier 1803, circulaire du 
Préfet sur les comptes des percepteurs ; 5 avril, instruction au 
mème sur la comptabilité arriérée des communes ; 11 juin 1803, 
circulaire du Préfet sur la nomination des percepteurs ; 27 juillet 
1803, circulaire du Ministre sur les budgets de l'an x11 ; 11 août, 
circulaire du Préfet sur les budgets des communes ; 1803, arrêté du 
Mivistre des finances pour la formation des rôles ; 24 septembre 
1804, arrêté du Préfet sur les cotes irrécouvrables ; 23 octobre, 
autre arrêté sur le recouvrement des impôts ; 21 décembre, décret 
impérial sur les percepteurs, leur cautionnement, leurs remises ; 
21 janvier 1805, circulaire du Préfet sur la formation des budgets ct 
les comptes de commune ; 15 avril, autre circuiaire sur les buduets, 
et le 14 octobre, autre circulaire sur la liquidation des dettes muni- 
cipales ; le 14 avril 1809, circulaire sur les budgets, et 3 novembre, 
circulaire sur les biens communaux ; 1er mars 1812, circulaire du 
Préfet sur la comptabilité communale et hospitalière ; 7 mai 1813, 
circulaire du même sur les budgets ; 11 mars 1814, circulaires du 
même sur les contributions extraordinaires nécessitées par la guerre, 
et le 30 décembre, circulaire du même sur la comptabilité des com- 
munes, etc , etc. 


LE CLERGÉ DANS LE PAS-DE-CALAIS 


sous le premier Empire 


PAR 
M. le Comte G. DE HAUTECLOCQUE 


Archivisle, 


Porté au pouvoir par les excès de la Révolution, le pre- 
mier Consul voyait trop juste et trop loin pour ne pas 
comprendre que la restauration du culte catholique devait 
tout d’abord être l’objet de ses soins. Décidé, comme l’a dit 
un grand penseur, non pas à servir la religion, mais à se 
servir d’elle, il considérait, à juste titre, le clergé catholique 
comme un des rouages à la fois les plus importants, les plus 
utiles et les plus délicats de son gouvernement. Lui rendre 
son preslige sans lui rendre son pouvoir, ou plutôt placer 
ce pouvoir dans des conditions et dans des mains telles 
qu’il en demeurât le maitre, tel était le but de Bonaparte, et 
il est exposé dans une lettre du ministre Chaptal au préfet du 
Pas-de-Calais qui était alors Poilevin-Maissemy. « L’exer- 
cice du culte catholique, disait-il, est établi par une loi qui 
doit ètre promulguée avec solennité. Ce bienfait du gouver- 
nement était sollicité par la presque totalité des Français. Il 
aura la plus heureuse influence sur l'esprit public et sur la 
tranquillité intérieure, si par le concours de l'autorité civile, 
les ministres des cultes sont entourés de cette considération 
qui inspire la confiance et commande le respect ; le gouver- 
nement appelle sur ce sujet les efforts de votre zèle pour le 
succès de ses vues, » 


— 123 — 


On était alors au lendemain du Concordat. Dans cette 
entreprise de la restauration de la hiérarchie ecclésiastique 
en France, la première mesure à prendre était le choix des 
nouveaux évèques. Le siège d'Arras fut dévolu à Hugues- 
Robert-Jean-Charles de la Tour d'Auvergne Lauraguais, 
né le 14 août 1768 au château d’Anzeville, dans l’ancien 
Lauraguais. Nommé évêque d'Arras le 9 avril 1802, il fut 
sacré à Paris, le 16 mai, dans l’église de St-Roch, par Mgr 
de Roquelaure, archevèque de Malines, et installé le 5 juin 
suivant {1}. Sans aborder ici le tableau général des difii- 
cultés de toute nature que présentait l'installation des 
évèques à cette époque, on peut dire que nulle part ces 
difficultés n'étaient plus grandes que dans le Pas-de-Calais, 
et rien n’en peut donner mieux l’idée que la lettre suivante, 
empruntée comme la première à la correspondance échangée 
à! se sujet entre le Ministre de l'Intérieur et le Préfet du 
département. « Si l’ancien palais épiscopal n’est plus dispo- 
nible, lui disait-il, il y aura lieu de vous entendre avec 
l'administration de l’Enregistrement pour chercher d’autres 
maisons nalionales qui pourraient convenir à l’Evèque, et 
s’il n’y en avait pas, il faudra chercher un local convenable 
et conforme à la dignité et à la considération dont l’Evèque 
doit être entouré. Cette dépense doit ètre supportée par la 
commune où réside l’'Evèque. Si les ressources sont insuf- 
fisantes, le département y pourvoira. Le Gouvernement 
désire que l'installation du nouvel Evèque se fasse avec 
solennité, que toutes les autorités locales lui fassent visite 


(1) On peut lire dans l'Annuaire du diocèse d'Arras, par le cha- 
noine Robitaille (année 1866, page 309), une intéressante notice sur 
Mgr de la Tour d'Auvergne. 1l raconte son origine et sa vie avant 
d'être nommé évêque. Pour son entrée à Arras, on peut en voir le 
récit dans l'Annuaire de 185%, page 315. L'abbé Derameconrt, dans 
Le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. 1v, donne 
aussi de curieux détails sur le rétablissement du culte à cette 
époque. 


et qu’on lui rende le respect qui lui est dà. Vous ferez punir 
sévérement ceux qui par des écrits ou des actes publics, 
tendraient à compromettre ou à avilir le caractère de l’'Evé- 
que. Ne permetlez ni discussion, ni publication d’aucun 
écrit contre le Concordat, et réprimez les entreprises des 
ecclésiastiques contre le nouvel état de choses. Les prètres 
qui sont recommandés par leur obéissance aux lois, leur 
attachement au Gouvernement et l'austérité de leurs mœurs 
doivent être choisis de préférence pour les fonctions ecclé- 
siastiques. Si l’ancien Evèque de votre département ou 
d'une partie n’a pas donné sa démission, vous l'appeller2z 
auprès de vous ainsi que ses agents, et vous leur signifierez 
que, s'ils se permetlent la moindre correspondance, ou un 
acte contraire aux lois et au libre exercice du culte, vous 
èles aulorisé à les traiter comme rebelles et à les faire arrèter 
pour en référer au ministre de la police, et attendre qu’il vous 
transmette la volonté du Gouvernement. En ua mot, vous 
assurerez l'exécution de la loi sur le culte, vous maintiendrez 
le respect dû à ses ministres, et vous userez de tous les moyens 
mis à voire disposition pour maintenir la paix entre les 
citoyens. » L'homme auquel étaient adressées ces instruc- 
lions n'était guère fait pour les comprendre. Poitevin- 
Maissemy était de ces fonclionnaires qui, redevables de leur 
fortune à la Révolution, ne pouvaient voir sans crainte 
reparaître le culte qu’elle avait combattu et proscrit. Ainsi 
cherchail-il précisément alors à recouvrer l'ancien palais 
épiscopal vendu sous le Directoire, mais c'était pour y ins- 
taller la préfecture. Celle ci y est encore aujourd'hui, et c’est 
une des plus belles de France. 

Cependant les ordres étaient formels. Il fallait aviser à 
loger l’évêque. Un premier arrèté du 24 août 1802 mit à sa 
disposition l'ancien refuge de l’abbaye d'Eaucourt, rue des 
Portes-Cochères, local absolument insuffisant qui ne tarda 
pas, du reste, à figurer parmi les immeubles aliénés en 
échange de l'ancien évêché. On pensa au refuge de l’abbaye 


— 125 — 


d'Hénin-Liétard. rue des Casernes, appartenant au citoyen 
Liger. Mgr de la Tour élait indigné de tant de retards. Alors 
Poitevin-Maissemy, par un nouvel arrêté, assigna à l'Evèque 
et à son secrétaire l'aile gauche de l’abbaye de St-Vaast. Là, 
la place ne manquait pas, mais elle n’était pas vacante, et 
de longues années devaient s’écouler avant qu'elle ne fût 
faite, large et convenable, à l’habitalion de l'Evèque et à son 
administration. Au moment de la Révolution, les Bénédic- 
ins achevaient à peine de reconstruire leur somptueux 
monastère ; ils s'en élaient vus dépossédés avant mème 
que la chapelle ne füt terminée, et le vaste ensemble 
de bâtiments qu’on admire encore aujourd'hui était tombé 
aux mains de l'Etat qui les avait affectés à diverses destina- 
tions. La plus grande part en avait été donnée d’abord au 
génie militaire pour y établir un hôpital (1) et des maga- 
sins de subsistances (2). Puis un décret des consuls en date 
du 1% décembre 1803, établissant une délimitation qui 
subsiste encore, avait divisé l’ensemble des bâtiments en 
deux parts. L'une (celle où se trouvent maintenant l'évêché 
et le grand séminaire) était attribuée à la 16° cohorte de la 
Légion d'honneur, l’autre (celle qui appartient actuellement 
à la Ville et au Département) était dévolue à la Sénatorerie 
du Nord, dont le siège était à Douai. Mais de celle-ci le 
destinataire n’était point satisfait. Les locaux appropriés 
pour des religieux étaient trop vastes, et mal distribués au 


(1) Cet hôpital, dirigé par le célèbre docteur Guillotin avec l'aide 
des docteurs Dautreville, Baudelocque et Piache, était assez mal tenu, 
si on en croit la Gazette du Nord. En 1793, l'administration, pour 
répondre aux plaintes, fit signer aux blessés l'attestation qu'ils 
étaient bien soignés ; nonobstant, l'autorité fit une visite pour s'en 
assurer. 

(2) La justice de paix y siégea ainsi que le tribunal civil en 1804. 
Dans quelques chambres étaient conservés, sous scellés, les papiers 
provenant de l'abbave de Saint-Vaast. 


— 126 — 


gré du sénateur Jacqueminot (1). Celui-ci se montrait donc 
disposé à céder la place à l'Evèque et à accepter pour rési- 
dence l’ancien évêèché, où la préfecture était récemment 
installée. M. Vaillant, maire d'Arras et président du Conseil 
général, proposa de transférer celle ci à l’Abbatiale. C'était 
l’ancien hôtel de Beaufort (2) que les moines de Saint-Vaast 
avaient acheté pour leur abbécommendataire. La combinaison 
ne rencontrant pas d'opposition, M. Vaillant, pour ne pas 
perdre de temps, acheta cette Abbatiale en son nom personnel, 
et la paya 30,000 fr. de ses propres deniers. Mais le Gouver- 
nement toujours aux abois en matière de finances refusa 
de ratifier l'affaire. Les choses en restèrent là pendant deux 
ans, et ce ne fut qu’en octobre 1805 que le département fut 
autorisé à reprendre à M. Vaillant son acquisition. Cette 
fois, c'était dans le but d’y loger l’Evèque et son séminaire. 
Mgr de la Tour se plaignait amèrement de la situation qui 
lui était faite (3). Réduit à chercher une demeure provisoire, 


(1) Le Gouvernement, le 23 décembre 1803, autorisa M. Jacque- 
minot à céder pendant la durée de ses fonctions au département le 
local actuel des Archives, et à la ville d'Arras la bibliothèque, 
l'étage au-dessus, une partie de l'ancien grand chapitre, qui était 
la pièce contiguë à la bibliothèque, au pérystile et à l'église, et un 
jardin botanique déjà formé par la ville à l'endroit où sont actuel- 
lement les écoles publiques. Le sénateur se réservait pour son 
entrée le grand vestibule par où on arrivait à la bibliothèque et 
pour s'y rendre on dut passer par la cour d'honneur et le salon 
italien. Le Conseil municipal, le 30 juillet 180%, remercia M. Jac- 
queminot de la bienveillance et du désintéressement qu'il avait 
montré dans cette circonstance. 

(2) Il avait servi de prison et de local pour le district, puis avait 
été vendu nationalement. 

(3) L'Evêque écrivit au Préfet, le 5 mai 1803, pour lui dire qu'en 
vertu de l'arrêté du 18 germinal le Conseil général s'occupait de son 
logement ; qu'on lui objectait bien qu'il était inutile de lui chercher 
une maison puisqu'il avait loué l'hôtel de M. de la Bazecque; mais 
s'il l'avait fait, c’est qu'il allait se trouver dans la rue à la Tous- 


— 127 — 


il avait loué l'hôtel du comte de la Bazecque, rue des Trois- 
Faucilles (1), pour un bail de neuf ans (2) et ce bail avait été 
ralifié par le Conseil général ; mais celle maison venant 
d’être vendue à son tour, il se voyait obligé de la quitter, et 
c'était sans regret, parce qu'il la trouvait dépourvue d'air 
et d'espace. Du reste, les circonstances devenaient à ce 
moment plus favorables. Poitevin-Maissemy, appelé à une 
autre préfecture, avait été remplacé à la tète du département 
par le baron de la Chaise, et celui-ci, s’il n’était pas affranchi 


saint. Il ajoutait : « Saint-Vaast m'a été donné en principe ; les 
ministres de la guerre et de l'intérieur m'ont dit que je pouvais 
demander le logement qu'on m'y avait accordé par arrêté du Préfet 
votre prédécesseur et qu'ils ne doutaient pas que le Gouvernement 
ne me dit d’y entrer. J'en ai fait la demande au Premier Consul, 
M. Portalis lui a envoyé ma lettre, j'attends sa réponse. La maison 
du comte de la Bazecque n'est qu'une pierre d'attente, j'ai besoin 
d'un jardin, l'expérience que j'acquierre tous les jours me le prouve, 
c'est ce qui m'a fait louer une campagne. La maison qu’on me 
destine, n'en a point, jen appelle à tous ceux qui ont des yeux. 
Elle a moins d'espace que l'ancienne pour la promenade, je ne puis 
pas en vouloir espérant celle de Saint-Vaast, j en supporterai plutôt 
le loyer que d'y entrer puisqu'on m'a trompé et qu'elle ne peut me 
convenir que quand je serai dans la rue. M. de Puységur cherche 
une maison; On pourrait la lui louer. Je ne suis pas changeant, mais 
si le Conseil ne m'accorde pas Saint-Vaast, mon projet est d'habiter 
une campagne neuf mois par an et elle est à deux lieues de la 
ville. » | 

Il mettait en note : « Je supplie M. de la Chaise d’avoir la maison 
de la Bazecque; si on voulait me loger d'une manière convenable on 
pourrait acheter l’hôtel de Beauffort, véritable hôtel entre cour et 
jardin, on l'aurait pour 25,000 francs. Il a coûté 100,000 francs. 
M. Watelet n'a pu offrir que 18 à 20,000 francs Le Directeur de 
la poste aux lettres qui l'occupe est disposé à le venire. Vous 
devriez comprendre que je dois tout faire pour sortir d'être à loger. » 

(1) Actuellement l'hôtel de Canettemont. 

(2) Le loyer était de 1,000 fr. par an plus l'impôt foncier. 


— 128 — 


des préjugés philosophiques de son lemps, comprenait du 
moins la nécessité d'entrer dans les vues du Gouvernement 
et d'assurer au représentant de l'autorité religieuse la 
situation prépondérante qui lui est due dans toute société 
organisée (1). Des lors les rapports de l’'Evèque avec la Pré- 
fecture changèrent. Ils revêtirent le caractère de bienveil- 
lance et de courtoisie qu'ils devaient conserver pendant 
toute la durée de l’administration du baron de la Chaise. 
Mgr de la Tour lui en lémoigna sa reconnaissance (2) 
ainsi qu’au Gouvernement (3). 


(1) Le Préfet écrivait aux maires, le 20 fevrier 1804 : « Le bienfait 
du rétablissement du culte aura une heureuse influence sur la pros- 
périté de la France, si par le concours des autorités les ministres du 
culte sont entourés de la considération que le Gouvernement veut 
leur assurer. Elle annonce à cette foule d'administrateurs particu- 
liers qui ne montrent à cet égard qu'insouciance et même opposition. 
de quel œil il suit leur résistance et qu'il saura bientôt mettre avec 
fermeté un terme à des tracasseries qui l'indignent, Il appelle à 
cet égard les efforts de votre zèle, redoublons-en pour seconder ses 
vues bienfaisantes. » 

(2, L'évêèque écrivait au Préfet, le 3 mai 1803 : « J'ai l'honneur 
de vous annoncer que j'ai reçu votre lettre adressée aux maires; j'y 
ai remarqué, avec beaucoup de satisfaction, votre zèle pour la reli- 
gion et le bien général de l'Etat. Veuillez en recevoir mes remercie- 
ments, etc. » Le 9 mai, il lui écrit: « Recevez mes remerciements, 
tant pour moi que pour mes curés, de l’envoi que vous avez eu 
l’attention de nous faire. C'est un cadeau qui ne peut que nous être 
précieux. Quand on sait, comme vous, allier la raison d'état, la 
justice et l'honneur, on ne peut manquer de se concilier les cœurs 
et opérer le plus grand bien. » 

L’évêèque offrit au Préfet de lui donner, pour lui et sa femme, une 
place dans le chœur comme on faisait pour la famille de l'Evèque. 
M. de la Chaise refusa. Mgr de la Tour lui offrit également de lui 
prêter un tableau représentant Suint François qu'on avait mis à sa 
disposition bien que le musée du Louvre l'eût demandé. 

(3) Dans sa première circulaire aux prêtres de son diocèse, le 
6 avril 1802, il s'exprime ainsi : « Nous attendions l'organisation 


— 129 — 


À peine Mgr de la Tour fut-il entré à l’Abbatiale, que le 
Conseil général, sur la demande du Préfet, se mit en devoir 
de faire les sacrifices nécessaires pour la lui rendre habitable. 
14,000 francs furent dépensés en réparations et un secours 
fut voté pour le mobilier {1}. L'évèquese plaignait de ce queson 
trailement et celui de ses chanoines et grands-vicaires 


définitive de notre clergé pour vous donner les instructions dont vous 
avez besoin. Forcé de retarder, nous ne vous priverons pas plus long- 
temps de la douce satisfaction de donner au sage qui nous gouverne 
la reconnaissance particulière qu'il mérite. Victime d'une persécu- 
tion provoquée par nos désordres, nous arrosions de nos larmes les 
bords de l'Euphrate, tandis que Sion était asservie, Cependant les 
accents de notre douleur ralentissaient déjà les coups de la vengeance 
divine. Mais où était le fort qui devait la désariner ? Il était arreté 
par les décrets de la providence que celui qui réconcilierait la terre 
avec le ciel aurait porté dans le monde entier l'admiration de son 
nom. Accoutuiné à fixer à ses côtés la victoire, ce nouveau Cyrus 
convenait au dessein du Tout-Puissant. Dieu le charge donc de fixer 
à jamais les destinées glorieuses de Sion. Docile à la main qui le 
guide, voyez-le renvoyer dans la terre de ses pères l'enfant de 
Jacob, lui restituer les vases de son temple, lui permettre de rebâtir 
un autel à l'Éternel, vengeur des crimes, etlui en fournir les moyens, 
tant est grande la bienveillance qu'il nous accorde, Voyez-le venger 
le sang d'Abel injustement répandu, dédommager Isaac de l'envie 
et des insultes d'Ismaël et rendre à Sion, avec les vêtements de sa 
gloire, les beaux jours de sa force et de sa grandeur. Chantons donc 
au Dieu de nos pères une hymne d'actions de grâce en faveur de ce 
jeune héros ! Prions pour la conservation deses jours précieux, etc. » 

(1) L'Evêque réclamait peu de chose pour son mobilier tant qu’il 
ne serait pas logé définitivement, mais seulement qu'on l’aidàt à 
acheter du linge et de l'argenterie. 11 savait, disait-il, se contenter 
de sa médiocrité, Seulement il demandait le droit de passe sur les 
routes de son diocèse, car il ne voyageait que par devoir ; il deman- 
dait également l’exemption de l'impôt pour iui, pour son domestique 
et pour sa voiture, avec franchise d'octroi pour les vins et denrées. 
Il avait accepté du préfet Poitevin-Maissemy des livres du dépôt 
littéraire d'Arras pour former sa biblivthèque, 


— 130 — 


étaient insuffisants. Le Conseil général se montra généreux 
à cet égard, ainsi que pour assurer les frais du culte, 
mais le Gouvernement restreignit ses crédits (1). L'évéque 
n'était pas encore parvenu au but de ses désirs. La résidence 
de l’abbaye de Saint-Vaast lui avait élé assignée en principe, 
et il ne pouvait renoncer aux avantages qu’elle lui offrait, lui 
permellant de voir installer son grand séminaire à ses côtés. 
Pour arriver à ce résultat, il fallait obtenir l'évacuation du 
local occupé par la 16° cohorte de la Légion d'honneur. Le 
maréchal Mortier, qui la commandait, résidait rarement à 
Arras. Il ne se monirait pas inlrailable. A la suite de négo: 
ciations Jlaborieuses et délicates (2), le département obtint la 
concession de ce local, moyennant un loyer de 6,000 fr. et 
se chargea de faire aux bâtiments, négligés depuis le départ 
des religieux, les réparations nécessaires (3). Ce fut l'affaire 


(1) Quand l'Évêque arriva, il estima le service du chœur de la 
cathédrale, comprenant les vicaires, serpentistes, chantres, enfants de 
chœur, valets d'église, frais divers, fêtes nationales, etc. à 5,500 fr. 
par an. Il fallait de plus pour frais de premier établissement : chaire, 
orgue, pavé du chœur, linge d'église, ornements, cloches, etc., 
22,000 fr.; en 1803, le Conseil général vota 3,000 fr. pour les 
serpentistes, les choristes, etc. ; 20,000 fr pour l'entretien de la 
cathédrale et du mobilier, Il vota de plus 10,000 fr. comme gratifi- 
cation à l'évêque, 4,000 fr. pour augmentation de son traitement et 
10,000 fr. pour le mobilier de l'évéché, ce qui faisait 62,000 fr., 
mais le Gouvernement n'accorda qu'un vote de 11,400 fr. 

D'après l'évêque, il fallait pour l'entretien de la cathédrale (Saint- 
Jean-Baptiste), 1,500 fr. par an, compris la toiture et le vitrage. Il 
serait désirable que la toiture füt refaite en entier. 

(2) En 1807, une proposition appuyée par Lacépède fut faite pour 
créer dans chaque chef-lieu de cohorte un hospice pour les légion- 
naires ; il fut question de le mettre à la campagne, et pour en faire 
les frais on aurait échangé une partie du palais de Saint Vaast 
contre un domaine rural. Le projet n'eut pas de suite. 

(3) Le Génie se plaignit qu'on lui reprit la partie où est le grand 
séminaire, car il y plaçait ses grains; on ne lui laissa que le maga- 
sin qu'il a encore aujourd'hui. 


Re GR le, CRE .. ue. mn, EE om, 
à 


— 131 — 


de plusieurs années, et l’'Évèque ne put s'installer définitive- 
ment qu'au mois de septembre 1810 dans la belle demeure 
où son successeur réside encore aujourd'hui (1). 

En mème temps que se traitait la question de l’habitation 
de l’Évèque, il fallut s'occuper aussi de celles des autres 
ministres du culte. Et dans chaque paroisse les mêmes obsla- 
cles donnèrent lieu à des négociations analogues à celles 
qui se déroulaient au chef-lieu du diocèse. Un certain nom- 
bre de presbytères n'avaient pas été vendus, d’autres qui 
l'avaient élé furent rendus par les acquéreurs. Là où ils 
n’existaient plus, les communes s’imposèrent les sacrifices 
nécessaires, soit en louant une maison. soit en offrant aux 
curés une indemnité de logement. Ceux-ci, moins difficiles 
peut-être qu'ils ne le sont aujourd’hui, s’en contentérent. 
Cependant, à côté de la question d’assurer un abri aux mi- 
nistres du culte, une autre s'élevait, plus grave encore, celle 
de trouver des locaux pour la célébration de ce culte. C'était 
contre les églises que le vandalisme révolutionnaire avait 
tourné toute sa fureur : les unes détruites, les autres négli- 
gées, toutes dépouillées et profanées. Mgr de la Tour d'Au- 
vergne, dans un de ses premiers mandements, en 1804, exha- 
lait sa douleur à ce sujet : « Jetez les yeux, disait-il, sur les 
traces de cetle révolution désastreuse dont nous devons 
effacer le souvenir. Dans quel état, Seigneur, sont les mai- 
sons de prière où votre peuple s’assemble pour adorer votre 
puissance et votre majesté ! Nous avons élé navrés de dou- 
leur, à la vue du dénuement total de la plupart des lieux 
destinés à célébrer vos adorables mystères. Réunissons nos 


(1) L’Abbatiale étant devenue libre, le département chercha à en 
tirer parti ; il l’offrit pour 800 fr. par an à M. de Montigny, alors 
Sous-Prétet d'Arras. Celui-ci trouva le loyer trop cher pour lui. On 
la proposa au Général, sous la condition d'abandonner au départe- 
ment son indemnité de logement de 1,200 fr., celui-ci fit quelques 
difficultés, mais finit par accepter. En 1820, la ville d'Arras acheta 
cet hôtel au département pour y établir le collège. 


— 132 — 


efforts pour rebâtir la Ville Sainte, afin que nous ne soyons 
pas un objet d'opprobre (1}).» 

Ces plaintes n’élaient que trop fondées, À Arras, surnom- 
mée nagucre la ville aux clochers, on n'en voyait plus 
guère. La belle et antique cathédrale, qui formait avec 
l'Évèché un majestueux ensemble de monuments au cœur 
même de la Cité, avait élé vendue malgré la protestation des 
habitants et livrée aux démolisseurs (2). Les marches de 


(1) Les églises, à l'arrivée de Mgr de la Tour d'Auvergne, servaient 
encore pour les réunions politiques. M. de la Chaise, par ordre du 
Ministre de l'Intérieur, le 19 avril 1803, rappela aux maires qu'un 
arrêté du Gouvernement du 6 septembre 1802 relatif aux assemblées 
de canton, collèges électoraux, etc., avait décidé que les Prefets 
désigneraient les édifices publics où ces assemblées auraient lieu. 
Sauf dans les villes, elles se tenaient d'ordinaire dans l'église. 
Le Préfet recommande aux maires de s'entendre avec les ministres 
du culte pour le maintien de l'ordre et de la décence. Lorsque la 
sacristie offrait des facilités nécessaires, c'est là qu'il était préfé- 
rable de tenir la réunion. 

(2) La Cathédrale avait éto vendue malgré la protestation des 
habitants d'Arras. On en avait commencé la démolition, mais les murs 
étaient encore debout; en 1804, quand Bonaparte vint à Arras, 
ce fut lui qui força l'acquéreur Rolland à les démolir. Celui-ci y 
voyant plus de dépense que de profit, il offrit à la ville, le 5 février 
1805, de lui céder le terrain si elle voulait se charger du travail, Le 
Conseil municipal, estimant qu'illui faudrait enlever 12,000 voitures 
de décombres et faire de grands terrassements, refusa. Le sieur Rol- 
land demanda alors un an pour enlever ce qui restait de l'édifice, 
mais, dès le 14 octobre 1805, la belle et antique Cathédrale d'Arras 
avait disparu ; ce ne fut qu'en 1803 qu’on acheva de déblayer le 
terrain. Le sieur Soullart de Wailly, entrepreneur du travail, offrait 
des marches soit en marbre, soit en pierre blanche à 7 fr. 40 le 
mêtre courant et des carreaux équarris à 90 fr. les 100 mètres ; les 
pavés se vendaient 100 fr, le mille ; le tout provenait des débris de 
l'édifice. Le Conseil municipal accepta le terrain par délibération du 
16 avril 1807. En novembre 180% on avait démoli la tour, qui 
était restée debout, Roïland, pour aller plus vite, fit saper deux 


— 133 — 


pierre et de marbre, les pavés avaient été arrachés et vendus 
à vil prix ainsi que la toiture. La tour et les murailles, restées 
debout parce que la valeur des matériaux n'’eût pas suffi à 
couvrir les frais de démolition, présentaient l'aspect d’une 
ruine et menaçÇaient la sécurité du voisinage. De mème en 
était-il de Ste-Croix, de St-Etienne, et de toutes les autres 
paroisses de la ville et des faubourgs. Une seule avait été 
conservée pour servir de temple à la déesse Raison. C'était 
celle de St-Nicolas sur-les-fossés, aujourd'hui St-Jean-Bap- 
liste, et elle fut la première à servir de cathédrale. Pour les 
autres paroisses, on trouva dans les chapelles des Louez- 
Dieu, de l’Hôtel-Dieu, du Vivier, des Chariottes, et de Ste- 
Agnès des abris modestes et insuflisants. A Boulogne 
également la cathédrale avait été démolie, et c'était l’église 
de St-Nicolas, conservée pour la profaner, qui, dans la 
basse-ville fut la première à abriter les cérémonies du culte. 
Dans la haute-ville, on se servit d’abord d’un salon de 
l'hôtel d’'Aumont, puis on obtint la chapelle de l’ancien 
couvent des Annonciades. Dans Îles autres localités, villes 


des piliers pour la faire tomber dans l'intérieur de la Cathédrale; 
sa hauteur était de 40 mètres, elle représentait environ 600 mètres 
cubes de matériaux. Les voisins craignirent qu'en tombant elle 
n'entrainät les arcades qui la soutenaient, ce qui pouvait amener 
l'ébranlement et même l'écroulement de leurs maisons et peut-être 
même d'une partie de la Préfecture ; ils demandèrent une enquête au 
Préfet qui délégua MM. David et Francqueville, architectes; ceux-ci 
décidèrent qu'il fallait démolir la tour assise par assise jusqu'à la 
moitié de sa hauteur. Rolland objecta que les ouvriers n'osaient 
plus y monter, on admit quelques modifications et le Préfet décida 
qu'on placerait trois plantons pour empêcher les curieux d'approcher. 
On avait raison d'être prudent, car la belle tour de la Cathédrale de 
Cambrai, haute de 365 pieds s'écroula, le 30 janvier 1809, à la suite 
d'un ouragan. La ville fit aussi achever la démolition de l'église 
Sainte-Croix et le sieur Deleau fit le même travail, pour Saint-Etienne, 
moyennant ##0 francs. On lui recommanda de mettre de côté les 
ossements, Quel triste aspect devait avoir Arras après la Révolution ! 


— 134 — 


ou villages, on en fit de même {1}, non sans difficulté. Car, 
nous l'avons dit, le Préfet Poitevin-Maissemy ne se montrait 
rien moins que favorable et on ne pouvait rouvrir aucune 
église sans son autorisation. Il fit mème fermer N. D. de 
St-Omer et l’église d’Ardres, pour lesquelles on avait négligé 
cette formalité (2). A l'arrivée de M. de la Chaise les 
choses changérent. L’Évèque, trouvant en lui un auxi- 
liaire bienveillant et intelligent, se hâta de lui faire part de 
ses projets. Le premier était de se procurer une cathédrale 
plus spacieuse que St-Jean-Baptiste et plus propice au 
déploiement des pompes du culte catholique. Un seul édifice 
à Arras pouvait se prèter à cet usage. C’était la chapelle 
inachevée des moines de Saint-Vaast. Commencée en 1745, 
d’après les plans d’un architecte du cardinal de Rohan, 
abbé commendataire de St-Vaast, elle était destinée à ne 


(1) A Boulogne la cathédrale avait été démolie, celle de St-Omer 
avait été conservée pour le culte constitutionnel, mais l'abbaye de 
Saint-Bertin avait été vendue et la ville de Saint-Omer acquit le 
terrain qui était occupé par le génie militaire et où se trouvait 
encore une partie des murs. Elle comptait employer les matériaux 
provenant de cette démolition pour restaurer l'hôtel de ville et cons- 
truire un manège couvert. On fit cadeau au général Vandamme, pour 
orner son château près de Cassel, de belles colonnes en marbre 
provenant de l'église. On n'acheva la démolition qu'en 1830. Quant 
à la tour, on l'avait consolidée pour servir de beffroi. On conserva 
également celles de l'abbaye de St-Eloi près Arras. 

(2) Le Préfet fit une circulaire le 16 juin 1802 pour la police du 
culte et la fermeture de certaines églises. 

Les dissidents demandèrent qu'on établit à Arras un consistoire 
protestant. Comme ils n'étaient que 636 dans tout le département, le 
Préfet donna un avis défavorable. Après la paix d'Amiens un certain 
nombre d'Anglais, étant venus en France, augmentèrent le nom- 
bre des protestants. Ils se trouvèrent 1,800 dans le Pas-de-Calais et 
demandèrent à avoir ure chapelle à Boulogne, mais avec la guerre 
bon nombre d'entr'eux quittèrent la France, 


— 135 — 


former qu’un seul vaisseau sans bas côtés et entouré de 
pilasires carrés. Mais en 1764 les religieux, afin de le mettre 
en rapport avec les proportions grandioses du monastère 
reconstruit, avaient résolu de l'orner et de l'agrandir. Deux 
architectes avaient été mis en présence : Coutant, d'Ivry, 
architecte de la Madeleine à Paris, et Linque, d'Arras, qui 
fut choisi (1). L'édifice avait alors commencé à s'élever lente- 
ment et laborieusement sons l’œil des religieux. Rien n'avait 
élé négligé pour en assurer la solidité. Les matériaux de 
choix mis en œuvre par les habiles ouvriers, entretenus au 
sein mème de l'Abbaye, garantissaient l’entreprise contre les 
vices des constructions modernes faites par adjudication (2). 
Quand l'orage révolutionnaire éclata, deux millions étaient 
déjà dépensés, la maçonnerie et le toit seuls étaient terminés. 
Restaient à faire les deux tours et le dôme qui devaient lui 
faire dépasser tous les autres monuments de la ville. Tout 
fut abandonné. Tacitement comprise dans les bâtiments 
attribués à la Légion d'honneur, la construction inachevée 
était restée sans emploi. La haine impie qui avait renversé 
les autres églises essaya de s'attaquer à celle-ci. Une propo- 
sition tardive fut faite pour la vendre aux démolisseurs, sous 
prétexte qu’elle manquait de solidité. 

Mais l'Évèque était là. Une expertise provoquée par lui 
conslata que les avaries causées par le manque d’entretien 
étaient de réparation facile. Dès lors son dessein fut arrèté 
de l'obtenir pour en faire sa Cathédrale. Le Conseil muni- 


(1, C'est lui qui fit construire le modèle en bois conservé au 
Musée. 

(2) La pierre fut celle nommée beau banc, elle se tire sous l'eau. 
C'e*t la pierre de taille la plus dure que l'on connaisse dans Îles 
environs d'Arras, La partie de gresserie a été bien soignée, les fers 
ont été tires des meilleures forges, les ardoises sont venues de l'Angle- 
terre, les plombs ont été fondus dans la maison, etc. (Extrait d’une 
note préseutée au Couseil géncral). 


— 136 — 


cipal (1}, puis le Conseil général (2), sollicités par lui, don- 
nérent un avis favorable, et l’on voit, par le texte même 
de leurs délibérations à ce sujet, combien l'esprit public 
était las du régime d’incurie et de violence qui, après avoir 


(1) Voici sa délibération : « Considérant que l'église Saint-Vaast 
ne peut être d'aucune utililité pour la sénatorerie de la Légion 
d'honneur, que sa démolition ne présenterait aucun avantage à 
cause des obstacles que sa solidité opposerait, qu'elle rendrait inutiles 
des dépenses de prés de deux millions, qu'elle ferait disparaitre un 
édifice destiné par la beauté de son architecture à occuper une place 
parmi les monuments des arts, que cette démolition couvrirait la 
ville d'Arras de décombres et nourrirait pendant longtemps l'image 
déchirante de la destruction. Ce serait faire disparaitre la dernière 
église qui reste à la ville et qu'il s'impose à cette cité d'implorer la 
protection et la munificence d'un gouvernement réparateur pour 
conserver ce monument dont on pourrait faire une cathédrale, etc, » 

(2) Voici sa délibération : « La ville d'Arras,ou a été fixée la 
résidence de l'Évêque, ne conserve qu'une seule église, la Révolution 
a fait disparaître la cathédrale et les autres temples. Un grand édifice 
avait autrefois été construit par l'abbaye de Saint-Vaast pour faire 
son église, Toute la maçonnerie et le toit sont achevés, le monu- 
ment a coûté plus de deux millions. La Révolution a empêché seule 
le parachèvement intéricur. Le monument, placé au centre de la 
ville, dont il est un des principaux ornements, aurait pu plus tard 
avec quelques dépenses devenir la cathédrale du département. On 
prétend qu'il vient d'être abandonné à la sénatorerie et à la Lécion 
d'honneur et qu'il est question de le démolir. Cette idée a affecté le 
Conseil général d'un sentiment pénible. Le produit des matériaux à 
retirer couvrirait à peine le prix de la démolition. On détruirait 
donc en pure perte un grand monument susceptible d'être utilisé par 
la suite sans dépenses excessives. La ville d'Arras, déjà couverte de 
ruines, en verra accroître le nombre. Dans les temps futurs on trou- 
vera que le chef-lieu du département doit avoir une cathédrale et il 
faudra se livrer à des constructions bien dispendieuses, tandis que 
la conservation de l'église de Saint-Vaast aurait pu en éviter la 
charge, ete, » 


— 137 — 


couvert Arras de ruines, cherchait encore à le dépouiller 
de ce dernier monument de son antique splendeur. 

Cependant, pour atteindre le but, il ne suflisait pas de 
sauver l’église de la démolition, il fallait encore en obtenir 
l'achèvement, chose bien difficile à cette époque où les cais- 
ses de l'Etat ne s'ouvraient qu’au service des armées. Une 
circonstance favorable se présenta. Napoléon passa par 
Arras en 1804. Fort du concours du Préfet, Monseigneur 
de la Tour alla en personne lui présenter sa requête et il en 
fut favorablement accueilli. Aussitôt une délibération du 
Conseil général décida la reprise des travaux. 

Un premier architecte, Verly, de Lille {1}, fut consulté. 
Son plan fut trouvé trop dispendiuux, et on Île rejeta. Un 
autre, Jaumez, architecte de l’ordre de Malte (2), fut mis en 
concurrence avec. lui et leurs propositions furent déférées à 
une Commission présidée par un inspecteur des bâtiments 
civils. En 1808, les travaux de consolidation étant terminés, 
elle donna, le 2 mai, son avis pour terminer l'édifice. 
On n'en était plus alors au temps de la munificence et de 
la libéralité des anciens religieux. Les plans et devis don- 
naient lieu à de vives discussion et subissaient de fréquentes 


(1) François Verlv était né à Lille en 1760, et mourut à 
Saint-Saulve, près Valenciennes, en 1822. Elôve de l'école d'archi- 
tecture de Lille, il fut envové à Paris comme pensionnaire de la 
ville. Revenu à Lille il alla passer quelques années à Anvers pen- 
dant la domination française. Il v prenait le titre d'architecte de 
l'empereur et roy. Il est l'auteur d'une gravure représentant la 
chapelle de la Sainte-Chandelle à Arras (Archives historiques du 
Nord de lu Frunce par Dinaux, t. 111, nouvelle séria). 

(2) Le devis de M. Jaumez montait à 328,407 fr. Verlv était d’avis 
de démonter beaucoup de choses. Aussi le Conseil général trouva-t-il 
son devis exagéré, sachant le soin qu'avaient eu les moines de se 
servir d’excellents architectes qui avaient employé quantité de fer en 
chaines et en barres. Cet avis, disait-il, était partagé par les meil- 
leurs architectes de Paris. Il y avait eu un tassement, les colonnes 
du portail avaient été dégradées, mais on les avait restaurées, 


— 138 — 


modifications (1). Quelques propositions allèrent jusqu’à la 
parcimonie. 11 suffisait, prétendait-on. de faire une voûte en 
bois ou en plafond, de poser des croisées en fer et de les 
vitrer, de paver d'un carrelage en marbre du pays, non poli. 
Pour l'entrée, on pourrait faire une rampe à doubles branches 
en grés grossiéremerit piqués, avec un garde-fou en maçon- 
nuerie. Le devis fut arrêté à 883,712 fr., chiffre à peine suffi- 
sant pour la dignité du monument, mais trop élevé pour les 
finances épuisées. Le Conseil général demanda d'abord 
d'appliquer à ces travaux 47,253 fr. restés en non-valcurs 
sur l'impôt des portes et fenètres de 1804 à 1807. En 1809 
on put se procurer 128,700 fr. Le Conseil général continua 
à voter des fonds les années suivantes, mais les travaux 
marchèrent avec une extrème lenteur, et l’église ne put ètre 
définitivement livrée au culte qu’en 1833 (2). 

Mais nous l'avons déjà dit. Ce n'élail pas seulement à 
Arras que se rencontraient les difficultés, plus grandes peut: 
être encore au sujet des églises (3) qu’au sujet des presby- 


(1) On fit trois pians. Le devis proposé par le Préfet, d'après 
Verlv, moutait à 838,937 fr. Le Conseil général avait proposé de 
l'augmenter de 115,983 fr. pour construire un portail. Enfiu le 
Conseil des bâtiments civils proposait 135.433 fr pour des voutos, 
et son inspecteur 180,391 fr. pour le même objet. Voici comment 
se décomposait le devis de 838,937 fr. : Dépenses intérieures, 
maçonnerie, charpente, menuiserie, serrurerie, plafonnage, blan- 
chissage, vitrerie, peinture, plomberie, fontes, etc., 257,881 fr ; 
. pavement en marbre, 68,8N9fr.; voûtes en briques, 80,009 fr ; mar- 
ches, perron intérieur et voûtes au-dessous, 42,000 fr. ; restauration 
du portail, 46,000 fr. ; la tour avec trois étages, 268,000 fr. ; dépenses 
imprévues, 76,16 fr. 

(2) Voir pour plus de détails la notice sur l'abbaye de Saint-Vaast, 
publiée par le chanoine Van Drival dans la Statistique départe- 
mentale des antiquités du Pas-de-Calais, année 1879. 

(3) Des chefs-lieux de canton, comme Bertincourt, Marquion, etc , 
manquaient d'église; la collégiale d'Aire avait été vendue et ce ne 
fut qu'en 1807 qu'on put la racheter ; à Hesdin, l'église paroissiale 


ee, - —— mm 


— 139 — 


tères. Si. pour procurer aux prêtres un abri en rapport avec 
la modeste situation qui leur était faite, il suffisait aux com- 
munes de s'imposer un léger sacrifice, il n’en était pas de 
même pour retrouver des édifices convenables à la célébra- 
tion du culte. Là où les églises avaient été démolies, la 
nécessité s’imposait impérieusement d'en bâtir de nouvelles. 
Ailleurs, vendues, désaffectées ou abandonnées, des sommes 
importantes devaient à peine suffire à les racheter et à les 
restaurer. Le Gouvernement, entré dans une nouvelle voie 
de réparation. ne manqua pas de s’en préoccuper. Un décret 
du 17 mars 1809 fit rendre aux communes les églises et les 
presbytères dont les acheteurs avaient été précédemment 
déchus de leur acquisition pour n'avoir pas rempli les condi- 
tions de leur contrat. Un autre, du 10 novembre 1810, étendit 
la restitution aux maisons vicariales non aliénées ou non 
affectées à un service public ; une loi du 15 septembre 1807 
accordait des subventions pour construire ou réparer les 
presbytères. Encouragées par là à faire de nouveaux efforts, 
les communes votérent, avec l’assentiment du Préfet, quel- 
ques centimes additionnels et le nouvel octroi rural fournit 
quelques ressources. La situation commença à s'améliorer 
lentement et péniblement. À la fin de l’Empire, elle était 
encore loin d’être brillante. Le passage suivant du rapport 
sur le culte, présenté au Conseil général en 1815, en fait foi. 
Ce n’est du reste que la reproduction du tableau lamentable 
qu'on vient de voir. 

« Les plus beaux édifices religieux ont été démolis, les 


servait de magasin à fourrages et on célébrait le culte dans la cha- 
pelle des Récollets ; quand on reprit possession. en 1812, de l'an- 
cienne paroisse, On y transporta les boiseries de l'église des Récollets, 
qui, devenue inutile, fut vendue avec l'autorisation de l'évêque 
d'Arras. On était tellement mal dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, 
à Arras, que les paroissiens obtinrent que le culte fût célébré dans 
une salle plus vaste de cet hôpital. A Boulogne, en 1812, on dut 
réparer le portail de Saint-Nicolas, 


= 40 


uns entiérement, les autres ont perdu leurs meubles, on 
pourrait en réparer une vinglaine. 75 communes sont sans 
église et n'ont d'autre ressource que le bas des tours ou 
quelque maison de particulier. Les presbytères ont été en 
grande partie vendus ou démolis. Ün grand nombre sont 
devenus des guinguettes et des cabarets. La clôture des 
cimelières est en mauvais élat, Le Gouvernement a dù les 
faire réparer, car on porta plainte sur les indécences qui s’y 
commeéttaient. Plusieurs communes ont racheté leurs églises 
pour les rendre à leur destination, d'autres ont acquis des 
chaumières ou ont fait bätir des sanctuaires. La plupart des 
pasteurs sont mal logés. Le Préfet fait de grands efforts 
pour améliorer celte situation. Depuis 1810, 449,872 francs 
ont été dépensés en travaux neufs ou en grosses réparations, 
Culte somme a été prise sur les octrois ruraux et sur d’autres 
petits revenus. La somme aurail été bien plus importante, 
si le Gouvernement ne s’étail pas emparé des caisses com- 
munales pour les verser dans la caisse d'amortissement. » 

Il est facile de juger par ce langage des dispositions bien- 
veillantes de l'Assemblée à laquelle l'Évèque s'adressait. Plus 
d’une fois, en effet, le Conseil général avait, par des sub- 
sides importants, suppléé à l'insuflisance du traitement de 
l'Évèque, de ses vicaires-généraux et de ses chanoines (1). 
La sympathie personnelle que savait inspirer Mgr de la 
Tour aplanissait bien des difficultés. Ainsi en fut-il de la 


(1) Dès son arrivée à Arras, Mgr de la Tour, trouvant leur traite- 
ment insuffisant, aurait voulu que les vicaires généraux eussent 
2,000 fr. et les chanoines 1,250 fr., alors que le Gouvernement ne 
donnait que 1,900 fr. aux premiers et 1,000 fr. aux seconds. Le 
Conseil général vota 1,000 fr. pour les vicaires généraux et autant 
pour les chanoines ; en 1813, cette Assemblée ayant proposé au 
Gouvernement d'augmenter de 500 fr. le traitement des vicaires 
généraux et de 300 fr. celui des chanoines, celui-ci préféra l'auto- 
riser à leur voter des gratifications, mais elles ne pouvaient dépasser 
le chiffre du traitement. 


— 141 — 


réorganisation des Fabriques, mesure nécessaire à assurer 
l'avenir el à créer de nouvelles ressources sans grever davan- 
lage les budgets. Aussi l'Évèque, dès 1803, proposa:t-il à 
leur sujet un règlement provisoire. Avant la Révolution, 
les Fabriques avaient des biens et des rentes. Tout, ou 
presque lout; avait disparu. Ce qui restait fut rendu par un 
décret en date du 26 juillet 1803 (1), sous la réserve de ce 
qui élait employé à un service public (2). La nomination 
des marguilliers devait être soumise à l'approbation du 
Préfet. Celle-ci ne se fit pas attendre, et dès le 25 septembre 
de la mème année, l'Évèque put annoncer par une circulaire à 
ses curés que toutes ses propositions avaient été agréées (3). 
La question du reste était loin d'ètre épuisée. Un premier 
décret sur le temporel et l'administration des Fabriques, 
signé par le Premier Consul à la date du 7 octobre 1803, 
fut promulgué dans le diocèse par l'Évèque le 10 janvier 
suivant. D’autres plus importants, parus le 18 mai (4) 


(1) Dès le 26 janvier 1803, le Préfet avait écrit aux Maires que 
les biens et rentes garantissant les obituaires seraient rendus aux 
fabriques et affectés à leur primitive destination. 

(2) Le Mémorial administratif du Pas-de-Calais contient une 
circulaire prétectorale du 20 août 1802, pour recommander aux 
curés et aux administrateurs des fabriques l'exécution de ce docret 
et leur demander des renseignements sur les biens des fabriques. 
Une autre circulaire du 24 janvier 1S0# s'informe encore de ces 
biens et des presbrtères. 

(3) Les biens des fabriques devaient être administrés par trois 
marguilliers nommés par le Préfet sur une liste de six candidats 
proposés par le Maire et le Curé. Ce dernier avait voix consultative 
pour l'administration des biens et revenus. Les marguilliers 
devaient désigner l'un d'entre eux comme caissier. (Voir une circu- 
laire préfectorale du 18 septembre 1803). 

(4) En voici le résumé : 1° les églises doivent être ouvertes gra- 
tuitement au public, on ne peut percevoir que le prix des chaises ; 
2° les fabriques peuvent louer les bancs et chaises d'après un tarif 
approuvé, dans les chapelles on peut les louer de gré à gré ; 3" le 


— 142 — 


el le 30 septembre 1806, le 30 décembre 1899, confirmés par 
une loi du 14 février 1810 achevèrent de régir la matière 
dans le plus grand détail. Le tarif des chaises, celui des 
pompes funèbres furent mis en vigueur sous le contrôle et 
avec l'autorisation de l'Administration préfectorale. Telles 
élaïient les ressources nouvelles. Un décret du 12 août 1807 
autorisa les Fabriques à accepter les dons et legs, mais 
seulement au-dessous de 300 fr., sur une simple autorisation 
du Préfet. 

Le nouveau régime eut quelque peine à s'établir. L'Évèque, 
dans une circulaire du 20 juillet 1813, se plaignit de la 
difliculté que rencontraient les Fabriques à faire rentrer ce 
qui leur était dù, et plus d’une fois, il fallut recourir à 
l'exécution de la loi de 1807, par laquelle les Conseils muni- 
cipaux des communes annexes élaient obligés, en cas d'in- 
suffisance, de venir en aide au budget des fabriques des 
succursales (1). 

Mais ces dénominations elles-mêmes de succursales et 


tarif sera arrûlé entre l'Évêque et le Préfet et les règles seront les 
mêmes, quelle que soit la commune ; 4° on fera gratuitement et d'une 
manière décente le service des indigents. L'indigence sera constatée 
par un certificat de la Municipalité; 5° si l'église est tendue pour 
un convoi funebre et qu'on présente ensuite le corps d'un indigent, 
il est défendu d'ôter les tentures jusqu'à ce que le service de l'indi- 
gent soit fini ; 6° les règlements sur cette matière, dressés par l'Évé- 
que, seront soumis à l'approbation du Gouvernement ; 7° les fabriques 
mettront aux enchères le service des pompes funèbres d'après les 
tarifs et les tableaux approuvés par le Gouvernement, après avis des 
Conseils municipaux et des Préfets ; 8° dans les grandes villes, les 
fabriques se réuniront pour ne former qu'une seule entreprise ; 
9° faute d'entrepreneur, le service sera réglé par le Conseil municipal 
avec approbation du Préfet ; 10° aucune surtaxe ne pourra être 
payée pour une présentation à l'église. On ne pourra déposer le 
corps dans l'intérieur des villes, etc. | 

(1) Voir à cet égard une circulaire du Ministre de l'Intérieur du 
er octobre 1807, 


— 143 — 


d’annexes élaient nouvelles. Avant la Révolution les pa- 
roisses étaient nombreuses en Artois,et toutes régies par des 
curés égaux entre eux aux yeux du pouvoir temporel, 
comme ils le sont de droit, au point de vue canonique, aux 
yeux de l'Eglise. La Révolution fit disparaitre loutes les 
anciennes institutions et laissa le clergé dépourvu de moyens 
d'existence. Plus tard, quand il s’agit de rétablir le culte, 
il dut accepter de l'Etat un maigre subside qui le laissait 
dans un état voisin de la misère Un témoin peu suspect de 
partialité nous l’apprend, c'est M. de la Chaise lui-même. 
Aussitôt son arrivée, il avait pris, à la date du 3 juillet 1802, 
un arrèlé pour fixer provisoirement les honoraires du clergé, 
mais les tournées qu’il fit dans le département ne tardèrent 
pas à lui en révéler l'insuffisance. On le voit dans le pas- 
sage suivant d’un rapport adressé par lui au Ministre en 
1803. Sa nature droite et généreuse s’y retrouve tout en- 
tière. « Nous avons éprouvé, dit-il, une véritable douleur de 
voir les ministres des cultes plongés dans la plus humiliante 
détresse. On n'aurait qu’un napoléon dans la poche, qu'il 
en sortirait pour entrer dans la main d'un prètre, vénérable 
par ses cheveux blancs, son déplorable costume et sa rési- 
gnalion. Tous les habitants des campagnes semblent s'être 
donné le mot pour voter pour leurs desservants des centimes 
additionnels, mais 1ls n’en ont pas le droit. La seule manière 
de venir en aide au culte et à ses ministres serait d'établir 
un octroi rural. Car du mépris du prêtre au mépris de la 
religion la pente est infaillible et rien n'’avilit plus que la 
livrée de la misère. » 

On comprend qu'avec un Préfet dans de telles disposi- 
tions il était facile de s’entendre avec l'Évèque. Tous deux se 
mirent donc conjointement à l’œuvre pour reconstituer les 
circonscriplions religieuses dans les limites étroites assi- 
gnées par la pénurie financière du Gouvernement. Désormais 
les postes furent divisés, comme ils le sont aujourd’hui, en 
cures, gouvernées par des curés titulaires reconnus et ré- 


tribués par l'Etat et en suctursales administrées par des 
desservants. Pour ceux-ci comme pour les vicaires, les com- 
munes durent chercher dans les souscriptions volontaires, 
dans le produit de leurs octrois ou autres revenus munici- 
paux le complément de la modique rétribution fournie par 
l'État et mème faire en entier le paiement d'un certain 
nombre de succursalisies, que le Gouvernement n'avait pas 
pris à sa charge (1}. Une première liste présentée par l’Eve- 
que d'Arras, le 27 août 1802, proposait l'érection de plus de 
700 paroisses. À celle-là il en ajouta une seconde le 21 sep- 
tembre suivant. Le Préfet ne crut pouvoir accepler que 43 
cures, une par canton, et 617 succursales. Le Ministre, trou- 
vant la charge encore trop lourde, réduisit le nombre à 453. 
L'Évèque n'eut qu'à accepter, et la décision fut sanctionnée 
par décret du 28 novembre de la mème année. En 1804, 
148 succursales (2) nouvelles furent créées (3). Maïs cet 


(1) En 1805, l'Etat payait dans le Pas-de-Calais 170,000 fr. pour 
les grands vicaires, chanoines, curés et desservants à sa charge. 

(2) C'est un arrêté du Préfet du 3 juillet 1802 qui avait fixé les 
honoraires du clergé, jusqu'à ce que le Gouvernement eùt assuré 
un traitement de 400 fr. aux curés, de 300 fr. aux vicaires; on allouait 
aux chantres 150 fr. et aux sacristains-prêtres 120 fr. ; au valet 
d'église, sonneur, 300 fr. ; au bedcau 120 fr. et au suisse S0 fr. Les 
prêtres avaient en outre le produit de leurs messes, 

On porta en France le nombre des succursales de 23,000 à 30,000. 

À Arras il y avait deux curés et six desservants, dont deux pour 
les faubourgs. Ils recevaient d'abord 259 fr. et 130 fr. d'indemnité 
de logement. 

(3) Le Préfet écrivit aux maires le 11 juillet 1804 : « Un décret du 
81 mai 1804 décide que les Évêques et les Préfets procéderont 
à une nouvelle répartition des succursales de manière que leur 
nombre ne puisse excéder les besoins des fidèles, les communes 
seront consultées. Ce décret alloue 500 fr. aux desservants, ils ne 
pourront exiger des connnunes que le logement. Le décret a pour 
but de diminuer le nombre des succursales, on ne pourra donc en 
établir que s'il y a une église convenable et un presbytère. Les 
communes où cela n'existe pas seront annexées à celles qui les ont. » 


accroissement fut bientôt effacé par de nouvelles réductions 
opérées en {800 sous le prétexte d'enrichir les postes con- 
servés des ressources du ceux qui ne l'étaient pas. Entin, 
en 1812, il yavait dans le diocèse 43 cures, 455 succursales 
(c'était seulement 13 de plus qu’en 1302 et le Conseil général 
trouvait que c'était insullisant}), 343 annexes et 107 vicariats 
essentiels. 

[l fallait pour remplir ces postes un personnel de 716 prè- 
tres. Si peu importante que fût la part de l'Etat dans leur 
traitement, elle n'était mème souvent pas complélement 
acquitltée. En brumaire an X11, le Préfet avait dù autoriser 
les Maires d'Arras, d’Aire et de St-Omer à délivrer des a: 
comptes à certains desservants pour obvier aux besoins les 
plus pressants. Au début, l'Évèque avait lui-mème fixé à 
SUS fr. le traitement des curés, déduction faite de leur pen- 
sion ecclésiastique, s'ils en avaient une, et à 400 fr. celui 
des vicaires. Ces chiffres, rarement atteints, ne tarderent pas 
à ètre dénoncés comme absolument insutfisants. Nul ne le 
comprenait mieux que le Préfet du Pas-de-Calais et ne s’ex- 
prinait plus nettement sur la nécessité urgente de lirer le 
clergé d'une situation avilissante qui s'aggravait à mesure 
qu'elle se prolongeait. Aussi trouvons-nous ce passage dans 
une lettre adressée par lui au Ministre en 1806 : & Quel 
ecclésiastique peut subvenir à ses besoins avec 500 fr. ? 
Quelle considération peut-on avoir pour une aussi piteuse 
existence © Loin de pouvoir faire une offrande au malheu- 
reux journalier qu’il va consoler au lit de la mort, on dirait 
qu'il vient lui-méme implorer sa bienfaisance. » Puis après 
un tableau lamentable du « presbytère délabré que nul mur, 
nulle haie, nul fossé, nul arbre ne met à l'abri des vaga- 
bonds, de la pluie, et du soleil, » il ajoute : « [l est temps 
de prendre les moyens de relever nos temples et nos 
prêtres. Le premier moment de ferveur commence à se 
refroidir. On a tant donné, on donnerait peut-être encore 


10 


— 146 — 


aujourd'hui, mais dans une année peut-être on mettra une 
messe en rapport avec un écu, j'aurais grande frayeur que 
l’écu n’oblint la préférence. » Hâtons nous de dire que M. 
de la Chaise Jugeait trop sévèrement ses administrés. En 
1809, le Conseil général émit le vœu que le traitement des 
desservants fut augmenté de 200 fr. En 1813, il réitéra la 
demande vu la cherté des vivres, el en 1814 il proposa mème 
de l’élever au total de 750 fr., plus le logement, C'était mettre 
les prêtres dans une situation bien modeste encore. Il est 
vrai que celle qui leur est faite aujourd'hui ne l'est guère 
moins, eu égard à la déprécialion du numéraire et aux char- 
ges qui leur incombent. 

Mais l’activité du Préfet du Pas-de-Calais ne se bornait 
pas à attirer l'attention du Gouvernement sur les difficultés 
de la situation. Dès la première année de son arrivée, deux 
circulaires lancées par lui le 19 et le 23 avril 1803 rappe- 
laient aux maires de toutes les communes la loi du 18 ger- 
minal et les obligations qu'elle leur imposait à l'égard des 
ministres de la religion. « J'avais compté, dit-il, sur la 
sollicitude de tous les maires pour leur procurer ce qui leur 
est nécessaire conformément aux intentions bien prononcées 
du Gouvernement. Plusieurs ont rempli mon espérance, 
mais le plus grand nombre apporte à cet égard une insou- 
ciance inconcevable. Quelques-uns même, au lieu d'employer 
leur autorité pour le bien de la religion, pour en faire aimer 
et respecter les minisires, s’attachent à leur susciter des 
désagréments et n’interviennent dans les affaires relatives 
au culte que pour y mettre des entraves et contrarier la loi 
du 18 germinal (1). Je ne saurais trop vous recommander de 
protéger de tout votre pouvoir l'exercice du culte et de faire 


(1) Un arrêté du Gouvernement du 16 février 1803 obligeait égale- 
ment les Conseils municipaux à dolibérer sur les augmentations de 
traitement à fournir aux desservants et aux vicaires. Le 9 avril 4803, 
le Préfet avait rappelé aux maires l'exécution de cet arrêté. 


— 147 — 


tout ce qui dépendra de vous pour consoler ces bons prêtres 
qui manquent de tout et ne témoignent pas moins de zèle, 
C'est par une telle conduite que l'autorité civile obtiendra à 
son tour le concours des ministres du culte pour faire exé- 
cuter les lois et bénir le Gouvernement. Je me flatte que je 
n'aurai que des félicitations à vous offrir sur votre empresse- 
ment à vous conformer à ces dispositions. » Et en effet, 
si dans le Gouvernement, à ce moment-là, s'accomplis- 
sait en haut lieu une évolution qui rapprochait le pou- 
voir nouveau et la religion, à laquelle 1l cherchait à em- 
prunter son prestige et sa sanction, cette politique n'était ni 
comprise ni partagée par tous ses représentants. Des fonc- 
tionnaires lels que Poitevin-Maissemy à Arras, Poultier à 
Boulogne, Masclet à Saint-Omer soutenaïient de toutes leurs 
forces le clergé constitutionnel, en qui ils trouvaient un ins- 
trument docile. Au moment du Concordat, la situation se 
trouva des plus délicates et il ne fallut rien moins que la 
fermeté et l’habileté consommées du nouveau Préfet pour 
aider Mgr de la Tour à établir son autorité. C'était tout 
d’abord l’évèque Asselin, qui avait succédé à Porion sur le 
siège de Saint-Omer, qu'il fallut écarter. Celui-là n’opposa 
pas grande résistance. Il se démit ainsi que ses deux grands- 
vicaires. Pour prix de sa soumission il reçut une cure et se 
vit,non sans chagrin, dépouillé de ses pouvoirs épiscopaux. 
Mais bien plus grandes furent les difficultés vis-à vis de 
l’ancien clergé. Le diocèse d'Arras, tel qu'il venait d'être 
constitué par le Concordat, comprenait autrefois trois sièges 
confiés à trois évèques différents: Mgr de Bruyère-Chalabre, 
évèque de Saint-Omer, venait de mourir en Italie. Mais 
Mgr de Conzié, évêque d'Arras et Mgr Asseline, évêque de 
Boulogne vivaient encore et prolestaient contre la spoliation 
dont ils étaient victimes. Le premier mourut à Londres en 
1804. Le second s'était réfugié en Allemagne. De là il n'avait 
cessé de veiller sur ses ouailles, et de prendre toutes les me- 
sures en son pouvoir pour organiser un culle caché pendant 


dé 


la tourmente révolutionnaire (1}. C'était un prélat de grand 
savoir et de grande piété. Appelé auprès du roi Louis XVIHI, 
il jouissait d'une haute considération dans le Boulonnais et 
une partie de ses diocésains continuérent à le considérer 
comme leur Évèque jusqu’à sa mort. arrivée en 1813, en 
Angleterre (2). À la suite de ces évêques vénérables une 
foule de prêtres fidèles voyaient méconnaitre leurs sacrifices 
et leurs souffrances, el siéger à leur place ceux dont la 
conscience ne s'était pas refusée à prèter le serment (3). Bon 
nombre de ceux-ci, forts des droits que leur donnait le 
Concordat et de l'appui des autorités locales, refusaïient de 
quitter leur poste (4) et plus d’une fois le Préfet dut inter- 
venir pour le leur faire évacuer (5). 


(1) Voir sur le culte caché et Mgr Asseline le tome 1v de l'ouvrage 
de l'abbé Deramecourt: Le diocèse d'Arras pendant la Révolution. 

(2) Une correspondance saisie à Boulogne par la police impériale 
et reproduite par M. V. Advielle dans la Revue septentrionale du 
1er novembre 1895, montre que dans cette région on n'était pas, au 
début, favorable à Mgr de la Tour. lin voici un extrait : « Lorsque 
Bonaparte est venu à Boulogne, le prétendu Évêque d'Arras est 
venu pour officier pontificalement en sa présence. Bonaparte lui 
a fait dire qu'il n'était pas le Premier Consul, mais le général de 
l'armée d'Angleterre. Depuis cette réponse, l'Évêque s'est retiré, 
bien persuadé que le Premier Consul croyait à la religion, mais que 
le général de l'armée d'Angleterre n'y croyait pas. » 

(3) A Boulogne, l'abbé Roche, prêtre constitutionnel, nommé curé 
de Saint-Nicolas, donne beaucoup d'embarras à l'Évêque, par suite 
de l'opposition d'une partie des paroissiens, 

(4) Le Ministre des Cultes dut intervenir et écrivit le 30 avril 
1803 au Préfet : « Je connais la droiture de vos intentions et votre 
influence dans le département. Je sais que des malveillants cherchent 
à intriguer pour empêcher la paix religicuse. Vous me promettez 
de les surveiller ; de mon côté je vous tiendrai au courant de tout ce 
qui me parviendra. » 

(5) Le Maire d'Hénin-Liétard ayant exigé que le curé qui était 
depuis sept ans en possession de l'église lui en livrât les clefs, sur 


Enfin, chez les anciens religieux, la misère se produisait 
plus grande encore. Incapables, pour la plupart, de remplir 
les fonctions du ministère paroissial ils avaient vu d’un 
trait de plume réduire au tiers la modique pension que 
l’Assemblée nationale avait prétendu leur assurer lors de la 
confiscation de leurs biens, puis ce tiers même leur avait été 
supprimé par suite de leur refus de serment. Tous s'adres- 
saient au nouvel Évèque pour se faire rendre justice. Mais 
c'élait en vain. À cette époque l'exil et l'échafaud avaient déjà 
réduit leur nombre. Un arrèté pris par les Consuls en date 
du 23 mars 18!)2 {1} avant décidé que les prètres et les reli- 
gieuses seraient admis à faire liquider leur pension dans le 
délai d’une année, 1795 réclamants se présentèrent dans le 
Pas-de-Calais. Mais parmi eux beaucoup de frères convers 
qui n'avaient pas reçu la prètrise et tous les membres des 
congrégations d'hommes et de femmes (comme les sœurs 
de la Charité et de la Providence) qui n'avaient pas fait de 


son refus lui interdit l'entrée de l’édifice et le mit à la disposition 
de deux prêtres sans pouvoirs de l'évêque. Le Préfet le suspendit 
de ses fonctions le 16 juin 1804 et ne rapporta son arrèté que sur 
les regrets exprimés par ce fonctionnaire. 

Le Gouvernement, pour empêcher le clergé dissident de célébrer 
les cérémonies du culte, exigea le 2) janvier 180%, qu’à l'exception 
des cathédrales et des églises, des cures et succursales, on ne pourrait 
ouvrir aucune chapelle ou sanctuaire sans l'autorisation du Gouver- 
nement. lîlle devait être demandée par l'intermédiaire de l'Évèque 
et aucun prêtre ne pouvait exercer les fonctions ecclésiastiques 
sans y avoir été autorisé par l'autorité épiscopale. Ce règlen.ent 
s’appliquait aux églises d'annexes. 

(1) Cet arreté s’appliquait à ceux qui avaient été privés de pension 
pour n'avoir pas prôté serment ou fait la promesse de fidélité. 
Les Maires devaient les prévenir et ouvrir un registre. Le Direc- 
teur de la dette publique écrivit au Prétet le 25 octobre 1803 
d'accélérer le règlement de ces pensions. (Voir le Mémorial almi- 
nistratif du 10 novembre). En 1805 on paya pour les pensions dans 
le Pas-de-Calais 260,753 francs. 


— 159 — 


væux solennels se trouvèrent hors la loi ; 63 seulement 
obtinrent quelque satisfaction. C'était une flagrante iniquité, 
plus évidente que partout ailleurs dans ce pays où les biens 
confisqués des religieux avaient tant de valeur. L’honnèéteté 
de M. de la Chaise en fut révoltée. 11 ne cessa d'appeler l'at- 
tention du Gouvernement sur ces malheureux sans parents, 
sans amis, disait il, incapables par leur âge et par leur genre 
de vie de se livrer à un travail lucratif. En 1803 et en 1805 
il leur obtint des subsides importants (1). Mais ce fut seule- 
ment en 1814 que, sur un vote du Conseil général, des pen- 
sions régulières furent assurées aux rares survivants. 

Sur la question du service militaire, M. de la Chaise se 
montra plus explicite encore, et quand le bon sens public 
eut fait justice de la mesure qui assujettissait les ministres 
du culte à la conscription et au service de la garde nationale, 
nous trouvons dans un rapport du Préfet du Pas de-Calais 
au ministre en 1803 ce passage : Le Conseil général, dit-il, 
fait remarquer que rien ne répugne plus à la décence qu'un 
prètre le malin à l'autel et le soir au corps de garde. » Il 
ajoute avec finesse que ( si le Gouvernement s'est empressé 
de corriger l’inflexibilité des règlements, il n'a pas voulu 
établir de privilèges, mais seulement détruire une incOMPpa- 
tibilité. » 

N'élait-ce pas là de la diplomatie de bon aloi ? Interprété 
par un tel administrateur, le Concordat devenait acceptable 
et même aussi les articles organiques, qui interdisaient aux 
évèques de porter dans les rues le costume ecclésiastique (2) 
et jusqu’au droit de communiquer avec leur clergé el d'effec- 
tuer une tournée dans leur diocèse sans l'autorisation du 


(1) L'Évêque autorisa les prêtres dénués de ressources à dire la 
seconde messe dans les paroisses où les curés étaient âgés. Cela 
soulageait également ces derniers. 

(2) Ils devaient être habillés à la française, c'est-à-dire en habit 
court. L'Évôêque pouvait y joindre la croix pastorale et les bas 
violets. Les prêtres devaient être également en costume civil. 


RS. OC nn, 


— 151 — 


Gouvernement. Ces mesures rigoureuses furent adoucies (1). 
Touché de la bienveillance du Préfet, Mgr de la Tour ne 
ménageait pas les expressions de sa reconnaissance envers 
le Gouvernement que M. de la Chaise représentait (2). 
Celui-ci de son côté continuait à prendre une part active à 


(1) Ce fut seulement en 1804 qu'on permit dans la rue le costume 
ecclésiastique. Mgr de la Tour adressa à ses curés, le 4 janvier 1804, 
une circulaire pour annoncer cette bonne nouvelle. Le Préfet, de son 
côté, l'avait annoncée à l'Évêque en ces termes : « Interprète des 
intentions du Gouvernement, le digne conseiller d'Etat Portalis 
autorise officiellement les prélats et tous leurs respectables collabo- 
rateurs à porter habituellement leur costume, Cette décision mérite 
vos actions de grâce particulières ! L'habit ecclésiastique commande 
les vertus qu'il annonce et qu'il impose et plus de décence au 
ministre qui le porte Il lui assure cette pieuse vénération qu’inspire 
un bon pasteur à tout bon chrétien, je dirais volontiers à tout bon 
Français. Vous ne pouvez donc pas douter de la joie qu'éprouveront 
tous les habitants du Pas-de-Calais en voyant chacun dans leur 
paroisse la modeste soutane trop longtemps proscrite et l'humble 
curé qui se consacre à les instruire et à les consoler. » 

Monseigneur de la Tour rendit obligatoire la tonsure, le chapeau 
à trois cornes et l'habit long recommandé par les canons comme 
unposant un grand respect. « Il est rare, ajoutait l'Évêque, de voir 
un ecclésiastique revêtu de son costume, oublier ce qu'il doit à son 
caractère. » 

(2) En janvier 1803, l'Évêque, dans une instruction pastorale aux 
fidèles et au clergé de son diocèse, parla de la réorganisation du culte, 
des temples rouverts et des autels environnés d'une foule de vrais 
adorateurs dont l'exemple ramène ceux qui avaient longtemps mé- 
connu les mystères divins. Il rendit grâce en même temps à Dieu de 
ce qu'il avait donné au monde un génie bienfaisant qui a relevé le 
siège de la capitale du monde chrétien et a rétabli la religion de nos 
pères et le vénérable pontife dont les vertus et les lumières ont 
replacé les bases antiques et sacrées sur lesquelles repose l'alliance 
de l'Eglise et de l'Etat. Puis il parle d'un déluge de maux à réparer, 
de l'obéissance au Gouvernement, des devoirs du prêtre, des obla- 
tions nécessaires à l'exercice du culte, etc. 


— 152 — 


la réorganisation du culte (1). Une grosse question se pré- 
sentait encore. C'était celle du recrutement du clergé. Les 
postes réduits en nombre tels qu'ils venaient de l'être étaient 
tous occupés, mais on pouvait craindre que ce ne fût pas 
pour longtemps. Une grande lacune s'était produite pendant 
la tourmente révolutionnaire. Sur les 566 prètres envoyés 
dans les paroisses, 468 avaient dépassé la soixantaine. 
Chaque année en emportait 50 à 60. Bref, depuis l’arrivée de 
Mgr de la Tour jusqu’en 1812, le nécrologe en contenait 617. 
10 cures étaient vacantes, 80 vicariats n'étaient pas remplis 
et d'autre part 25 communes demandaient à être érigées en 
annexes (2). La nécessité s’imposait de créer des séminaires 
diocésains pour cultiver les vocations et instruire les jeunes 
clercs. Un décret parut le 14 mars 1804 pour les autoriser. 
À Arras, Mgr de la Tour jeta d’abord les veux sur l'ancienne 
abbaye du Vivier, mais la Ville la réclamait de son côté pour 
le collège. L'ancien séminaire de Saint-Omer avait été con- 
servé et présentait un local convenable. Mais l’Évèque pré- 
férait conserver sous sa main la jeunesse sacerdotale. 
Quelques jeunes gens logés dans des maisons particuliè- 
res reçurent des leçons de MM. Dupont, vicaire-général et 
Lefebvre, chanoine-titulaire, ancien docteur en théologie de 
l'Université de Douai. Puis, le 13 novembre 1806, le sémi- 
naire fut installé provisoirement dans une maison de la 
place Ste-Croix. 1,231 volumes provenant de l’abbave d'Au- 
chy furent alloués par le Ministre et formérent le fond de la 


(1) Le Préfet, dans un rapport au Conseil général en 1806, disait : 
« On remarque déjà les effets salutaires de la religion, il y a moins 
de crimes et de délits, il y a pas mal de suicides et de fous, mais ces 
maladies morales remontent peut-être aux excès révolutionnaires. 
Le meilleur médecin serait un bon pasteur, mais ce pasteur est 
mal ou point logé, son traitement le met trop dans la dépendance et 
son église fait pitié, il y a tel ecclésiastique près de qui on prendrait 
prétexte pour lui faire l'aumône. 

(2) Une circulaire du Ministre, du 27 juillet 1807, est relative à la 
création des annexes et des chapelles de secours. 


— 153 — 


bibliothèque. L'abbé Compiégne, supérieur d'un pensionnat 
écclésiastique à Audinghen, fut nommé supérieur. MM. 
Dupont et Lefebvre continuérent à professer la théologie et 
ils y joignirent l'Ecriture-Sainte. Le cours d'enseignement 
devait durer trois ans. En 1807, un cours de philosophie fut 
créé et confié à l’abbé Flageolet, ancien curé de Calonne- 
sur-la-Lys (1). Transporté bientôt au collège de St-Omer, 
ce cours fut, en 1812, par décision épiscopale, attribué aux 
collèges et aux petits séminaires. Le nombre des élèves en 
théologie n'était en 1807 que de seize (2), mais à peine le sémi: 
naire reconstitué il s’accrut, et l’insuffisance du local de la 
place Ste-Croix devint évidente. On tenta vainement de 
louer le couvent des Chariottes. 

Cette fois, ce fut encore l'intervention du Préfet qui amena 
une solution satisfaisante. Par décret du 28 février 1809, 
l'Etat consentit à l'établissement du grand séminaire dans 
les bâtiments de l’abbaye de St-Vaast qu’il occupe actuelle- 
ment. Nous l'avons vu, c'était pour l'Evèque la réalisation 
d'un rève caressé depuis longtemps. Il prit possession le 
18 cetobre suivant et célébra la messe du St Esprit dans 
la chapelle (3). Toutes les Autorités et une grande foule de 
peuple y assistèrent. 


(1) Le cours de philosophie comprenait la logique, la métaphysi. 
que, la morale, la physique, l'algèbre et l'arithmétique. Ce cours 
durait deux ans. 

(2) Le 27 mai 1807, l'Évêque fit un mandement pour dire que, 
grâce à l'aide des fidèles, il avait pu fonder un séminaire, qu'il y 
avait seize thcologiens, que cent quarante-sept jeunes gens se pré- 
paratent à l'état ecclésiastique dans les pensionnats de Dohem, 
Audinghen et Amettes et que de plus un certain nombre étudiaient 
dans ce but chez des ecclésiastiques A la première ordination il y 
eut quinze tonsurés, douze jeunes gens reçurent les ordres mineurs, 
six le sous-diaconat, deux le diaconat ct un la prêtrise. 

(3) On peut lire dans l'Annuaire du diocèse d'Arras, par le 
chanoine Robitaille {année 1886), le récit de cette cérémonie. 


— 154 — 


L'Évèque fit un règlement pour cel établissement (1) et 
l'abbé Compiègne resta supérieur de la maison. Une nouvelle 
chaire de physique fut créée pour l’abbé Mouronval (2). Le 
Gouvernement, tout bienveillant qu'il se montrât, ne renon- 
çait pas à s'ingérer dans l’enseignement ecclésiastique. Un 
décret du 25 février 1810 imposait l'obligation d'enseigner 
les quatre articles de 1682. Un autre du 9 juin 1811, celle de 
produire le certificat de bachelier pour entrer au séminaire. 
Peut-être fût-ce par une sorte de compensation que l’'Empe- 
reur, par décret du 20 février 1810, supprima l’article des 
lois organiques qui exigeait l’âge de 25 ans et un revenu 
de 300 fr. pour recevoir la prètrise. Il est curieux, du reste, 
de voir comme en ce temps-là, et dans ce département en 
particulier, l'Administration préfectorale croyait devoir 
prendre part aux embarras de l’administration épiscopale. 
Ce n’était pas tout de rouvrir les séminaires, il fallait les 
entretenir. Dés 1803, l’'Évèque résolut d'appliquer à cette 
destinalion le produit des aumôûnes imposées aux fidèles à 
propos des dispenses de carème. Celte aumôûne était dans 
l'origine tarifée au léger minimum de quinze centimes. Au 
mandement qu'il fit à ce sujet s’ajouta aussitôt une circu- 
laire du Préfet aux maires : («Je ne saurais trop vous 
recommander, leur disait-il, le succès de cette quête parce 
qu'elle est consacrée à pourvoir aux besoins du séminaire et 
à remplacer nos trop rarss et trop vieux prètres. » Ajoutons 
cependant que, si bien recommandée qu'elle fût, celte quête 
eùt été bien insuffisante aux besoins du séminaire si la 
charité privée n'était venue par des dons et des legs nom- 


({) Le chanoine Robitaille, dans son Annuaire du diocès: d'Arras 
(année 1865), reproduit ce règlement. 

(2) L'abbé Compiègne recevait comme traitement 1,000 fr. par 
an, l'abbé Dupont avait 800 fr. et n'était ni chauffé, ni éclairé. 
Les abbés Lefebvre, Mouronval et Flageolet touchaient la même 


some, 


— 155 — 


breux (1) assurer son existence. Le Gouvernement avait, 
du reste, pris lui-mème l'iniliative de ces libéralités en fon- 
dant, dès l’année 1804, 19 bourses et 20 demi-bourses. Dès 
lors l'établissement alla toujours en progressaut chaque 
année. En 1813, il comptait 88 élèves. C'était l'espoir de 
l'avenir, mais il fallait le temps que cette jeunesse s'élevât 
et le nombre des ordinations à la prètrise était encore bien 
restreint. 1] n’y en eut qu’une en 1812 et six en 1814. 

La création des petits séminaires fut plus facile, et se 
réalisa rapidement grâce au dévoüment et à la capacité de 
quelques prêtres. L'abbé Compiègne, dès que les évènements 
politiques l'avaient permis, avait reçu quelques élèves dans 
son presbytère d'Audinghen. Puis, quand le nombre en avait 
augmenté, il s'était assuré le concours de l'abbé Delrue pour 
fonder un pensionnat religieux. Quand il fut nommé supé- 
rieur du grand séminaire, son frère le remplaça, et en 1811 
la maison comptait 70 pensionnaires Cette année-là, le Gou- 
vernement ayant décidé que les établissements d'instruction 
secondaire devaient se fixer dans les villes, le pensionnat 
d'Audinghen fut transféré à Boulogne. D'autre part, l’abbé 
Braure, ancien Préfet de mission sous Mgr Asseline, établit 
en 1302 un pensionnat à Dohem dans le château de M. de 
France et il oblint pour sa maison le titre de petit séminaire 
du diocèse (2). Quatre ans plus tard, en 1806 le mème titre 
fut accordé à l'établissement d'Amettes, fondé et dirigé dans 
les mêmes conditions par l'abbé Paternelle, secondé de 


(1) Le plus important des dons fut fuit, le 4 mai 1806, par Charles- 
Guislain de Landas de Louvignies, propriétaire à Couin et Margue- 
rite de Bucy, sa femme. 11 consistait dans le clos de la ci-devant 
abbaye d'Etrun, avec cour d'entrée place de l’église, grand jardin, 
dit de l'abbaye, petit jardin, dit des dames, prairies, bosquet et pièce 
d'eau. 

(2) L'Évêque fit un règlement pour cet établissement, les élèves 
devaient y porter la soutane à partir de treize ans. 


— 156 — 


MM. Jovez et Dissaux (1). Par suite de la mesure prise en 
1811, ces deux maisons se transportèrent à Saint-Omer où 
elles formèrent le noyau de l'institution actuellement si 
florissante de Saint-Bertin (2). En dehors de ces maisons 
spéciales, des vocations ecclésiastiques s'annonçaient et se 
préparaient dans les collèges de Saint-Omer, d’Aire, de Lens, 
de Douai, et mème dans de simples presbvlères (3). De toutes 
parts la sève religieuse reparaissait, bien qu’elle ne fût pas 
encore débarrassée de toutes ses entraves (#4). Le Gouver- 
nement impérial, qui favorisait le clergé séculier dans une 
certaine mesure, n’aulorisait pas le rétablissement du clergé 
régulier. Les ordres religieux, les congrégalions d'hommes 
et de femmes restaient supprimés, à l'exception de ceux qui 
se vouaient à l'enseignement des classes pauvres, au soin 
des malades et des orphelins. À ceux-ci seuls, 1} fut permis 
de reprendre leur habit et leur vie de communauté sous le 
controle du pouvoir, qui s’arrogeait le droit d'examiner leurs 
constitutions. 

Dans le Pas-de-Calais les frères des écoles chrétiennes 
furent les premiers et longtemps les seuls à reparaitre comme 
commupautés d'hommes (5). Celles de femmes se reconsli- 


(1) L'abbé Paternelle étant mort en 1809, l'abbé Braure, son léga- 
taire universel, désigna pour le remplacer l'abbé Decroix. 

(2) Mgr de la Tour d'Auvergne fit à ce sujet un mandement où il 
montra toute l'utilité et tout l'avantage qui résultait d'un petit 
séminaire ; il ajouta qu'il était convaincu que le mérite et la répu- 
tation de M. Braure ne contribueraient pas peu à forüfier cette 
entreprise. 

(3) Eu 1813, il y en avait 53 iustruits dans ce but au collège de 
Saint-Omer, et autant à celui d'Aire, 30 au collège de Lens, 1 à 
Douai et 30 chez des curés. 

(4) Voir sur les grands et petits séminaires du Pas-de-Calais les 
Annuuires du chanoine Robitaille et le Clergé du diocèse d'Arras 
sous La Révolution, par l'abbé Deramecourt, 

(5, ls rentrèrent à Boulogne en 1508, voir l'Enseignement dans 
Le Pus-ue-Culues, par le cumte G. de Hauteclocque. 


RE. En, Se. eus 


mure ne ee 


— 157 — 


tuërent rapidement. La congrégalion de Ste-Agnès, fondée 
spécialement à Arras par Jeanne Biscot, en 1645, pour l’édu- 
cation des orphelines, fut réintégrée dès 1800 dans la maison 
d'où elle avait été chassée en 1792. Quelques années après, 
grâce à M. Watelet de la Vinelle, maire d'Arras, elles 
étaient reconnues d'utilité publique (1). Les ordres de 
femmes consacrées au soin des malades ne tardèrent pas 
à reprendre la vie commune et à revenir dans les hôpitaux 
et maisons de bienfaisance (2); ainsi reparurent les Augus- 


(1) Voir l'Annuutre du chanoine Robitaille (année 18:56, page 203) 
et la vie de Jeanne Biscot, par l'abhé Duflot. 

(2) Le Cardinal Archevèque de Paris, grand aumônier de France, 
présenta à l'Empereur, en février 1808, au nom de Madame Mère, 
un rapport sur le chapitre général des sœurs hospitalières qu'elle 
avait présidé, car un décret l'avait désignée comme leur protec- 
trice. Elle déclara avoir été parfaitement satisfaite de ces respec- 
tables sœurs. Flles l'ont édifiée par leur piété sans exagération et 
par cette tendresse véritablement maternelle qu'elles portent à leurs 
enfants adoptifs, les pauvres et les malheureux. « Il est bien doux, 
ajoutait-elle, de concourir au bonheur de ces âmes pieuses qui oublient 
toujours le bien qu’elles font et ne se rappellent jamais que celui 
qu'elles reçoivent. » On voit aussi dans ce rapport que les sœurs se 
multipliaient partout et que le bien qui en résultait pour l'humanité 
était incalculable ; aussi l'Etat ne saurait leur donner trop d'encou- 
ragements. Elles demandent à être réunies en un seul corps, que 
leurs statuts soient approuvés, qu’on ne les assujettisse pas à la visite 
des Autorités et que les directeurs des hôpitaux ne puissent s im- 
miscer dans leur régime intérieur, ni mettre obstacle à l'accomplis- 
sement de leurs règles, qu'elles soient autorisées à avoir un aumônier 
chargé aussi de leurs malades et à disposer comme elles l’enten- 
draient des aumônes qu'on leur ferait. L'Empereur écrivit à sa mêre 
qu'il connaissait les services rendus par les sœurs, qu'il ferait 
examiner leurs statuts, qu'il accorderait 182,500 fr. pour leurs frais 
de premier établissement et 130,000 fr. pour leurs dépenses annuelles. 
On devait de plus leur procurer des locaux. 

Les donations faites aux congrégations hospitalières reconnues 
n'étaient soumises qu'à un droit fixe de { fr. 


— 158 — 


tines (1), les Franciscaines (2), les Dominicaines (3). Les 
plus nombreuses des sœurs hospitalières étaient les sœurs 
de Charité établies à Arras depuis 1655 ; elles rentrèrent 
en 1801 dans leur maison de la rue des Teinturiers, qui 
demeurait la propriété de la ville. Une autre congrégalion, 
artésienne comme celle de Ste-Agnès, celle des Chariottes, 
fondée pour le soin des malades à domicile, demanda en 
1809 à rentrer chez elle, mais on lui fit attendre l'aulori- 
sation jusqu’à ce qu'elle eût soumis ses statuts à la censure, 
et justifié de ses moyens d’existence. Peu à peu reparurent 
aussi les ordres de femmes vouées à l’enseignement: les 


Ursulines à Aire en 1803 (4), à Boulogne en 1805 (5), à 


(1) Les Augustines n'avaient pas pris part au chapitre de 180}. 
Philippe IV, roi d'Espagne, les avait autorisées; elles desservirent 
l'hôpital Saint-Jean à Arras. Sous la Révolution, ces religieuses con- 
tinuèrent leurs soins aux malades et un décret du 10 novembre 1810 
approuva leurs statuts et les autorisa à reprendre leur costume ; 
25 religieuses du même ordre se trouvaient chargées de l'Hôtel-Dieu 
de Montreuil en 1392, six continuèrent en habits leurs fonctions. 
Elles furent reconnues le 14 décembre 1810. L'administration des 
hospices de Boulogne, appréciant le mérite de cet ordre et sachant 
que plusieurs de ces sœurs se trouvaient sans emploi à Cambrai, les 
fit venir en 1603 pour l'hôpital Saint-Louis, mais elles ne furent 
reconnues qu'en 1819. 

(2) Les Franciscaines furent appelées à l'hôpital Saint-Jean- 
Baptiste, à Saint-Omer, en 180%, celles de Béthune furent approu- 
vées en 1812 

(3) Les Dominicaines furent appelées à Saint-Omer à ‘hôpital 
Saint-Louis, fondé en 1260 par la comtesse Mahaut. 

(4) C'est Mme de Leucthemberg qui fonda cet établissement. 
L'administration leur donna la maison appelée Jardin Notre-Dume, 
où étaient autrefois les Bleuettes. 

(5) Leur couvent avait été fondé en 1408. Elles s'établirent d'abord 
dans la basse ville ; on ne leur rendit leur maison de la haute ville 
qu'en 1818, 


— 159 — 


St-Omer en 1807 (1), à Arras en 1808 (2}, les Annonciades 
à Boulogne en 1810. Les Bénédictines, à Calais, prirent la 
direction de l'école communale. Dans divers endroils les 
sœurs de la Providence et d’autres religieuses en firent 
autant (3). 

Provoquée et encouragée par l'Évèque, l'œuvre de répara- 
tion et de relèvement s'accomplissait grâce au concours 
efficace et vigoureux du Préfet, assisté du Conseil général et 
soutenu par l'opinion publique. Bien d'autres mesures durent 
la compléter. La réorganisation du chapitre eut lieu en 1802. 
Quand on l'installa, le 20 octobre, on vit figurer autour 
de l'Évèque sept anciens abbés portant la croix épisco- 
pale (4). Dans ce chapitre, les éléments du conseil et l'offi- 
cialité diocésaine (5) furent faciles à trouver et assurèrent à 
l'Évêque le concours de précieux collaborateurs. Nombreuses 
et fécondes furent les décisions émanées de ce conseil pen- 
dant les années qui suivirent. Qu'on en juge par une simple 
énuméralion : Trois archidiaconés érigés dans le diocèse, 
les cures de 2° classe et les succursales des villes accordées 
au concours (6), en tenant compte de la piété et des bonnes 
mœurs du candidat, deux conférences par semaine établies 


(1) Elles étaient revenues en 1800, mais elles ne prirent l'habit 
qu'en 1807 ; on leur accorda la maison dite Jardin Notre-Dame. 
Elles ouvrirent un pensionnat en 1819. 

(2) Ces religieuses vinrent de la maison d'Aire, elles s'établirent 
d'abord dans l’ancien hôtel de Béthune, rue du Saumon. 

(3) Voir pour plus de détails: l'Enseignement dans le Pas-1le- 
Calais, par le comte G. de Hauteclocque ; les Annuaires du chanoine 
Robitaille et les Monographies des villes du département. 

(4) L'abb6 Deramecourt donne le récit de cette cérémonie dans le 
tome iv de l'histoire du Clergé du diocèse d'Arras sous la Révolution. 

(5) Voir à ce sujet l'annuaire du chanoine Robitaille. 

(6) L'examen avait lieu sur la Genèse, l'Evangile de saint Mathieu, 
les sacrements en général et surtout le baptème, la confirmation et 
le mariage, 


— 160 — 


pour les prètres dans la ville épiscopale (1}, la réouverture 
des registres de catholicité, la promulgation des statuts 
diocésains, l'interdiction signifiée aux prètres de paraitre 
dans les cafés, théâtres el autres lieux de ce genre, la régle- 
mentation de l’usage des cloches, le recouvrement et la 
reconnaissance des reliques dispersées et profanées pendant 
la Terreur, le rétablissement de l'Adoration perpétuelle autre- 
fois pratiquée dans chacun des trois diocèses (2), le retour 
des processions à leur ancienne splendeur (3) avec le concours 
et l'assistance des Autorités (4), enfin la publication du 


(1) Dans l'une de ces conférences on devait traiter de l’Écriture 
Sainte, dans l'autre de l'histoire ecclésiastique ; elles devaient être 
faites par MM. Dupont et Lefebvre du grand séminaire. 

(2) Dans le mandement où il fit revivre cette pieuse cérémonie, 
Mgr de la Tour disait qu'il espérait voir renouveler les mémes mer- 
veilles de foi dans cette sainte pratique. La même année il transféra 
la procession de la Chandeleur au dimanche le plus près du 2 tévrier. 

(3) Le 19 août 1802, avec l'autorisation du conseiller d'Iitat Pas- 
calis, il rétablit la procession qui avait lieu autrefois à l'occasion de 
Ja levée du siege d'Arras. Elle eut lieu le 28 août cette année-là. 

(:) Voici le récit fait par un journal du Pas-de-Calais de la pro- 
cession de la Fôte-Dieu à Arras en 1806: « L'Évêque portait le Saint- 
Sacrement sous un dais, accompagné de deux archidiacres et de 
tout le chapitre. Le clergé des paroisse:, etc., faisait partie du cor- 
tége. Le Conseil général alors réuni, les autorités civiles, militaires 
et judiciaires assistaient à la procession ; les cordons du dais ôtaient 
portés alternativement par les chefs de corps ; la contrérie des Tré- 
passés l'entourait avec des flambeaux ardents. Le canon de la Place, 
le carillon et la cloche Joyeuse annonçaient au loin la majesté de 
cette sainte cérémonie et faisaient retentir l'air de leurs sons pen- 
dant le temps de la marche. Beaucoup d'habitants de la campagne 
et des étrangers étaient venus. En l'honneur de cette mémorable 
journée le Préfet, qui ne laisse échapper aucune occasion de rappeler 
à ses administrés ce qu'ils doivent à leurs augustes souverains, a 
offert à la légion d'Arras un drapeau. Monseigneur, avant de se 
mettre en marche l'a bônit. Après la cérémonie, M. de la Chaise 
donna un repas splendide, L'Évèque y porta un toast à l'heureuse 


D 


| 


— 161 — 


propre du diocèse. Dans celui ci on vit pour la premiere fois 
le titre de patron du clergé du diocèse attribué à saint Charles 
Borromée (1), qui était le patron personnel de l’'Evèque et il 
est permis de voir là plus qu'une coïncidence. Mgr de la Tour 
devait être d'autant plus sensible à ce genre d’hommages 
qu'il le pratiquait lui-mème envers le pouvoir auquel il pro- 
diguait sans réserve les expressions de sa reconnaissance. 
Sans cela on pourrait s'étonner de le voir accueillir avec 
enthousiasme la nouvelle fête de la Saint-Napoléon, inscrite 
au calendrier le 15 août, à la place de l’Assomption de la Ste- 
Vierge, et prescrire pour ce jour des cérémonies el des solen- 
nités refusées à un grand nombre des fêtes de l'Eglise (2} 


alliance de la sagesse avec la force que présente d'une manière si 
touchante la réunion du Conseil général à la Garde nationale: « Puisse 
le département partager la reconnaissance dont le premier pasteur 
du diocèse se félicite de lui offrir l'hommage pour l'intérêt qu'il 
prend à la religion. >» Mme de la Chaise prit la parole pour dire que 
tous ses vœux étaient pour le bonheur domestique des habitants du 
Pas-de-Calais. 

Le Maire d'Etaples, au sujet de la procession du Saint Sacrement, 
publia l'arrêté suivant : Considérant qu'un grand nombre de jeunes 
gens lui ont manitesté le désir et l'intention de prendre les armes 
pour assister à la procession de la Fête-Dieu, ainsi que cela se pra- 
tiquait par le passé, pour quoi ils demandent le rétablissement de 
la compagnie dite de la jeunrsse dont les officiers seraient, ainsi 
qu'autrefois, nommés par le Maire; considérant que cette compagnie 
contribue singulièrement à la majesté de la cérémonie et qu'il est 
dans l'intention du Gouvernement de favoriser toutes les institu- 
tions qui peuvent contribuer à inspirer le respect de la religion ; 
Arrête : 1° les jeunes gens assisteront chaque année en armes à la 
procession de la Fête-Dieu ; 2° ils seront comme autrefois comman- 
dés par un major ou un adjudant ; 3° les officiers seront nommés 
tous les trois ans par le Maire, sur la présentaiion des jeunes gens. 

(1) La fete fut fixée au dimanche dans l'octave de la Toussaint. 

(2) Dans un mandement il rappelait que les enfants élevés sous la 
Rôvolution n'avaient jamais entendu parler de Dieu ni de l'immor- 

11 


— 162 — 


par le Concordat, qui n’en avait reconnu que quatre (1). 
Mais comment lui en faire un reproche ? Il ne faisait en cela 
que suivre les inspirations et développer les instructions de 
Rome elle-mème. L'homme qui avait osé mettre un freinaux 
passions révolutionnaires était alors salué de tous comme 
un libérateur. À peine avait-il manifesté l'intention de res- 
taurer la religion que le pape s'était empressé de souscrire 
à ses désirs. On a vu au prix de quels sacrifices de la part 
de l'Egliseavait étéconclu le Concordat de 1801. On put croire 
dès lors l'entente à jamais rétablie entre les deux pouvoirs 
civil et religieux. Des instructions furent données en ce sens 
aux nouveaux titulaires des évêchés et des préfectures. La 
première occasion fut la promulgation du Jubilé, fixée par 
l'usage antique de l'Eglise à la première année du siècle. 


talité de l'âme, ni des peines et des récompenses de l'autre vie, 
dédaignant l'autorité paternelle. En rétablissant l'exercice de la 
religion, Bonaparte a tari la source de tous les maux. Le libérateur 
de la France lui a rendu sa religion, ses temples, ses ministres. 
C'est le 15 août qu'a été signé le Concordat de la France et du Saint 
Siège, c'est ce jour-là qui attestera le bonheur de la patrie. Le légat 
du pape envoya une lettre aux évêques au sujet de cette fête, il 
y indique les prières à dire et la formule pour donner la bénédiction 
papale. Il y reproduit la légende de saint Napoléon. 

Mgr de la Tour d'Auvergne ne faisait pas l'éloge de Napoléon 
seulement dans ses mandements. Voici un discours qu'il lui adressa 
à Arras, en août 1804, en lui présentant son clergé: « Votre Majesté 
est trop au-dessus de tout ce qu'on peut dire pour que j entreprenne 
d'en faire ici l'éloge. Je ne veux lui parler que de notre reconnais- 
sance. Daignez, Sire, en agréer l'hommage le plus sincère comme 
le plus respectueux. Cet hommage sied bien à mon caractère, il 
vous montre quel plaisir nous fait le souvenir de vos bienfaits et 
prouvera sans doute à Votre Majesté combien nous recherchons de 
plus en plus de mériter sa bienveillance et sa bonté. » 

(1) Dès le début de son épiscopat, en 1803, Mgr de la Tour prévint 
par un mandement que les fêtes supprimées n'étaient plus obliga- 
toires, mais que les prêtres pouvaient biner ce jour-là. En 1807, il 
ordonna de ne plus célébrer que les fêtes conservées, 


— 163 — 


Retardée cette fois pour la France, elle eut lieu en 1803 (1). 
Le nouvel évèque d'Arras reçut à cette occasion une lettre 
du cardinal Caprara, légat a latere près du Premier Consul. 

La sagesse de celui-ci y est associée à la miséricorde de 
Dieu pour être proposée à la reconnaissance des fidèles. 
L’Evèque développa cette pensée dans un mandement du 19 
décembre 1803 (2). Le Préfet, de son côté, par une lettre datée 
du 2 janvier 1804, invitait l'Evèque à se concerter avec les 
sous-préfets et les maires pour l'ouverture du Jubilé qui 
devait se faire dans le Pas-de-Calais le 3 mars suivant (3). 
Mais ces beaux jours ne devaient pas durer. Quelques mois 
après, le pape Pie VII était amené à Paris pour sacrer 
l'Empereur. Mgr de la Tour y vint, accompagné de l’ancien 
abbé de Saint-Bertin, son vicaire général, du chanoine 
d'Aigreville et de M. Plaisant, curé d’Hesdin, délégués du 
clergé. Reçu en audience particulière par le pape le 28 décem- 
bre 1804, il présenta un tableau sans ombres de la prospérité 
renaissante de son diocèse, et de sa reconnaissance envers 


(1; Pour gagner ce jubilé, il fallait jeüuner trois jours, visiter trois 
fois certaines églises. L'Evêque l’ouvrit en chantant la messe du 
Saint-Esprit, il y eut procession solennelle pour gagner les indul- 
gences. Une protestante abjura dans la cathédrale au milieu d'un 
grand concours de fidèles. Ce jubilé devait commencer le 3 mars 
1804 et finir le 1°" avril. 

(2) Les catholiques, peu favorables au Gouvernement, virent avec 
peine ce Jubilé ; car pour obtenir des indulgences on serait obligé 
de prier pour les Consuls et le triomphe des armées de la Répu- 
blique. Quoiqu'on mette très souvent le clergé en jeu, il n'est pas 
payé, disait-on ; les prêtres dans les départements meurent de faim ; 
on dit plaisamment que les philosophes ont tué la religion, Bona- 
parte s’est chargé de la faire empailler (Revue septentrionale, 
4r novembre 1895 ) 

(3) Le Préfet disait: « 11 m'est doux de vous annoncer que l'on 
verra avec satisfaction le retour de l’exercice public des actes les 
plus augustes de la religion, etc. » 


— 164 — 


le chef auguste de l’Empire (1). Le doux pontife ne chercha 
point à lui enlever ses illusions, il le serra sur son cœur, et 
lui donna sa bénédiction. 

Cependant des points noirs montaient dès lors à l'horizon. 
Le Saint-Père ne devait pas tarder à s’apercevoir que celui 
qu’il avait traité comme un fils voulait ètre son maïtre, en 
attendant qu’il devint son ennemi. Les articles organiques 
élaient une arme dangereuse aux mains du pouvoir pour 
entraver la liberté de l'Eglise. Ils permettaient au Gouver- 
nement de s’immiscer dans la direction des affaires spiri- 
tuelles, d'intervenir dans la rédaction du nouveau catéchisme 
destiné à subsister seul en France, d'exercer son contrôle 
sur la liturgie elle-même. Pas un livre d'heures n'eut le droit 
de paraître sans être revêtu de l’autorisation officielle (2). 
Quel fut le rôle de Mgr de la Tour dans ces questions déli- 
cales ? Admirateur passionné de Bossuet, auquel il emprun- 


(1) Il commença ainsi son discours : « La Révolution française 
nous avait fait craindre de ne plus revoir les beaux jours de la 
France gallicane, mais Votre Sainteté, en secondant les vues du chef 
auguste de cet Empire, a dissipé toutes nos alarmes. Mon diocèse a 
senti vivement ce bienfait..... » Puis il fit remarquer qu'il n'y avait 
pas de division parmi ses prêtres, etc... Le Pape lui répondit que 
cette démarche était la preuve de la piété et de la fidélité de ses 
diocésains. 

L'abbé Proyart fut présenté au Saint-Père à une autre audience. 

(2) Dans son mandement, l'Evêque disait que si les anciens caté- 
chismes ne présentaient aucun danger, pourtant le Gouvernement 
rendait un grand service en offrant un catéchisme à l'usage de tout 
l'Empire, surtout parce qu'il était composé par les soins du cardinal 
Caprara, légat muni de tous les pouvoirs du Saint-Siège. « Vous 
êtes, ajoutait-il, parfaitement rassurés sur la pureté de sa doctrine 
et son orthodoxie ; rédigé d après celui du savant Evèque de Meaux, 
cette lumière de l'Eglise gallicane, nous avons reconnu qu'il mérite 
toute votre confiance, >» On fut pourtant autorisé dans l'ancien 
diocèse de Boulogne à se servir du catéchisme de Mgr de Pressy, 


D, nn. Re 


— 165 — 


tait le texte de ses mandements {1}, il l’imita dans ses com- 
plaisances pour les prétentions gallicanes, mais non dans 
l'inflexibilité de sa morale et dans l'élévation de ses ensei. 
gnements. Fasciné par le génie de Napoléon, pénétré de la 
nécessité d’une entente que l’urbanité du Préfet rendait 
facile, il poussait la condescendance jusqu’à ses dernières 
limites. Ainsi le vit-on prendre place avec ses grands- 
vicaires parmi les Aulorités pour assister aux funérailles du 
général Gérard, dit le vieux, qui se firent à Arras en 1811 
sous la présidence d’un ministre protestant (2). Et quand 
la rupture des relations avec le Saint-Siège, l’indigne con- 
duite de Napoléon vis-à-vis du Pape, la convocation du 
concile national de 1811 (3) eurent soulevé l’indignation des 
catholiques, l'Evèque d'Arras n'en persista pas moins à 
prescrire à son clergé les prières publiques pour l'Empereur 


(1) On peut citer parmi les mandements qu'il faisait chaque 
année à l'occasion du carême : en 180%, celui sur le culte et 
l'esprit du carême ; en 1805, celui sur la Confirmation et les visites 
pastorales ; en 1808, celui pour demander du beau temps pour la 
moisson ; en 1809 et 1811, ceux sur le jeûne et l'observation du 
carème, etc. 

(2) On l'enterra dans la chapelle de la citadelle d'Arras et son 
cœur fut placé à Ste Geneviève. Il était Grand Officier de la Légion 
d'honneur. 

(3) Dans la convocation on disait : « Les églises les plus illustres 
et les plus populeuses de la France sont vacantes ; une des parties 
contractantes du Concordat l'a méconnu. La conduite que l'on a 
tenue depuis dix ans en Allemagne a presque détruit l'épiscopat 
dans cette partie de la chrétienté. On a troublé les chapitres dans 
le droit qu'ils ont de pourvoir pendant la vacance du siège à l’ad- 
ministration du diocèse. On a accédé à des manœuvres ténébreuses 
tendant à exciter le discrédit et la sédition parmi nos sujets. Cepen- 
dant les années s'écoulent, l'épiscopat va s’éteindre, pour le préve- 
nir nous réunissons un concile uational à Notre-Dame de Paris le 
9 juin etc. » C'étaient là de faux prétextes. 


=: 406 = 


et sa dynastie (1). Le Concordat éphémère de 1813 provoqua 
son enthousiasme et les derniers échos du Te Deum, dont 
toutes les églises avaient retenti par ses ordres, n'étaient pas 
évanouis, que ce Concordat n'existait plus (2). La rentrée du 
Pape dans ses Etats fut le signal d’une nouvelle explosion 
d'actions de grâces. 

Quelques mois après, la France changeait de gouverne- 
ment et Mgr de la Tour célébrait le retour du roiet de la 
paix (3). Ce n’était pas le dernier souverain que cet évèque 
fût appelé à voir paraitre et disparaitre. Envers tous il sui- 
vit la mème ligne de conduite, les saluant tous des mèmes 
illusions et des mêmes espérances. Louis XVIII, rentrant en 
France, d'une main préparait la ruine de sa Maison en si- 
gnant la Charte, tandis que de l'autre il cherchait à rasseoir 
la société sur ses bases par la loi de la sanctification du 
dimanche. L'Evèque voyait dans cette loi la réalisation 
du vœu qu'il avait exprimé dans un de ses premiers man- 
dements (4) et cette fois encore il trouva dans le Préfet un 
empressement louable à le seconder. Pour M. de la Chaise 
c'était la fin, et l’arrèté qu'il prit au sujet du repos du diman- 
che avec les considérations élevées dont il était accompagné 
fut un des derniers actes de son administration (5). Mgr de 


(1) L'Evêque rappela dans l'ordo cette obligation, car les prêtres 
en négligeant de les dire ne connaissent pas leur devoir ; qu'ils lisent 
l'histoire ecclésiastique pour leur confusion. (Voir l'Annuaire du 
chanoine Robitaille, année 1867.) 

(2) Ce concordat, arraché par Napoléon au Pape captif à Fontaine- 
bleau, avait été rétracté par celui-ci deux mois après. 

(3) Mgr de la Tour ordonna également un service funèbre pour 
Louis XVII, Marie-Antoinette et pour les trois évêques ses prédé- 
cesseurs. 

(4) En 1805. 

(5) D'après cette circulaire, aucune foire ne pouvait se tenir les 
dimanches et fêtes ; « bien que la loi paraisse se borner à de simples 
manifestations extérieures, elle a pourtant des conséquences impor- 


— 167 — 


la Tour d'Auvergne, créé baron de l’Empire (1}, devait voir 
se prolonger jusqu’à la moitié du siècle la durée de son 
laborieux épiscopat, entouré de l'amour et du respect de ses 
diocésains (2. 


tantes pour la religion et la morale. Elle nous ramênera à notre 
ancicn respect pour le culte de nos pères ; elle nous rapprochcra de 
cette famille auguste qui vient de rapporter au milieu de nous de si 
nubles instructions ; elle fortifiera le lien social aujourd'hui si 
relâché par la divergence des intérêts et des passions ; elle introduira 
peu à peu des sentiments religieux qui donneront une base plus 
solide à la morale, et assurera la durée de nos institutions, etc... » 

(1) Il fut nommé en 1808 adjoint au collège électoral d'Arras. 

(2) Voici les vers qu'on lui adressa, le 14 août 1803, à l'occasion 
de l'anniversaire de sa naissance : 


Monseigneur, de vos jours précieux en célébrant l'aurore, 
Nous voulons par nos chants intéresser les cicux. 

S'ils joignent à vos ans un demi-siècle encore, 

Quels mortels plus que nous pourront se dire heureux ! 


Quand l'Evôêque alla à Gouy, voici le compliment que lui adressa 
le Maire: 


Des droits de l'Eglise illustre défenseur, 

En ce jour d'allégresse acceptez mon hommage. 
L'impiété en vain voudrait souffler l'erreur ; 

Avec votre secours nous bravons le naufrage. 

Tout annonce en vous un évêque accompli ; 

Où trouver en effet un prélat plus aimoble, 

Urbain, sage, pieux, prévenant, noble, affable ! 
Rien ne manque à la Tour, le ciel fit tout pour lui. 


PRE MORE 


INTRODUCTION A L’'ÉTUDE 


DU 


ROLE SOCIAL 


D’'UNE ACADEÈMIE DE PROVINCE 


par M. Louis BLONDEL 


Menbre résidant. 


Messieurs, 


De regretteinfiniment de ne pouvoir aujourd’hui vous com- 
2) muniquer, mème verbalement, le travail que M. le Pré. 
sident a bien voulu réclamer de moi vendredi dernier. 
L'étude que j'avais ébauchée à Cannes, il y aenviron dix- 
huit mois, du rôle social d’une académie de province était 
purementt héorique, spéculative et personnelle : j'étais a!ors, 
el je suis encore aujourd'hui, nouveau venu parmi vous, 
bien éloigné de la prétention de vous proposer, même d’une 
façon indirecte, de modifier en quoi que ce soit, les usages 
de l’Académie. Du reste ce travail est inachevé : je n'ai fait 
encore qu’en entrevoir les conclusions. Les aurais-je formu- 
lées, d’ailleurs, je ne voudrais pas les adopter définilivement, 
mème pour mon propre compte, sans leur avoir préalable- 
ment fait subir l'épreuve d’un sérieux examen pratique. 
Pour répondre, dans la mesure où je le puis, à l’article de 
l'ordre du jour de celte séance qui annonçait la lecture de 


—q | — en RE | ee NS nn 


mt 


— 169 — 


ce travail, je vais, si vous le jugez bon, vous entretenir des 
idées générales qui m'avaient inspiré cette étude, ou plutôt 
qui m’avaient fourni l’occasion de l’entreprendre. J'y avais, 
en effet, été poussé, bien moins par la curiosité de savoir 
quel peut être, théoriquement, le rle d'une académie, que 
par le désir de trouver dans cette recherche elle-mème un 
sujet, une sorte d'exercice pratique, une application, pour 
les études de téléologie sociologique auxquelles je me 
livrais alors. 

Si, à la suite de cette lecture, vous pensiez que la voie 
dans laquelle je m'étais engagé là, pourrait conduire à quel- 
que résultat utile pour l’Académie ; si, adoptant vous-mêmes 
tout ou parlie des principes que je vais développer, vous 
jugiez bon de chercher à votre tour, Messieurs, chacun de 
votre côté, la solution du problème que je m'étais posé, 
l’Académie retirerait de cet exposé de principes plus d'utilité 
que de la communication de mon travail lui-même et de 
ses conclusions. Dans une question aussi importante que 
celle qui en était l’objet, c’est seulement, en effet, par les 
lumières et avec le concours de tous qu’on pourrait arriver 
à une solulion pratique ; — si tant est toutefois, je le répète, 
qu'il y ait lieu d'en chercher une. 


Sur le nom qui vient d'être donné à l'étude dont j'ai à vous 
parler, je dois répéter ce que je vous disais, il y a un an, à 
propos du mot Sociologie : c'est un terme qui n’exprime 
rien de complétement nouveau ; il n’éveille mème que des 
idées très vieilles ; mais rajeunies, analysées, cocrdonnées, 
érigées en système suivant la méthode qui tend aujourd’hui 
à prévaloir dans la plupart des études et qui leur confere 
le privilège de porter un nom avec celle terminaison... logt- 
que, qui équivaut à un brevet de généalogie scientifique. 


— 170 — 


Littré définit ainsi le mot Téléologique : & qui envisage les 
rapports des moyens à leurs fins. » [l dit de la Teléologie 
qu’elle est « la doctrine des causes finales, celle qui expli- 
que les êtres par le but apparent auquel ils semblent des- 
linés ». 

L'étude téléologique d’une institution consiste donc à en- 
visager les rapports qui existent entre les movens qu'on y 
emploie et le but qu'on y poursuit ; et même à déterminer 
d'une façon précise le but auquel cette institution semble 
naturellement destinée, son ulilité, sa fin particulière. Elle 
cherche la réponse à ces deux questions : ( 4 quoi cette 
institution sert-elle et decrait-elle seroir ? » el « que faut-il 
qu'elle fasse pour cela ?P » 

La téléologie n’est, en somme, qu’une des applications 
de cette logique, de ce bon sens qu’on dit être la chose du 
monde la plus répandue. 

Si, vraiment, la logique courait les rues, si tous les actes 
de l’homme, cet être raisonnable, mais qui, si souvent, 
déraisonne ou tourne le raisonnement contre Ja raison elle- 
même, si tous les actes humains, dis-je, tendaient toujours 
à une fin bien déterminée, suivant la voie la plus directe, la 
plus sûre et la plus économique qui y puisse conduire, tout 
le monde faisant de la téléologie sans le savoir, l'étude de 
celle-ci serait inutile, ou du moins n'offrirait qu’un intérèt 
purement spéculalif. Mais, pour peu que l’on observe la 
réalité des choses, on constate qu'il en est tout autrement : 
Il s’en faut que la plupart des actions des hommes, même 
les plus intelligents, soient la réalisation d’une conception 
raisonnable qui soit propre à leur auteur. 


Il entre, au contraire, dans toutes nos actions une grande 
part d'imitation ; beaucoup d’entre elles ne sont même 
que de simples répélitions ou reproductions instinctives et à 
peine conscientes d'actes d'autrui. Elles sont généralement 
alors bien différentes de ce qu'elles auraient été si elles 


— 171 — 


avaient été dictées par la logique et le bon sens appliqués à 
la recherche de l’utile, c'est-à-dire par la téléologie. 

Plus ou moins, mais dans une certaine mesure, toujours, 
nous agissons par tradition, c’est-à-dire en faisant ce qui, 
depuis longtemps, avait été fait avant nous par nos prédé- 
cesseurs ; donc: en les imitant. 

Nous agissons encore par habitude, c'est-à-dire, en répé- 
tant ce que nous avons déjà fait antérieurement ; donc: en 
nous imitant nous-mêmes. 

Nous agissons enfin, suivant la mode du jour, en faisant 
ce que nous voyons faire autour de nous ; donc encore: en 
imitant nos contemporains. 

L'éducation, l'instruction que nous recevons de nos 
parents ou de nos maitres, l'étude à laquelle nous nous 
livrons nous-mêmes d’après les ouvrages ou les méthodes 
d'autrui, et qui nous font acquérir pendant la jeunesse et 
durant tout le cours de la vie les connaissances qui nous 
sont utiles, ne sont le plus souvent, en réalité, que des façons 
différentes, des modes divers d’imilation. Toujours elles nous 
conduisent plus ou moins à conformer nos idées, nos con- 
naissances, nos actions, notre conduite à celle des profes- 
seurs, des écrivains, des personnes quelles qu’elles soient 
que nous prenons pour maîtres ou pour modèles. Quelque- 
fois, nous faisons tout le contraire, par réaction, mais 
c’est encore là une facon d’imiter, à rebours, une contfre- 
imitation. 

Nos inventions ne sont elles-mêmes que la combinaison 
de choses que nous avons acquises d’autrui et, par suite, 
une combinaison d’imitations. 

La vie active de l’homme n'est donc composée que d’une 
série d’imitations puisées à l’une des trois sources précitées : 
tradition, habitude, mode. Je n'ai fait moi-même ici qu’imi- 
ter, en adaptant au sujet particulier qui nous occupe, des 
idées qu'avait pensées et exprimées avant moi M. G. Tarde, 
l’auteur d’un important traité Les lois de limitation, des 


— 172 — 


La 


plus intéressants pour ceux qui ont le goût de ce genre 
d’études qui tiennent à la fois de la philosophie et de la 
sociologie. 

On retire de sa lecture une double impression: c’est 
d’abord qu’une des grandes supériorités de l’homme sur le 
singe, c'est d'être encore beaucoup plus imitateur, plus singe, 
si l'on veut, que ce dernier; puis, que cette tendance à l’imi- 
lation est l’une de nos plus précieuses facultés : c’est elle, en 
effet, qui crée entre les individus le plus fort et le plus impor- 
lant des liens qui les unissent en sociétés ; c’est par elle que 
s'est formé, que se conserve et que s’accroil notre précieux 
patrimoine commun des connaissances humaines ; c’est par 
elle que nous y pouvons participer ; c’est elle enfin qui nous 
épargne bien des recherches et bien des efforts personnels. 

Chaque fois, en effet, que surgit quelque part, dans l’une 
quelconque des manifestations de l’activité humaine, une 
idée, une notion, une action nouvelle et originale qui a une 
certaine valeur téléologique, c’est-à-dire qui conduit au but 
plus sùrement, plus directement que celles qui étaient en 
usage précédemment, elle est imilée d’abord par quelques- 
uns, puis par le plus grand nombre, et alors elle tombe dans 
le domaine public qu’elle enrichit d'autant. Enfin si l’expé- 
rience la fait reconnaitre certainement bonne et d'une appli- 
cation permanente, elle devient tradilionnelle. 

Aussi, en dépit des erreurs répandues à ce sujet en notre 
siècle, où l’on a surtout confiance en une chose à cause de 
sa nouveauté, ce qui est traditionnel devrait-il être a priori, 
et jusqu’à ce qu'on ail de sérieuses raisons pour juger autre- 
ment, réputé préférable à ce qui est nouveauté, même nou- 
veauté devenue mode; car, de ce qui est nouveau, on ignore 
généralement les inconvénients et il y a beaucoup de chances 
qu'une grande partie n’en puisse résister à l'épreuve de 
l'expérience. On était plus sage ou lout au moins plus pru- 
dent aux époques où l'on ne se fiait aux choses neuvelles 
qu'après exam-n et où l’on gardait une certaine défiance à 


— 173 — 


leur égard, par cela mème qu’elles étaient nouvelles, C'est 
pour cela encore que, parfois, celui qui imite, même servi- 
lement, le roulinier, lorsqu'il se trouve dans des conditions 
identiques à celles où l’action qu'il imite a élé inaugurée 
avec succès, réussit mieux que Celui qui, avec plus d'ini- 
lialive et d'intelligence, fait trop bon marché de la tradition. 


De nos jours pourtant, l’obéissance passive à la tradition, 
aux usages et aux habitudes, la répétition des actes d'autrui 
est rarement, à elle seule, vraiment féconde ; elle cesse 
nécessairement de l'être, dés que se sont modifiées les cir- 
constances dans lesquelles doit s'exercer la répétition de 
l’action imitée : alors, en effet, celte dernière a perdu sen 
caractère léléologique, elle n’est plus le moyen qui conduit 
le mieux au but. 

L'imilation, dont on a vu les bienfaits, ne peut donc pro- 
duire tous ses fruits qu’à la condition d’être subordonnée à 
la téléologie, d’être sans cesse vivifiée et complétée par ce 
travail qui consisle à adapter les choses qui ont réussi à une 
époque ou dans un endroit déterminés, aux conditions parti- 
culières du temps et du lieu dans lesquelles on veut les 
reproduire à nouveau. Malheureusement cette adaptation 
demande un effort auquel répugne la paresse humaine ; 
celle-ci s’accommode si bien de limitation passive | 

Cet effort est d'autant plus pénible à l'individu qu'il est 
moins jeune, moins souple, moins confiant, moins ardent, 
moins enthousiaste. Aussi voit-on parfois ce fait étrange 
d'un mème individu présentant au cours de sa vie le double 
exemple de la fécondilé, de l’imitation intelligente, raison- 
née, inventive, pourrait-on dire, quand elle est éclairée par 
la téléologie et de sa stérilité, quand au contraire elle ne 
s'inspire plus aveuglément que de la tradition, de l'habitude 
ou de la mode. Pendant sa jeunesse, un lel individu avait su 
profiter dans une juste mesure des avantages respectifs de 
l’imitation, des enseignements et de l’expérience du passé, 


— 174 — 


de l'exemple de ses contemporains. Alors, il avait pris la 
peine de combiner tous ces éléments d'origine imitative ; il 
avait eu soin d'adapter sa conduite aux circonstances du 
temps et du milieu où il devait agir ; aussi le succès avait il 
couronné ses efforls. Mais il est arrivé un jour où ce succès 
mème lui a donné une confiance aveugle dans le système, 
la méthode et le procédé qui le lui avaient procuré; il lui a 
aussi enlevé l’aiguillon qui excitait autrefois son activité 
et son ingéniosilé. Par infatualion et par paresse, il s'est 
alors érigé en principe le respect absolu et exclusif de la 
tradition ; il s’est borné à répéter, d’une façon toujours 
identique, ce qui lui avait réussi d’abord ; ses idées se sont 
cristallisées. [1 est devenu immuable, tandis qne le monde 
changeait autour de lui. Un moment est enfin venu où son 
action a été frappée complètement de stérililé, où il est 
devenu un ètre inulile à la Société. 

Quand tout change sans cesse et se modifie rapidement 
comme en nos temps modernes, quiconque néglige le soin 
de faire subir à ses idées, à sa conduite, à sa manière d’être 
une sorte d'évolution téléologique continue, arrive fatale- 
ment à cet élat de sénilité sociale, en quelque sorte, qui Île 
fait passer dans la catégorie des êtres ou des choses suran- 
nées, qui n'ont plus de raison d'exister. On appelle cela 
« se survivre à soi-même, » 


Il en est pour les institutions comme pour les individus. 

Grâce à Dieu, Messieurs, — je me hâte de le dire dans la 
crainte qu’on n’interprète mal mes paroles et qu'on ne me 
suppose une pensée qui n’a jamais élé la mienne, — l'Aca- 
démie d'Arras est restée trop jeune et trop active pour qu'on 
puisse, même avec le plus grand pessimisme, craindre pour 
elle, d'ici à longtemps, un sort semblable. Elle n’en est pas 


— 175 — 


moins soumise à loi commune. Si éloigné donc que soit le 
danger, c’est un devoir pour ses membres de ne rien négli- 
ger de ce qui peut l'en préserver. 

Le stimulant le plus eflicace pour aiguillonner la pré- 
voyance, c'est l'image vraie et mème poussée un peu au 
noir, des conséquences qui pourraient résulter de son oubli. 
Ne craignons donc pas de la regarder bien en face. 

On dénomme Surcirances, en sociologie, ces institu- 
tions qui avant manqué de souplesse et de malléabilité, 
restées par suile immuables dans un monde essentiellement 
changeant,ont cessé d'y avoir leur raison d’être; elles ont 
été remplacées ou supplantées dans les services qu'elles 
rendaient à la société par des organismes nouveaux, mieux 
appropriés aux besoins actuels. En cet élat, elles vivent 
encore quelque temps, entourées d’un certain respect en 
souvenir des services qu’elles ont rendus autrefois ; mais, 
dans un siècle aussi positif que le nôtre, ce respect ne tarde 
pas à s’alténuer ; il se teinte d’une nuance légèrement iro- 
nique, puis il disparaît complètement et, avec lui, disparait 
aussi la dernière raison qu'elles avaient d'exister encore. 

Les institutions ont, il est vrai, sur les individus l'avan- 
tage d'échapper à la vieillesse physiologique qui, pour les 
derniers, est inéluctable. Par le renouvellement de leurs 
membres, des éléments nouveaux viennent sans cesse rem- 
placer les plus anciens qui disparaissent et ils apportent 
dans la collectivité une jeunesse, une vigueur toujours nou- 
velles. Mais, plus que les individus, elles sont exposées à 
celte sénilité sociale qui les fait passer d’abord à l’état de 
survivances, puis à l'anéantissement complet. L'esprit de 
tradition dont nous avons reconnu la nécessité y fait rarement 
défaut : les anciens membres ne manquent pas à leur tâche 
qui est d'en pénétrer les nouveaux venus ; mais il en est tout 
autrement de l'esprit d'initiative : l'intérêt collectif qui devrait 
inspirer l'effort nécessaire pour rajeunir la tradilion et la 
vivifier, y est souvent bien moins actif que l'intérêt individuel, 


— 176 — 


Aux institutions, plus encore peul-ètre qu'aux individus, 
s'impose donc, sous peine de vieillir et de disparaitre, la 
nécessité de se livrer fréquemment à une sorte d'examen de 
conscience téléologique ; leurs membres doivent s’efforcer 
de ne jamais perdre de vue celte nécessilé. Vous le savez 
bien, Messieurs ; et n'est-ce pas quelque chose comme cela 
que vous proposez de faire à une séance prochaine, en 
recherchant si quelques modifications utiles ne pourraient 
étre apportées aux traditions, passablement anciennes déjà, 
de voire concours de poésie ? 


Mais ce travail, qui consiste à vérifier si les moyens usités 
antérieurement restent toujours ceux qui conduisent le 
mieux à son but et à toujours choisir les plus efficaces est, 
pour une institution, beaucoup plus complexe que pour’ un 
individu. Tandis que celui-ci vit et se perpétue automatique- 
ment en quelque sorte, par l’entrelien et l’évolution continus 
et inconscients de ses organes, les institutions, nous l'avons 
vu, doivent veiller à leur renouvellement, s’en préoccuper et 
y procéder par le choix, l'introduction et l’incorporalion 
d'individualités étrangères. 

Tout d’abord donc, et avant mème de songer à remplir 
leur but, il leur faut penser à assurer leur existence, pri- 
mum vicere : recruler de nouveaux membres et surtout 
faire, de ces recrues, des membres véritables, effectifs, 
agissants. Et en effel, le désir de coopérer au but social 
d’une institution et de collaborer à l’œuvre collective qu'elle 
doit accomplir n'est pas le seul, ni même toujours le princi- 
pal motif quiattire à elle ceux parmi lesquels elle peut choisir 
ses membres nouveaux. On désire faire partie d'une société, 
tout d’abord au moins, pour l'inlérèt personnel et positif 
qu'on y croit trouver, pour l'agrément qu'on espère y ren- 
contrer, pour l’honneur qu’on en doit retirer. Petil à petit, 
seulement, ces mobiles individuels, égoïstes font place à 
d'autres sentiments plus désinléressés : les membres qui en- 


— 177 — 


trent dans une société y subissent une progressive assimila- 
tion qui, d'abord, leur fait trouver une satisfaction person- 
nelle dans l’accomplissement de l’œuvre commune, puis, 
qui les y rend plus ou moins complètement dévoués. 

Pour en arriver là, pour stimuler l’activité de ses mem- 
bres nouvellement incorporés, pour se les assimiler, une 
société doit d'abord les attirer à elle, les faire venir à ses 
séances et, pour cela, apporter, s'il le faut et dans la mesure 
où cela est nécessaire, quelques distractions aux occupations 
qui devraient être essentiellement les siennes. Néanmoins, 
la force la plus puissante pour établir entre tous les mem- 
bres d'une société la cohésion désirable, pour stimuler leur 
coopération c'est encore la conscience du but même de 
celle société, c’est l'attrait que celui-ci exerce quand il se 
dégage aux yeux de tous d’une façon bien nette, quand par 
son importance ét par son élévation il frappe les imagi- 
nations, élève les cœurs, éveille le courage et l’énergie de 
tous. 

À tous points de vue donc, il importe avant tout à une 
société de bien mettre en relief ce but qu’elle propose à 
l’activité de ses membres et vers lequel doivent converger 
tous ses moyens. 


Mais, avant de le mettre en relief, il faut le bien déter- 
miner et celte délermination réclame elle-même une préoc- 
cupation constante : d’une façon absolue, les institutions ne 
peuvent pas toujours rester fidèles au but pour lequel elles 
ont été créées ; la nécessité s'impose souvent à elles de 
varier leur orientation première ; c’est là une conséquence 
de la durée de leur existence comme c’est une condition 
de leur longévité. 

Les institutions, surtout celles qui, comme la nôtre, ont 
un caractère public, n'existent pas pour elles-mêmes, ni 
pour leurs propres membres ; elles ne sont que des instru- 


ments, des moyens organisés pour procurer satisfaction à 
| 12 


— 178 — 


un besoin, à une nécessité sociale. Elles ont donc le devoir 
de suivre dans leurs variations, les besoins ou les nécessités 
auxquels elles ont mission de répondre. Ce dont il faut 
qu'elles se préoccupent, c’est bien plus de remplir, sur la 
scène et dans le genre qui sont les leurs, le rôle le plus utile 
possible que de rester scrupuleusement fidèles à celui qui, 
le premier, s'était imposé à elles. C’est donc un genre 
spécial d'utilité qu’elles doivent se proposer pour but, et 
c'est en vue de ce but qu'elles doivent déterminer l'objet 
immédiat de leur activité, les moyens de le réaliser et par 
suite leur façon d'agir tout entière. 

On ne saurait déterminer d’une façon logique et précise, 
le rôle particulier que, à un moment donné, une institution 
doit remplir dans la société, sans s'inspirer de certains 
principes sociologiques. Si la communication que je viens 
de vous faire, Messieurs, ne vous a pas paru trop abstraite 
et vous a présenté quelque intérèt, je pourrai ultérieurement 
vous faire l'exposé de ces derniers principes. 


ee GE tn ee aucun 
Re a td. 


MIETTES 


POËÉTIQUES ET HUMORISTIQUES 


DE 


l'Histoire d'Arras 


Par M. Gustave ACREMANT 


Membre residanke. 


PROLOGUE 


do recueille de nos jours, avec grand soin, les chansons 
2 patoises de la fêle d'Arras. Leur collection est réputée 
une revue familière de notre histoire locale, et les archéo- 
logues la considèrent comme une source précieuse de ren- 
seignements pour le récit des faits qui se passent en notre 
siècle. 

Cette collection commence seulement en 1812 ; mais aupa- 
ravant, pendant tous les siècles précédents, l’on peut dire 
dès l'origine même de notre cité, la poésie a fleuri à Arras ; 
il est donc aisé, en empruntant à l’un ou à l’autre, de rappeler 
en vers les principales phases de notre histoire. 


— 180 — 
Tel est le but de ce travail : 


Vous y verrés les gestes de voz Pères 
Et leurs vertus, s'ils furent vertueux ; 
Vous y lirez aussy leurs vitupères, 

S'ils ont esté pervers et vicieux... (1). 


Nos vieilles chansons populaires se trouvent réunies dans 
une dizaine de volumes manuscrits provenant de l'Abbaye 
de Saint-Vaast et dans les Mémoires du P. Ignace, savant 
capucin, qui a rassemblé avec impartialilé tout ce qui 
concerne notre histoire. 

J'ai complété l'œuvre à l’aide de coupures faites ça et là, 
principalement dans le long poëme du P. Dom du Buisson, 
dans plusieurs autres manuscrils de notre Bibliothèque 
communale, enfin dans diverses collections particulières. 

Ces quatrains, ces odes, ces vaudevilles ne sont certai- 
nement pas tous dignes du Parnasse : 


Sunt mala, sunt quædam bona, sunt mediocria plura 12). 


Mais, à défaut de la qualité, ils auront du moins l’avan- 
tage de présenter l'histoire sous un jour plus riant que Îles 
écrivains n’ont coutume de le faire. 


Celuy qui désire apprendre 

Et qui scavant se voudra rendre 
En guerre, estat, religion, 

Dont il fait sa profession. 

Qu'il lise hardiment cette histoire 
Et qu'il retienne en sa mémoire 
Les lecons qu'apprendre on y peut. 
Si sage devenir on veut... (3). 


ee 


(1) Chronique de Hollande, t. 1. 


(2) Martial. 
(3) Ode, par L. P , dédiée à J. F., Le Petit historien (1601). 


a PS mm LS RS, me 


— 181 — 


Arras sous les Romains, les comtes de Flandre, 
et les comtes d'Artois. 


Sous prétexte que les archéologues font remonter l’origine 
d'Arras jusqu'aux ténébres de l'antiquité, je crois qu'il se- 
rait audacieux de ma part de chercher à expliquer ce qu'’é- 
tait notre Nemetocenna Cioitas à l'heure où Lycurgue 
dictait à Sparte ses lois pleines de sagesse. 

Un poète, il est vrai, dit en parlant des Troyens : 


Leurs lampons du siège d'Arras, 
Leurs bottes où nichent les rats (1). 


Malgré cela, ce serait peut-être remonter un peu trop haut, 
et d’ailleurs c’est inutile : 


Ma courageuse France est pleine de guerriers, 

Dont les faicts ont acquis mille et mille lauriers, 
Renommés par le monde autant qu'un preux Achille : 
La Grèce n’en eut qu’un, elle, en à plus de mille (2). 


Je n’en veux citer qu'un exemple, Comius : 


À l'amour du pays, son orgueil, son envie, 

J, Atrébate toujours a consacré sa vie. 

Et quand pour l’asservir on foule ses sillons, 
Il lutte avec ardeur contre cent bataillons (3). 


(1) L'enfer burlesque ou le sirième livre de l'Enéide travestie. 
(2) Brudamante, tragédie de R, Garnier. 
(3) Poème de Mine Plocy de Bertier. — Mss de la bibl. d'Arras, 


— 182 — 


Cependant son courage est impuissant et il succombe 
écrasé par le nombre : 


Au milieu des vapeurs d’une brumeuse aurore, 

Sur les bords de la Sambre on croirait voir encore 

De l'immortel César les grandes légions 

Terrasser des Morins les vaillants bataillons. 

L’'Atrébate est vaincu, mais il garde dans l'âme 

Contre ses ennemis la haine qui l’enflamme, 

Et malgré les bienfaits des empereurs romains 

Il voudrait dans leur sang pouvoir plonger ses mains (1) 


Il me semble inutile d’insister ici sur la conquête romaine 
et je ne ferai aucun commentaire nouveau sur Jules César : 


a Rire o sec Portant partout la guerre 
Rome devint Maitressa et Reine de la Terre... 
Aux dépens de l’Europe elle s’estoit formée, 

Et contre sa grandeur toute l’Europe armée 
Reprit en peu de jours tout ce que ses Césars 
Avoient pu conquérir de plus fameux rempars. 
Le repos la perdit... le Inxe et les délices 
Changèrent sa valeur en mille et mille vices. 
Les Gaulois imitant sa grandeur héroïque 
Déclarent aux Romains une guerre publique : 
On voit partout briller leurs nombreux étendards, 
Rome mesme contre eux 4 de foibles rempars... 
Enchaynant ses Préfects par un juste revers ; 
La Gaule se fait libre et les charge de fers... (2). 


Ces débuts de nos annales, quelque brillants qu'ils parais-: 
sent être, n'en sont pas moins attristés par des pages san- 
glantes. De temps à autre les Wendes, les Hérules venaient 


(1) Poème Plocq. Mss. de la bibl. d'Arras. 
(2) De Bérigny, Histoire de France en vers (1714). 


— 183 — 


semer le pillage et la mort dans notre contrée, et de quelque 
côté que l’on se tournàt : 


On voyait dominer d'une hauteur égale 
Un Goth dans un empire et dans l’autre un Vandale (1). 


Partout où ces Barbares, 


portoient leurs pavillons, 

Un déluge de sang inondoit les sillons. 

Le carnage et l’horreur, secondant leur vaillance, 
Avecque leur orgueil sembloient d'intelligence, 
Et leur cœur appuyant le party des faux dieux, 
Dans son impiété n'épargnoit pas les Cieux (2). 


Nos premiers apôtres tombèrent tour à tour martyrs sur 
les débris de leurs autels ét c'est sur des ruines que les 
Francs construisirent leur royaume : 


Les Francs, peuple guerrier, dans la Gaule établis 
Out donné la naissance à l’empire du Lys. 

D'v régner le premier, Clodion eut la gloire ; 

Il entra dans Tournai, conduit par la victoire. 
Mérovée, héritier de son autorité, 

Transmit un nom fameux à sa postérité. 

Childéric obligé de céder à l’orage, 

S’exila chez Basine et la rendit volage. 

Clovis de leur hyÿmen fut le fruit précieux ; 

Son règne fut fécond en exploits glorieux (3). 


Saint Vaast, son catéchiste, vient alors semer l'évangile 
dans l’Atrébatie, « comme ung vaillant capitaine voyant les 
povres souldars de Christ vagans çà et là, il meist au vent 


(1) Attilu, tragé lie de Corneille. 
(2) De Beérigny. 
(3) Abrégé de histoire de Frunce en vers, par le P. Daniel, jésuite. 


— 18: — 


le noble estendart » et fait entendre « le son de sa trompette 
qui est sa saincte parolle (1). » 


Arras, quel pur encens sort de ton territoire ! 
Saint Waast sur tes débris construit son oratoire, 
Saint Waast, digne vainqueur du barbare Attila, 
Relève la Cité que ce monstre brûla, 

Et la religion, par sa toute puissance, 

Vient au cœur de tes fils ramener l'espérance. 

Je te vois t'élever t'appuyant sur la foi 

Dont Saint Waast t’'inspira l'évangélique loi. 

Sur ton sol fécondé tombe la manne sainte 

Qui redouble l’éclat dont ta gloire est empreinte ; 
Et tu concois alors une nouvelle ardeur 

Pour traverser des tems la périllense erreur (2). 


Les miracles qui accompagnent la venue de ce pieux 
prélat le font entourer de respect et d'amour : 


Autour du saint pasteur l’esprit céleste éclate. 

Père, il tend les deux bras à sa famille ingrate. 

Sous les toits, dans les cœurs, il apporte la paix. 

Il parle de justice en la riche demeure ; 

Va s'asseoir au foyer du malheureux qui pleure, 
Et répand partout les bienfaits (3). 


Depuis lors ce glorieux apôtre est considéré comme le 
fondateur et le patron de notre Eglise : 


Le peuple, doux, humain et très courtois, 
Siège tenant ès limites d’Arthois. 

De tel honneur toujours Saint Vaast vénère, 
Comme s’il fust son patrou et vray père, 
Car il donna de charitable main 

Du ciel luisant le salutaire pain (4). 


(1) Chroniques d'Arthois de François Bauduin. 

(2) Poëme de M"° Plocq. Mss. de la bibl. d'Arras. 

(3) Mém. de l'Acudémie, t. xxx1v, 1862. 

(4) Sancti Vedusti vita et miraculu. Mss. de la bibl. d'Arras, 


— 185 — 


La fête de saint Vaast est célébrée chaque année avec grande 
pompe. Un vieux missel en fixe la date au mois de juillet : 


En juillet Martin se combat, 

Et du Benoitier Saint Vast bat. 

La survint Marguet, Magdelain, 
Jac-Mar, Dor, Anne et Germain (1). 


(1) Ces vers sont tirés d'un volume en latin, qui se trouve dans 
la bibliothèque de l'abbave Sainte-Geneviève à Paris, et a pour 
titre : Messel de l'Eglise de Sees, imprimé à Rouen, l'an 1500. 

En tête du volume se trouve un calendrier où chaque mois est 
suivi d'un quatrain ; celui que nous avons cité correspond au mois 
de juillet. 

Fauquette, expert écrivain, pensionné du magistrat de la ville de 
Lille, a publié en août 1746 douze quatrains sur les douze mois de 
l'année. Celui de juillet est mot pour mot semblable à celui du calen- 
drier de Sainte-Geneviève. Fauquette dit les avoir tirés d'un livre de 
velin sans aucune date, intitulé : Heures à l'usage de Rome, tout 
au long, sans rien requérir, avec les figures de l'apocalypse et plu- 
sieurs autres histoires. 

Un auteur anonyme a donné la clef de ces quatrains : chacun 
d'eux est composé d'autant de syllabes que le mois a de jours, et le 
jour auquel tombe la fête de quelque saint notable est marqué par 
la première syllabe de son nom. Ainsi au quatrain de juillet (31 
jours) on voit la translation de St Martin le #4 ; celle de St Benoit 
le 11, St Vaast le 15, Ste Marguerite, Ste Madeleine, St Jacques, 
les frères Dormans, Ste Anne et St Germain, chacun à leur place. 

Ces quatrains se trouvent encore dans un livre d'heures à l'usage 
de Rome, imprimé à la requête et dévotion de Messire Claude Gouf- 
fier, chevalier de l’ordre du Roy, comte de Caravas et de Maulevrier, 
seigneur de Boisy, grand écuier de France, capitaine des cent gen - 
tilshommes de la maison du Roy, à Paris, par Michel de Vascosan 
1558. 

Chacun de ces quatrains est suivi d'un autre qui compare uu âge 
de la vie de l'homme au mois dans lequel il est placé. Voici celui 
de juillet où se trouve la fête de Saint Vaast : 

Sage doit estre ou ne sera jamais 
L'homme quand il a quarante-deux ans. 
Lors sa beauté décline désormais, 

Comme en juillet toutes fleurs sont pa:sans. 


P. Ignace, 4dd., t. v. 


— 186 — 
Peu de temps après, Arras devient la « forte cité » : 


Sur MNemelocenna, détruite par le glaive, 
Arras, jeune cité, dans la vieille s'élève (1). 


Et sur le conseil de la reine : 


Vouldray en ceste plache fonder une abbaye 
De moisnes, pour prier que pardon vous otrie. 


Le roi Thierry, en expiation du crime de Saint Léger, fait 
construire l'abbave de Saint-Vaast : 


Ainsi li ot couvent Thierri, je vous aftie, 
Et saint Vaast en fonda cette noble abbaye, 
Et là fist grans vertus le noble fruit de vie ; 
Car une beste mue leur fist grant courtoisie, 

A lo pierre poser et le machonnerie. 
Seigneurs, ce fut un ours (2), escripture l'affie. 
Et en la remembrance (3) de ceste œuvre prisie 
En y a tousjours ung et plus en l’abbaye, 


Que les seigneurs nourrissent dedans l'enfremerie (4). 


(1) Mém, de l'Académie, t. xxxiv, 1862. 

(2) La légende de l'ours de saint Vaast est vrdinairement racontée 
d'une manière différente de celle-ci : le saint aurait rencontré un 
ours sur l'empiacement où il voulait ériger son église, lui aurait 
ordonné de se retirer dans les forêts voisines, et l'ours aurait obéi: 
«a Écce subito «x ruinosis speluncis ursus prosiluit, cui vir Dei cum 
indignutione præcepit, ut in deserta secederet locu, et sibi commodu 
inter condensu sylvurum quærerel hubitacula, nec ultra illius flu- 
minis ripas transirel...» — dlbini sive Alcuini opera. 

(3) Remembrance, souvenir. 

(4) Histoire plaisante et récréalive faisant mention des prouesses 
et vaillances du noble Svpperis de Vinevaulx et de ses dix-sept fils. 
— Poucme, 


— 187 — 


L'influence d'Arras grandit surlout par le mariage de 
Judith avec Bauduin dont les hauts faits étaient célébrés à 
l’envi par les jongleurs et trouvères. D'ailleurs, tous les 
comtes de Flandre portérent une affection spéciale à notre 
cité, ainsi qu’en témoigne l’Homère normand (1) : 


Frachois crye Mounjoye et Normands Dez-aie, 
Flamans crye Arras et Angevin ralie 
Et li cuens Thieubaut Chartre et Passeavant crye... 


Ils en firent leur résidence habituelle et y entretinrent une 
cour nombreuse. Sous leur bienveillante direction, la ville 
changea d'aspect : les maisons, les abbayes commencèrent 
à s’y consiruire à grands frais. 

Plusieurs faits importants signalërent Arras pendant cette 
période. Je citerai principalement le miracle du Cierge des 
Ardents : 


Cette céleste chandelle 

Termina heureusement 

La dispute et la querelle 

De deux joueurs d'instrumens 
Il à brulé, j'en assure, 

Depuis mille cent cinq ans, 
Douze cent soixante-dix-huit heures ; 
Mais le plus rare et charmant, 
C’est qu'il conserve son être, 

Et sans diminution : 

Ou le voit toujours paraitre 

En même perfection (2). 


(1) Robert Wace ou Gace, poute anglo-normand du XIJ" siècle. 
(2) Discours sur le Suint-Cierge d'Arras, par le KR. P. Fatou, 
prieur du couvent des Dominicains d'Arras, 1744. 


— 188 — 


La dévotion de la Sainte-Chandelle s’étendit bientôt au 
loin : 


Vierge qu on ne peut que trop louer, 

A qui on doit se dévouer, 

O vierge, nous vous présentons 

Ce cierge qu’en nos mains nous portons. 
Chastes conservez-ncus partout ; 
Vierge sainte, priez pour nous (1). 


Cette pieuse légende a inspiré de nombreux poëèles (2) : 


Cent auteurs, depuis, ont épuisé leur écritoire 

Pour faire et refaire encor cette histoire, 

Pour faire et refaire et rerefaire cette histoire ; 

De les copier, ah ! foi d’Itier, je me garderai bien, 

[ls en ont trop dit pour que j’y puisse ajouter rien (3) 


Parmi ces écrits, je signalerai principalement une ode (4) 
adressée aux mayeurs et confrères de la corporalion des 
Ardents : 


Quel fléau, quelle horrible peste 
Infecte les airs de ses feux !... (o). 


(1) Noëls et cantiques de l'abbé Pellegrin. Mss. de la bibl. d'Arras. 

(2) Voir Terninck : Notre-Dame du Joyel, ou histoire légendaire et 
numismatique de la chandelle d'Arras. — De Linas : La confrérie de 
N.D.desArdents.—Baron Cavrois: Cartuluire de N.-D. des Ardents. 
— Terninck: Histoire de l'architecture et des brauc-arts d': la ville 
d’Arrus, etc. 

(3) Autour du déclassement, Grande revue fantastico-arrageoise. 
Arras 1889. 

(4) P. Ignace. Jiec.,t v. 

(5) Cette ode, qui contient deux cents vers, se trouve parmi les 
pièces justificatives que M. Terninck cite à l'appui de son travail, 
Notre-Duine de Joyel. S'il est inutile de la reproduire ici, il est 
cependant nécessaire de signaler que cette pièce de vers, restée 
jusqu'ici sans signature, est due à la plume de M. Masson, acadé- 
micien honoraire de la Société littéraire d'Arras. 


— 189 — 


Le récit merveilleux de l'apparition du Saint-Cierge a 
aussi engendré la satire. De quoi ne rit-on pas ? 


Toujours brûler et ne s'éteinire pas 
Est une fable : on le croit dans Arras 


Cette croyance n'élonne pas notre poëte qui en rejette la 
responsabilité sur le peu d'intelligence de nos ancètres : 


Tel on étoit dans le Pays d'Artois, 

Pays semblable aux coteaux Champenois, 
Où l’on naît sot, non pas pour le paraître, 
Le devenir, mais seulement pour l'être, 
Comme l'on dit, toute une éternité (1). 


On fit aussi intervenir le Saint-Cierge dans un refrain 
populaire que l'on composa contre Robespierre d'Arras et 
Mirabeau de Provence : 


La Saint’ Chandel’ d'Arras 

Et l’ Flambeau d'la Provence, 
S'ils ne nous éclair’nt pas, 
Mett’nt le feu dans la Franco. 
On n’peut pas les toucher, 
Mais on compt'les moucher (2). 


Si la foi de nos pères a donné lieu à des pampbhlets, il n'en 
est pas moins vrai que le culte de Marie remonte aux pre- 
mières années du christianisme, et nos ménestrels eux- 
mêmes n'ont pas craint de lui dédier des ballades : 


Joncesse, folie et enfance 

M'ont fait pécher très-grandement, 
Je te supplie, mon ignorance 

Tu excusez aulcunement. 

Quand venra mon trespassement, 
Ayde moy, virgopia, 

Je t’en supplie dévotement 

En disant : Ave Maria (3). 


(1) La Chandelle d'Arras, poème en huit chants par Dulaurens. 
(2) Dictionnaire d'anecdotes. 
(3) Horæ beatæ Virginis, Mss. de la bibl, d'Arros. 


— 190 — 


Un autre s'écrie : 


O escharboucle reluisant 

Nuit et jour saus obsecurité, 
Esmeraude très cler luisant, 

O saphir de fécundité.. 

A mwa très grant nécassité, 

Je vous requier, très saincte dame, 
Quant à morir seray cité 

Qu’ayes pitié de me povre ame (1). 


Quelques années plus tard, les Croisades sont prèchées 
par Pierre l'Ermite : 


Vos qui amés de vraie amor, 
Eveilliés vos, ne dormeis pais ; 
L’aluete vos trait le jor, 

Et si vos dit en ses refrais : 

Or est venus li jor de pais, 

Que Diex par sa très-grant doucor 
Promet à ceus qui por s'amor 
Penront la ereus, et por lor frais 
Sofferront paine nuit et jor ; 

Or verra il les amans vrais.. (2). 


Cet appel fut entendu par nos preux chevaliers 


….. dont le sang et le nom 

Ont jusques au Levant acquis un grand renom, 
Où ces vaillans héros près de la Palestine 

Ont souvent confondu la fierté sarasine, 

Ont vaincu si souvent, et jetté dans l'effroy 

Les ennemis mortels de notre Sainte-Foy... (3). 


(1) Oréson en balladr à la vierge Marie. Mss. de la bibl. d'Arras. 
(2) Appel à la croisude, — Chansons historiques sans nom d'auteur. 
(3) Mss. du KR. P. Dom du Buisson. Bibl. d'Arras, 


— 191 — 


À la tète de ces seigneurs marchait Philippe d'Alsace, que 
l'on considère comme l’un des princes les plus puissants de 
son époque : 


Chancons, Phelippe salue 
Le conte sené 

Qui a France maintenue, 
Proesce enmeudré 
Chevalerie honeré 

Largcce qni iert vencue 

R'a mis en sa poesté .. (1). 


Le mariage de Philippe-Auguste avec Isabelle de Hainaut 
Sépara la ville d'Arras de la Flandre. 


La valeur d'un héros n'attend pas sa vieillesse, 
Il apporte en naissant sa gloire et sa sagesse, 
Philippes quoyque jaune eut tant de qualitez 
Qu'il receut en naissant le nom de Dieu ionné, 
Celuy de Prince Auguste en estant couronné, 
Celuy de Conquérant à la fin de sa vie. (2). 


Cependant l'abandon de l’Artois est loin d'être populaire, 


Et l’orgueil du Flamand renouvelle la guerre... 

Ce fut lors qu’on donna le combat de Bovines, 

Où la guerre roulant de sanglantes ravines, 

Et le Ciel couronnant le front de nos Guerriers, 

Du plus beau sang du monde arrosa nos lauriers. (3). 


Cette bataille, qui consomma «le divorce d'Arras el du 
comté de Flandre », eut lieu le dimanche 27 Juillet 1214 : 


L'an mil deus cent et dix et quatre 
S’ala Ferrans au roy combattre : 
Ou mois que l’on soie l’avene : 

Et au jour de la Magdeleine, 

Fu à Bovines la bataille. (4). 


(1) Chansons de Gautier d'Éspinau. 

(2) De Bérigny, Histoire de France en vers, 
(3) De Bérigny. 

(4) Chroniques de Saint-Magloire. 


— 192 — 


Les milices d'Arras y figurèrent avec la bannière de la 
Cité, et les vers gravés sur la porte Saint-Nicolas ont con 
servé la mémoire de cet évènement : 


Maistre Pierre de l'Abeye 
Fit de ce œuvre la Maistrie. 
En après l’Incarnation 
Jesu, ki sofri Passion... (1). 


Le combat fut sanglant, et long-tems disputé, 
L'Airle et les Léopards combattant d’un côté 
Sembloient ne respirer que le sang, que la glaire, 
Et que l'espoir certain d'une illustre victoire. 
Nos Lys d'autre costé brillant avec éclat, 

Ne promettoient rien moins que l'honneur du combat... 
Philippes sous les piels d’un cheval abattu, 

Eut besoin toutefois de toute sa vertu ; ... 

Ce péril suspendit la victoire long-tems 

Et tint des deux Partis le bonheur en suspens. 

En faveur de nos Lys, enfin elle se range... 

Et le Flamand, conduit en triomphe à Paris, 

Eut loisir d'y pleurer sa honte et son débris (2). 


Le malheureux comte de Flandre, emmené captif, fut 
accueilli par les rires du peuple, qui a rarement pilié des 
vaincus, et qui chantait en le voyant passer : 


Ferrand portent deux auferant 

Qui toue deux sont de poit ferrand. 
Ainsi s'en va lié en fer 

Comte Ferrand en son enfer. 

Les auferants de fer ferré 
Emportent Ferrand enferré (3). 


(1) Ces vers ont été souvent reproduits. Voir Locre, Terninck, 
mais principalement Statistique monumentale, la porte Saint- 
Nicolas, par M. C. le Gentil et les notes de M. Guesnon dans le 
Bulletin de lu Commission des monuments historiques. 

(2) De Bérigny. 

(3) Guillaume Guiart, Loyuux Lignages. 


— 193 — 


Robert de Béthune, avoué d'Arras, fut également fait pri- 
sonnier, mais étant devenu, après cette bataille, l’un des 
seigneurs les plus opulents de l'Artois, grâce à son mariage 
avec [sabeau de Moreaumès, il prit le parti d'abandonner 
les armes : 


Robert de Béthune, entendès, 

Dites que vous en est avis, 

Dites se vous amenderès 

De ce dont estes enrichis ? 

Grant terre et belle dame avés... (1). 


A la mort de son père, Louis IX donna le comté d'Artois 
à son frère, et Robert, notre premier comes Atrebatensis, 
s’appliqua, à l'exemple de Blanche de Castille et de saint 
Louis, à faire régner la justice et le bonheur dans toute la 
province : 


Robert, ce grand héros, malgré l’onde et le vent, 
Par là se disposoit aux exploits du Levant, 

Qu'il entreprit enfin avec Louys son frère. 

Ces héros projettoient d’arracher au Soudan, 

De retirer du joug du fier Mahometan, 

Le pais, où le Christ avoit pris sa naissance. 
Damiette, déjà soustraite à sa puissance, 

Faisoit qu’en son malheur le barbare Tyran 
Insultoit le Destin, trembloit pour l'Alcoran; 

La plupart de ses gens, plioient même bagage, 
Quand Robert, animé d’un excès de courage, 
Force les Sarrasins, pénètre dans leur rang, 

Les met dans le désordre, et couvert de leur sang, 
En poursuivant trop loin une triste victoire, 
Meurt enfin sous leurs coups en héros plein de gloire...(2). 


(1) Chanson de Sauvage de Béthune. 

(2) Mss. du P. du Buisson. Bibl. d'Arras. 

La bouillante ardeur de Robert d'Artois, fut cause de la perte de 
la bataille de Mansourah ; il y périt à l'âge de 33 ans. 


J'ay faict rougir du Nil l'ensanglanté rivage 
Y rendant par ma mort mon nom éternisé…. 


13 


— 194 — 


Robert II hérita de son père le courage et la bravoure : 


Et le siens cors i fist tant d'armes 
Qu'il fist de cors partir moult d’ames (1). 


Dans le Roman de la Rose, nous voyons aussi le « bon 
comte d’Arthois » cité comme un véritable modèle de « gen- 
hllesce » : 


ét li bons cuens d’Artois Robert, 
Qui dès lors qu’il issi du bert 
Hanta tous les jors de sa vie 
Largece, honor, chevalerie, 

N'onc ne li plot oiseus sejors, 
Ains devint hons devant ses Jors, 
Tex chevaliers prens et vaillans, 
Larges, cortois et bataillans 

Doit par tout estre bien venus (2). 


La guerre est déclarée entre Edouard I®r qui fait alliance 
avec Gui de Dampierre, comte de Flandre et le roi de France : 


Philippe passe en Flandre, et le comte d'Artois, 

Se joignant avec luy fait mille beaux explois. 
Tournay, Furnes, Doüay, Bergues, St-Vinox, Bruges, 
Furent par sa valeur punis de leurs grabuges (3). 


Robert, « dict Illustre », peut donc s’écrier avec raison : 


Qui plus brave que in0yÿ vainqueur se povoit rendre 
En Navarre, Acquitaine, en Calabre et en Flandre, 
Et de lauriers égaux sa teste couronner ? 

Le ciel dessous le fer illustre m'a faict naistre, 
Soubs le fer ma jeunesse invincible paraistre 

Et soubs le fer encoire m'a vie terminer (4). 


(1) Chronique de Saint-Magloire. 

(2) Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jean de Meun. 

(3) Histoire du S' de Bérigny. 

(4) Prosopopée des comtes d’Arthois, par Charles de Flandre, 
escuyer, Sgr Herzeau, eschevin de la ville d'Arras, 


— 19 — 


La prospérité d'Arras s'élève alors à son apogée et Phi- 
lippe le Bel vient y séjourner avec la reine. Puissance, 
richesse commerciale, littérature font de cette ville l’une des 
plus brillantes de l’Europe. A côté des Louchart, ces ban- 
quiers plus riches et plus altiers que des princes, nous 
apercevons toute une pléiade de poëtes (1) qui récréent la 
bourgeoisie, le clergé et la noblesse : 


On les cite partout ses enfants bien aimés 

Dans les riants tournois, aux festins, dans les fêtes, 
Tour à tour ménestrels, jouteurs, guerriers, poètes, 
Conviant à leurs jeux, des pays d’alentour 

Echevin, grand seigneur, lutteur et troubadour ; 
Faisant appel à tous, sans jalouser personne, 

Ils donnent aux vainqueurs pour prix une couronne. ..(2). 


Dans ces puys d'amour, nos poètes arrageois paraissent 
les premiers. 

Voici d'abord l'avocat de Saint-Vaast, maitre Simon 
d’Authie qui se plaint de l’inconstance de sa maitresse : 


Faus est qui à escient 

Vuet sor gravelle (3) semer : 
Et cil plus, qui entreprent 
Volage feme à amer... (#). 


(1) Recherches biographiques sur les trouvères artésiens, par 
A. Guesnon. 

(2) Poème Plocq. Mss. de la bibl, d'Arras. 

(3) Gravelle, gravier, sable. 

(4) Chansons de Simon d'Authie, magister Simon de Altviu, 
avocat de Saint- Vaast et chanoine d'Amiens. 


— 19% — 


Adam de Givenchy nous exprime ensuite des sentiments 
de tristesse et de jalousie : 


Dame de moi seul amée 

Convoitie de plusours, 

Vostre haute renomée 

Vos fait véoir de faus tours... (1). 


Pierre de Corbie console un berger, surpris dans un entre- 
lien amoureux et frappé sans pitié par son rival : 


Diva ! faus brecier, 
Por quoi pleures-tu, 
Quant por dosnoier (2) 
As esté batu ? 

Boin gré t’en saura 
Cele pour qui fus, 

Et si t'en sera 
Guerredons rendus : 
S'en iert sa pensée 
Envers toi doblée, 

Si t'amera plus... (3). 


Gilles le Vinier, dans ses poésies, se fait recommander par 
l'élégance de la versification et la recherche heureuse du 
rhythme : 


Icelle est la très-mignote 
Note 

Qu’amors fet savoir. 
Avoir 

Qui puet bele amie, 
Mie 

Nel doit refuser, 
User 

En doit sans folie... (4). 


(1) Chansons d'Adam de Givenci. 

(2) Dosnoier, faire l'amour, faire la cour. 
(3) Pastourelles de Pierre de Corbie. 

(4) Chansons de Giles le Vinier. 


— 197 — 


Guillaume le Vinier nous raconte les amusements des 
bourgeois des environs d'Arras : 


Le premier jour de mai, 
Cil dous tans cointe et gai 
Cheminai, 
Entre Arras et Douai 
Deux touses (1) encontrai. 
Foille et glai 
Et Mai 
Portent à fuison 
Et chantent un nouvel ton (2). 
Quand ces moissons sont cueillies 
Que pastouriaus font rosties, 
Baisseles sont revesties, 
Rabardiaus font rabardies 
Maint musart jua 
Cil de Feuchiere et d’Aties 
Ont prises espringueries 
Et moult grandt renvoiseries 
De sons, de notes, d’estives 
Contre ceux de là... (3). 


La femme d'Arras, qui inspire si bien nos poètes, jouissait 
sans doute alors d’une réputation exceptionnelle, car Îles 
trouvères étrangers eux-mêmes lui dédient des fabliaux : 


Chanson, t'en iras 
A la plus vaillant 
Qui soit en Arras... (4) 


(1) Toustes, jeunes filles. 

(2) Pastourelles de Guillaume le Vinier. 
(3) Jeux-partis de Guillaume le Vinier. 
(4) Chansons de Pierre de Douai. 


— 198 — 


Au-dessus de tous ces trouvères nous voyons briller Jean 
Bodel, le célèbre auteur du Jeu de St-Nicolas, et Adam de 
la Halle qui, en mettant en scène Robin et Marion, a créé 
notre opéra-comique français. 

L'amour et le vin ne cessent d’être célébrés dans leurs 
vers. Sans doute leurs chansons ne ressemblent en rien aux 
grands poèmes que l’on écrit de nos jours et où l’art 
recherché régale tout au plus les délicats ; elles respirent 
simplement une gracieuse naïveté qui charme [1). 


Adam de la Halle peut-il être plus doux, plus affectueux, 
lorsqu'il adresse cet adieu à celle qu'il aime : 


Belle très douce amie chière 
Plus tristement de vous je pars 
Que de rien que je laisse arrière. 
De mon cœur serez trésorière, 
Et le corps ira d'autre part... (2), 


Et Raoulet, le crieur de vin de notre poëte-lépreux, 


(1) On reproche quelquefois aux chansons de nos vieux trouvères 
d'avoir trop souvent un goût de terroir. Est-ce toujours un défaut ? 

Quênes de Béthune répondit à ceux qui accusaient ses poésies de 
sentir l'Artésien, par une fine épigramme : 


La roïne ne fit pas que courtuise 

Qui me reprist, elle et ses fiex li rois; 
Encoir ne soit ma parole française, 

Si la puet-on bien entendre en françois. 
Ne cil ne sont bien appris ne cortois 
Qui m'ont repris. si j'ai dit mot d’Artois, 
Car je ne fus pas norriz à Pontoise. 


(Chanson de Quênes de Béthune contre l'impolitesse des seigneurs 
de la Cour de France qui s'étaient moqués de son langage.) 
(2) Adam de la Halle, Chansons et rondeaux, 


peut-il mieux achalander sa marchandise qu'en s’écriant : 


Savoureux, exquis, franc et gros, 
Rampant comme écureuil au buis. 
Sans nul goût de pourri ni d'aigre, 

Ïl court sur lie et sec et maigre. 

Clair comme larme de pécheur, 
Croupant sur langue au connoisseur. 
Aultres gens n'en doivent goûter... (1). 


J'entends déjà dire : Ces bouts-rimés, c’est de la petite 
bière. C'est possible, 


Mais la petite bière a du bon, hein ! les fieux ! 

Ça rafraichit comme un grand vin, quelquefois mieux. 
Bien sûr que nous aimons les opulentes tables 

Aux lourds couverts d'argent, aux menus délectables, 
Où s’entassent des mêts, rôts, ragoûts, venaisons, 
Venus des quatre coins de tous les horizons, 

Sous le charme des fleurz et l'orgueil des lumières ! 
Mais nous trouvons aussi des saveurs coutumières 

Et plus douces souvent sans tous ces tralalas 

A tel repas frugal, composé pour tous plats 

De ceci, qu'on déguste au fond de quelque échoppe : 
Le beurre du pays en tartine et la chope. 

Ton œuvre, Maitre Adam de la Halle est ainsi. 

Qu'ils la méprisent ceux qui ne sont point d'ici !... (2). 


Un neveu du « Bossu d'Arras » fait aussi des vers : 


Cil, Jehannes Mados eut nom 
Qu'on tenoit à bon compaignon. 
D'Arras étoit ; bien fu connus 
Ses oncles Adam li bocus... (3). 


(1) Jean Bodel, le Jeu de Suint-Nicolas. 
(2) À Adam de la Halle, poésie de Jean Richepin, 
(3) Jean Mados, né à Arras en 1240. 


— 200 — 


L'on peut, il est vrai, rencontrer des poésies moins aima- 
bles que celles dont il a été rappelé quelques vers : 


Qui veult sa feme à gré servir 

Et viese (1) mason entretenir 

Et à ses povres amis aidier 

C'est toujours à recommenchier (2). 


Mais cette réflexion est celle d’un moraliste. 


Li menestreus ki est disieres (3) 

Il doit par droit estre eslisieres (4) 
De cascun selonc cou k’il vaut, 
C'on ne le tiégne pour ribaut.… 
Car pour çou sont menestrel fait 
Qu'ils doivent les mauvais blasmer 
Et les courtois del tout amer (5). 


Les trouvères ne sont pas seulement des chanteurs de 
couplets, ils sont aussi les vengeurs de l'injustice, les défen- 
seurs des opprimés. Leur liberté de penser et d'écrire les 
fait souvent exiler, mais peu leur importe ! ils n'en conti- 
nuent pas moins à châtier les vices de cette société si opu- 
lente du X111esiècle. S'ils évitent de nommer dans leurs vers 
les riches bourgeois qui les comblent de leurs générosités, 
ils ne leur prodiguent pas moins leurs railleries et il n’est 


(1) Viez, viese, vieux, vicille. 

(2) Hugonis de Folleto, tractutus de claustro corporis et animæ, 
Mss. de la bibl. 

(3) Diseur, disieres, diseur. 

(4) Esliseur, eslisieres, choisisseur. 

(5) Chanson sans nom d'auteur. Mss. de la Bibl. Nationale. 


— 201 — 


pas sans intèrêt de parcourir quelques-unes de leurs chan- 
sons morales et satiriques. 


Ensi est il du markaant 

Ki va l’usure costiant (1) 

D’alun, de poivre etde coumin (2) 

En infer vait tout son cemin 

Par angoisse qui le decoit..…. 

C'est li pourciaus qui tout agrape... (3). 


Les vers suivants semblent avoir inspiré La Fontaine 
lorsqu'il nous dépeint la continuelle inquiétude du financier 
surveillant son coffre-fort : 


Quant il escoute une soris 

Qui furkelle (4) ens ses carbons, 

Teux jus ne li est mie bons ; 

Grant paor a de ses trésors. 

Et 8e il ot crier le fu 

Ainc mais si dolans cuers ne fu ; 

Paor a de se manaudie (5)... 

Si fais cuers ne puert joie avoir... (6). 


Le meilleur moyen pour l’avare de mériter la pilié de Dieu 
est de faire la charité: 


Plus grant pitié Diex on ara.. (7). 


(1) Costiier, pratiquer. 

(2) Coumin, cumin. 

(3) Chanson sur les usuriers. 

(4) Furkeler, fureter. 

(5) Manaudie, richesse, fortune. 

(6) Chanson sans nom d'auteur. 

(7) Chanson sans nom d'auteur. Mss 12615 de la Bibl. Nationale. 


— 202 — 


Les juifs donnent aux chrétiens l’exemple de la cha- 
rité : 


Les Juïs ne resanlent mie, 

Car se il ont ami n’amie, 

Ki soit keïs en povreté, 

A celui font mout grant bonté, 

K'il le relievent par trois fois... (1). 


Et Le Camus résume dans les vers suivants la morale de 
toutes les chansons qui précédent : 


Et cil ki done sen avoir 
Doit cent tans plus graut joie avoir 
Que cil ki en recoit le don (2). 


Les ménages mal assortis inquiètent aussi nos poètes : 
il faut que «li viex » prenne une « vielle roulant » et que 
« li vielle » prenne un «viellart crollant » (3), sinon 


… il m'est avière (4) 
Qu'ils ont perdu tout leur soulas (5). 


(1) Chanson sans nom d'auteur. Voir Chansons et dits artésiens 
du XIII° siècle, par Jeauroy et Guy. Toulouse 1898. ‘ 

(2) Cette chanson, qui raconte l'histoire du marquis de Montferrat, 
commence ainsi : 


Li Camus, qui est nés d'Arras, 
Disi du marcs de Montferras.., 


(3) Viellart crollant, vierllard décrépit. 

(4) Aviôre, avis. 

(5) Soulas, joie, bonheur. 

Bien ait mariages ounis... chanson sans nom d'auteur, 


Les mariages d'argent ne sont pas plus à conseiller: 


Nus ne veut fait mariage 

Por grant avoir ne por argent, 
Ains le fait on por honir gent 

Et por boine cité destruire : 
Cascuns veut mais son voisin nuire, 
Li mariages présentés 

Por offisse ne baretés (1), 

A foi, li male flame l’arde ! 

Arras pert tout par male warde (2). 


Le désir d'acquérir empêchant bon nombre de jeunes gens 
de se marier, un trouvère menace tous les célibataires des 
foudres de l'Eglise en affirmant que le Pape leur ordonne au 
plus tôt de « feme prendre ». 


Encore sai une autre cose 

Que je vos dirai, se jou ose: 

Li cardanal de Rome mandent 
Par tout le paiïs et commandent 
Que trestout cil ki valiet (3) sont 
Ds quarante ans et plus en ont 
Soient marié en cest an, 

U dedens feste saint Jehan 
Soient trestout alè en l’ost... (4). 


I] est utile que l’homme sache choisir entre la femme 
soucieuse du bon ordre et de la paix du ménage et de 
l’effrontée qui s’offrant aux acheteurs devrait porter au tou- 


(1) Mariage bareté, mariage contracté déloyulement. 
(2) Chansons sans nom d'auteur. 

(3) Vallet, célibataire. 

(4) Chanson sans nom d'auteur. 


— 204 — 


pet des brins de paille comme le cheval que l’on conduit à la 
foire voisine. 


Quant li dame est en sen orguel 
Adont vait cembillant (1) de l’œl 

Et regarde amont et aval; 

C’est li manière du keval 

C'on maine vendre ens u markiet…. 
Je volroie, ausi m'ait Dius, 

Que le wesques (2) u li baillius 

Leur feist loier au toupet 

Trois festus mont près del huvet (3): 
Adont si porroit on entendre 

Se c'est kevaus c'on maine vendre (4). 


L'inégale répartition des impôts et principalement du droit 
de tonlieu prélevé sur les marchés a fourni le thème de 
nombreuses chansons dont plusieurs sont connues. Les 
bourgeois indiquaient dans de faux brevets le montant de 
leur fortune, et les échevins déchargeaient leurs parents et 
amis.L'échevinageétaitcontrôlé parl'assembléedelaVintaine 
qui, à son tour, agissait avec autant d’injustice. De là de 
nombreuses plaintes et d'incessants procès : 


Je ne vos os nomer nului 
G'i aroie damage. 

On voit tout cler, voir, au jour d’ui 
Par faus eskevinage, 
Va no cités a rage, 

De coi li pais est destruis ; 

Eu Arras, voir, assès en truis (5). 


(1) Cembiller, lancer des willudes. 
(2) Wesques, évêque. 

(3) Huvet, bonnet. 

(4) Chanson sans nom d'auteur. 
(5) Chanson attribuée à Courtois. 


— 205 — 


L'auteur de cette chanson, tout en disant qu’il ne veut 
nommer personne, fait dans les couplets suivants une longue 
énumération de ceux qui lui déplaisent et qu'il qualifie 
sévèrement. 

Ces diverses chansons sont inégales au point de vue 
littéraire. 1] est cependant difficile d'être bon juge de leur 
valeur. Telle idée qui semble vieille aujourd'hui était neuve 
alors. Telle satire, qui nous paraît bizarre aujourd’hui parce 
que nous ignorons les faits qui lui ont donné naissance, 
élait précisément celle qui passionnail le plus à cette époque. 
D'un autre côté, l’on ne saurait leur accorder une entière 
confiance, car la médisance se cachait fréquemment sous la 
leçon de morale : 


Quant enviex son voisin voit 

Qui se maintient si com il doit, 

À peu que d’envie ne crieve ; 
Quankes il puet li must et grieve ; 
Ce ne naist mie de bonté. 

Et quant il a par tout conté 
Trestous les maus qu'il onques fist : 
« Vos ne saves fait c’on dist ? 

Cil viniers vent vin à mestrait (1), 
Cil boulenghiers pain a retrait (2), 
Cil macecliers (3) car soussamee (4), 
Et me voisine s’est clamee 

De Cabillau le pissonnier 

Ki li vendi tel pissonier 

On i peûst mengier le mort »... (5). 


(1) Vendre à mestrait, vendre en trompant sur la quantité de la 
marchandise. 


(2) Vendre à retrait, vendre en retenant sur la marchandise. 
(3) Maceclier, boucher. 

(4) Soussae, gdté (en parlant des viandes). 

(5) Chanson de Simon : Simons dist bien . 


— 906 — 


Une autre catégorie de ménestrels nous fait assister à des 
histoires merveilleuses. La dispute entre le Paradis et 
l'Enfer (1) en est un exemple: Paradis menace Enfer de le 
déposséder ; celui-ci propose la bataille; et, la partie liée, 
Paradis choisit pour champion Paris, et Enfer choisit Arras. 
Le combat s'engage. Paradis et Paris, son champion, l’em- 
portent ; Enfer et Arras sont mis à rançon (2). 

Ces anecdotes paraîtront peut-être puériles, mais elles 
m'ont semblé peindre exactement le caractère de cette 
époque. D'ailleurs ce n’est pas tout. Toutes les villes se font 
une gloire d'avoir reçu dans leurs murs des rois, des empe- 
reurs ; Arras reçut la visite de Dieu lui-mème qui, s’en- 
nuyant un jour dans le ciel, vint se récréer en visitant 
notre joyeuse cité (3). 


Arras est escole de tous bien entendre. 
Quand on veut d'Arras le plus caitif prendre, 
En autre paiïs se puet pour bon vendre. 
On voit les honors d’Arras si estendre ; 
Je vi l’autre jor le ciel là sus fendre : 
Dieu voloit d'Arras les motès aprendre. 

Eh ! per li doureles vadon vadu vadourenne. 


Quant Diex fu malades, por lui rehaitier, 
A l’ostel le Prince se vint acointier ; 
Compaignons manda por estudier, 
Pouchins li ainsnés, qui bien set rainsnier 
De complension, d’astrenomier, 
Je vi qu’il fist Diex le color cangier ; 

Eh ! per li. 


(1) Bataille d'Anfer et de Paradis, poème. 
(2) E. Littré, Histoire littéraire de la France. 
(3) Chansons et jeux-partis de Gilcbert de Berneville. 


— 207 — 


Diex a fait mander Robert de la Pierre, 

Car dou viel Fromont seut il la manière 

Si vint Ghilebers, Phelipos Verdiere, 

Et si est venus Roussiaus li tailliere, 

Ghilebers canta de se dame ciere, 

Diex dist qu'il sivra tous tans lor baniere. 
Eh ! per li... (1). 


A ces jeux d'esprit, il faut joindre celui des échecs qui, à 
cette époque, avait assez de succès à Arras pour qu'un 
ménestrel jugeät utile d'en donner la règle dans un poème 
de deux cent quatre-vingt-dix-huit vers (1). L'auteur, content 
de lui sans doute, termnine son œuvre en livrant son nom 
à la postérité : 


Engrebans d'Arras fist ce dit ; 
S'on me demande, j'ai ce dist. 


Mais ces récréations ne faisaient pas négliger dans notre 
ville les œuvres utiles. Le commerce y brillait d’un vif éclat 


(1) Arras est école où tout bien s'entend. Prenez le plus chétit 
d'Arras, vous en tirerez ailleurs un excellent parti. On raconte môme 
tant de bien de cette ville, que je yis l'autre jour le ciel entr'ouvert, 
parce que Dieu lui-même souhaitait d'y venir apprendre les motets 
que l’on y compose. Eh ! per li doureles.…. 

Dieu, par malheur, y tomba malade : pour se guérir, il alla loger 
à l'hôtel du Prince. 11 y convia les gens de la confrérie, afin d'étudier 
avec eux. Pouchin l'aîné, ce fameux astrologue, lui parla s1 nette- 
ment des complexions et des influences, qu'il fit pâlir le bon Dieu 
du dépit de n'avoir rien à lui répondre. Eh ! per li doureles… 

Puis Dieu fit mander à son tour Robert de le Pierre, celui qui sait 
la chanson du vieux Fromont. Vinrent après lui Gilebert, Philipot 
Verdière, et le tailleur Rousseau. Dès que Gilebert eut chanté de sa 
< dame chière », Dieu s'écria qu'il voulait suivre à jamais leur 
bannière. Eh! per li doureles... (Histoire littéraire de la France). 

(1) Ch'est li Jus des Esquiès, 


— 208 — 


et un poëte d'Arras (1) raconte avec fierté la vogue dont 
jouissait alors la manufacture des tapisseries. 


Se tu parles d'art de peintrie, 
D'istoriens, d’enlumineurs, 
D’entailleurs, par leur grant mestrie 
En fut-il oncques de meilleurs ? 

Va veoir Arras ou ailleurs 
L'ouvrage de tapisserie, 

Puis laisse parler les railleurs 

De l’ancienne paleterie (2). 


A l’abbaye du Vivier (3) également l’on faisait des tapis- 
series et des dentelles, ainsi que nous l’apprend le chantre 
de ce couvent : 


Ses filles dans l’ouvroir tous les jours assemblées, 
Sont à faire leur tâche ardentes et zélées. 
Celle-cy d’une aiguille ajuste au petit point 

Un bel étuy d’autel, que l'Eglise n’a point, 
Broche d'or, ou de soye, un voile de calice. 
L'autre fait un tapis du point de hautelice, 

Pour servir certains jours à l’autel de frontal. 
Celle-Ià fait une aube, une autre un corporal, 
Une autre une chasuble, ou chappe sans pareille, 
Où l'or, l'argent, la soye arrangez à merveille 
Représentent des saints vêtus plus richement 
Que leur état n’auroit souffert de leur vivant. 
L'autre de son carreau détachant la dentelle, 

En orne des surplis, ou des aubes nouvelles (4). 


(4) Martin Franc vivait au commencement du XVe siècle. 

(2) P. Ignace., Add. aux Mém.,t. 1v, p. 648. 

(3) L'abbaye était alors établie entre les villages de Guémappe et 
Wancourt. 

(4) L'abbaye du Vivier, poème. Mss. de la bibl. d'Arras. 


— 209 — 


L'abondance régnait donc à Arras. Cependant de temps à 
autre des calamités, des disettes, des inondations viennent 
ruiner les bourgades voisines. En 1273, 


Un torrent étonnant vient fort mal à propos 
Troubler des environs le calme et le repos, 
Qui dans son cours rapide, imitant le tonnerre, 
Renverse, brise, abhat et jette tout prrterre... 


L'abbaye du Vivier, établie au milieu des marais, fut l'une 
des plus éprouvées, malgré les digues que l'on avait cons- 
truites tout à l’entour. 


Le torrent approchant semble écumer de rage 

De trouver un saint lieu qui bouche son passage, 
De ce que ses remparts le tenant en arrèt 
L'empêchent d'élargir ses flots dans le m'irêt. 

Il se répand pourtant dans la plaine voisine, 
Menaçant la maison d’une entière ruine, 

Sa rage réussit. Il mine le rempart, 

[Il renverse, il abat la digue en mainte part, 

Et ses eaux paroissant s'élever dans la nüûe, 

De tous les arbrisseaux elles tent la veüe, 

Le couvent tont entier par la force de l'eau 

Est d'abord entrainé, vogue ainsi qu’un bateau, 
Ménage, ameublement, aliment nécessaire, 

Tout cède à sa fureur, tout cède à sa colère. 
Provisions, récolte, église, bâtiment, 

Sont portez par l'effort du terrible élément 

Dans les fonds les plus bas, où le torrent les traîne, 
Jusqu'à ce que honteux de sa course incertaine 

Il reprend son canal de la même fureur, 

Pour aller autre part répandre la terreur, 
Entraïnant avec luy ses prises moins pesantes : 
Car celles, que leur poids rendoit embarrassantes, 
Restèrent dans un lieu, qu'aux raports plus certains 
L'on nomma depuis lors la fosse des Nonnains (1). 


(1) Mss. du P. du Buisson. 


— 210 — 


A plusieurs reprises des inondations semblables vinrent 
ravager les environs d'Arras et elles fournirent par la suite 
à un de nos chansonniers l’occasion d'en tirer une morale 
conforme à ses goûts : 


Pour détruire le genre humain, 

Les dieux ont inondé la terre ; 

C’est un témoignage certain 

Que l’eau fait pis que le tonnerre, 
Amis ne buvons jamais d’eau; 

Des dieux c’est le plus grand fléau (1). 


La comtesse Mahaut, qui succéda & Robert LE, ne tarda pas 
à s’aliéner tout l’Artois par ses mesures arbitraires et le fils 
de ce Philippe mort si vaillamment à la bataille de Furnes 
en profita pour prétendre que le comté lui appartenait. 


Car depuis qu'à Mahaut Philippe de Valois 
Adjugea le domaine et le comté d'Artois, 
Robert très irrité de cette préférence, 

N'omit aucun excès pour en tirer vengeance. 
L'Artois de mon ayeul est, disoit-il, un fief. 
Donc je dois précéder ma tante en son relief (2). 


Après quelques succès, Robert n’essuie plus que des 
revers : 


Téméraire nepveu, pensois-tu qu’une vefve 

Si constante eust fleschy à l’aspect de ton glaive, 
Que pour teindre en son sang tu avois acéré Ÿ 
Non, non, car au dessein de ta bruslante envye, 
Dans leur premier berceau j'ay faict perdre la vie 
Et d’une heureuse paix ceste Gaule asseuré (3). 


(1) Recueil de chansons du marquis de Beaufort. Mss. de la bibl. 
d'Arras. | 

(2) Mss. du Buisson. 

(3) Ch. de Flandre, 


— 211 — 


Abandonné de ses seigneurs, Robert d'Artois erre d'asile 
en asile. Il se réfugie enfin auprès d'Edouard 111, dont il 
réussit à gagner la confiance et devient ainsi le principal 
instigateur de la guerre de Cent ans, 


...... de cette injuste guerre 

Que coutre un roy de France entreprit l'Angleterre, 
Dont la suite odieuse eut différens succez, 

Tantôt l’un, tantôt l’autre, y faisant des progrez ; 
Mais guerre trop long-tems cruelle, opiniâtre, 

Dont l’Artois fut toujours le plus commun théâtre (1). 


Sous le règne de Jeanne de Bourgogne (2), qui épousa 
Philippe le Long, la guerre continua ses ravages: 


Philippe eut ce malheur : trois puissans ennemis 
Tâchèrent avec luy de partager uos Lys (3). 


Philippe de Valois remporte enfin une victoire ; malgré 
leur fière devise : 


Quand ce coq chanté aura 
Le roy trouvé chi entrera (4), 


il bat les Flamands à Cassel : 


Philippe y court, les bat, pille toutes leurs plaines : 
Entre dans leurs Estats à pas de conquérant, 

Et l’épée à la main réglant leur différent, 

Assiège et prend Cassel, réduit ses forts en cendre (5). 


(1) Mss. du Buisson. 

(2) Jeanne de Bourgoigne IV*, comtesse d'Arthois : 
Je venois establir à la déesse Astrée 
Ung séjour éternel dedens ceste contrée, 
Pour la combler de l'heur d'ung fortuné repos; 
Muis Clothos aussytost, l’injuste filandière, 
Me voiant en chemin feit à sa sœur meurtrière, 
Implacable, trancher sa trame et mon propos. 


(Prosopopée des comtes d’Arthois, par Charles de Flandre), 
(3) De Bérigny. 
(4) Allusion à la prétendue usurpation de Philippe de Valois, 
(5) De Bérigny. 


— 212 — 


Leur orgueil n’est pas abattu par cette défaite, et les Fla- 
mands s'unissent au roi d'Angleterre pour prendre leur 
revanche contre la chevalerie française : 


L'Anglois d'autre coté faché que les Valois 
Possèdent la couronne et le sceptre françois, 

Qu'il veut s'approprier par Isabeau de Frarce, 
Malgré la loy salique et toute autre ordonnance, 
Se joint à d'Artevelle (1}, autre héros flamand, 

Qui bien que roturier, bourgeois, brasseur de Gand, 
Avoit tant de crédit, de valeur, de courage, 

Qu'il étoit redouté des roys du voisinage. 

Ces trois fiers ennemys pénètrent dans l'Artois, 

Le ravagent autant qu’ils y viennent de fois... 
Bellone en sa fureur désole tout l'Artois, 

Le Flamand pille icy, là le Comte ou l’Anglois, 
Partout paroit l'horreur d'une guerre cruelle 

Et les terribles maux qu'elle entraine avec elle (2). 


Sous Jeanne de France la guerre devient meurtrière pour 
la France : 


Soubs moy Robert d'Arthois ravive sa querelle, 
L’Anglois le suit de près que la trace cruelle 

Rend contre mon estat chaudement allumé ; 

Je romps les coups de l'ung et sa poursuitte folle, 
Mais je voy, non sans pleurs (regret qui me désole), 
Du cousteau estranger mon pais entamé (3). 


(1) Artevelle, brasseur de Gand fort renommé parmy les Flamands 
dont il commandoit les armées : 


Artevelle esprit double et plein d'ambition 
Qui s'étoit élevé dans ia sédition.… 


(2) Mss. du Buisson, , 
(3) Prosopozée des comtes d'Artois. 


— 213 — 


À Crécy, les Anglais se servirent de canons (c’étaient les 
premiers qu'on eût vus jusqu'alors), et la défaite de l’armée 
française fut terrible : 


Trente mille on tua, tant le meurtre fut grand. 
La noblesse y périt...… (1). 

Les comtes d'Alencon, de Flandres et d'Artois, 
Le prince des Lorrains, Dauphin de Viennois, 
Charles de Luxembourg, monarque de Bohême, 
Et mille chevaliers, par un mal-heur extrême, 
Sacrifiant leurs jours au repos de l'estat, 
Trouvèrent leur tombeau dans ce fatal combat (2). 


À Poitiers, le roi Jean remet son épée à un gentilhomme 
d'Artois, Denis de Morbecque, banni pour crime et retiré 
avec les Anglais : 


L'Anglois au désespoir, comp‘ant vendre sa vie, 
Près Poitiers, des Francois fit une boucherie, 
D'une puissante armée il demeura vainqueur. 
Jean fut fait prisonnier, et, malgré la valeur 

Ds Philippe son fils, conduit en Angleterre... (3). 


Aux côtés du roi, meurt Eustache de Neuville dont la 
maison s’est tant de fois illustrée par les armes : 


En guerre fut prompt et habile, 
Seigneur de Pouques et de Neuville, 
Lequel, quand fut cette journée, 

De chacun craint et redoutée, 
Monté sur un cheval puissant, 

Les armes de Meleun portant 
Auquel fait d’armes moru 

Par faute d’estre secouru... (4). 


(1) L'art de fixer duns lu mémoire les fuits remarquables de 
l'histoire, 1345. 

(2) Histoire du Sr de Bériyny. 

(3) L'urt de fixer duns la mémoire les fuits remarquables. 

(4) P. Ignace, Mémoires, t, v. 


— 214 — 


À cette époque, l'Église elle-même était divisée : 


L'Église était alors dans un état fâcheux 

Par le triste progrès d’un schisme dangereux 
Qui partageoit en deux, par double prélature, 
De Jésus-Christ son chef la robe sans couture. 
Le pape légitime est icy reconnu, 

Tandis qu’un antipape ailleurs est soutenu. 
Chacun a son party. La guerre en cent provinces 
Se fait à ce sujet par les roys et les princes (1). 


Les Anglais, enhardis par leurs premiers succès, en pro- 
fitent pour dévaster l’Artois. Ils viennent même faire diffé- 
rentes tentatives pour surprendre la ville d'Arras, mais la 
trouvant bien gardée, ils se contentent d’incendier le fau- 
bourg Saint-Sauveur, 


Et font de deux couvents deux profanes bûchers : 
Et d’abord La Thieuloye au faubourg de Ronville, 
Puis les Dominicains à deux pas de la ville, 
Brulez de fond en comble et mis en tel état 

Qu'il n’y reste plus rien à voir que l'attentat (2). 


Une première tentative faite pour réunir de nouveau la 
Flandre et l’Artois venait d’échouer par suite de la mort de 
Philippe de Rouvre (3). Cette réunion eut lieu quelques 


(1) Mss. du P. du Buisson. 

(2) Même mss. 

(8) Phelippe de Bourgoigne dict de Rouvre, filz de Phelippe et 
de Jeanne, Vie comte d'Arthois : 


Si comme mes ayeulx je n'ai gravé ma gloire. 

En l'airain le plus dur du temple de Mémoire, 

Et consacré mon nom à l'immortalité, 

Il en fault accuser la fatale influence 

Soubs laquelle le ciel m'a faict prendre naissance, 
Aiant d'un cours si bref ma vie limité. 


Marguerite de France hérita l'Artois de la succession de son petit- 
neveu Philippes de Rouvre : 


J'ai veu vefve, Phébus, trente et six fois diverse 
Tournoyer biaisant l’escharpe qui traverse 

Le tour diamanté du doré firmament. 

Cependant j'ay chéri le droict et la Justice, 

J'ay rétabli les loix et remis la police, 

Servant d'amour aux bons aux meschans de tourment. 


— 215 — 
années après, sous Louis de Mâle qui (1) 


.… rejoinct à l’Arthois la Flandre séparée, 
Qu'un divorce de loix a tenu esgarée 
Deux siècles tout entiers soubs des princes divers (2). 


En 1347, Louis de Fiandre épousa Marguerite de Bra- 
bant. De cette union naquit Marguerite de Flandres qui 
épousa Philippe le Hardi, duc de Bourgogne : 


Le sacré-sainct lieu d’un hymen agréable 
La couple avecq ung duc hardy et redoutable, 
Joindant Bourgongne ensemble à la Flandre et l’Arthois(3). 


Arras va, sous la domination Bourguignonne, 


Ains paisible joyr de ses paisibles loix... (4). 


(1) Loys de Flandre dict de Male, Ville comte d'Arthois, fils de 
Marguerite de France et de Loys de Crécy. 

(2) Prosopopée des comtes d’Arthois, par Charles de Flandre. 

(3) Môme mém. 

(4) Môme mém. 


— 216 — 


I] 


Arras sous les ducs de Bourgogne, sous Louis XI 
et Charles VIII. 


Philippe-le-Hardi fit son entrée à Arras dans les premiers 
jours de février 1384. Sous son habile direction, « l’adminis- 
tration financière se règle, les dépenses sont inscrites sur 
des registres, des arbitres fixent les droits de l’abbaye de 
Saint-Vaast et ceux du magistrat, une nouvelle répartition 
des impôts a lieu. Les échevins sont les premiers juges des 
difficultés et chaque corporation a sa juridiction (1). » 

Pour rendre un glorieux témoignage des franchises qu’il 
accorda à nos pères il faut s’écrier avec Mme de Sévigné : « Ce 
n’est pas la servitude, mais bien la liberté qui chez nous est 
ancienne. ) 

Le bonheur régnait en maitre dans notre cité, lorsque 


Elle crut tout d’un coup périr par un torrent. 


En 1292 une inondation, in Artesié ingens aquarum inun- 
datio (2), détruisit un grand nombre de maisons dans la 
ville et dans les campagnes. 


(1) Les rues d'Arras, par d'Héricourt et Godin. 
(2) Ferreoli Locrii Chronicon Belgicum, 


— 217 — 


Au sortir d’un hyver et fort long ot fort rude, 

Un déluge imprévu trouble leur solitude, 

Le Cogeul au dége] est si plein de ses eaux, 

Qu'il recoit malgré soy d'innombrables canaux, 

Il inonde le lieu, dont il tire sa source. 

A peine a-t-il atteint et gaigné Gomicour, 

Qu'il couvre de ses flots tous les champs d’alentour. 
Coulant par l’Abiette il y fait un ravage 

Plus grand, qu’il n’avoit fait d’un siècle et davantage. 
Plus le torrent rapide approche de Hénin, 

Plus il fait de dégâts qu'il a fait de chemin. 

S'il rencontre un hameau, s’il cotoye un village, 

[l y laisse en passant des marques de sa rage. 
Grossy dans Saint-Martin par de nouveaux secours 
Il coule avec orgueil jusqu’aux pieds de Vancours. 


À ce fléau se joignit un mal contagieux qui fit un grand 


nombre de victimes. Toutes les familles furent éprouvées, 
et elles le furent d'autant plus qu’elles étaient très nom- 
breuses. Les anciennes épitaphes nous montrent en effet 
que le problème de la dépopulation n'était pas alors dans 


notre siècle soumis à l’étude des économistes. 
Parmi les tombes du cimetière Saint-Nicaise se trouvait 
celle d’une mère de dix enfants : 


Le bon Dieu souverain unit par le mariage 

À Pierre le Gatmbier pour lui donner lignage (2?) 
Marie de l’Estrée, et en 20 et six ans 
Qu'ensemble se trouvèrent, aquirent en 10 ans 
8 filles et 2 fils. Depuis, la mort cruelle 

Fit payer le tribut de la loi naturelle 

À ladite Marie, aiant lors justement 

Des ans 40 et sept mois seulement .. (3). 


(1) Mss. du Buisson. 
(2) Lignage, race, parenté. 
(3) P. Ignace, Supplément aux Mém. 


— 218 — 


Un peu plus loin l’on voyait le monument de Hue Walois, 
actuellement conservé dans le Musée d'Arras : 


Chi devant gist Hue Walois 
Natif d'Arras fu et bourgois 
Sengendra jadis chieus meismes 
XXII enfants légitimes... (1). 


Dans l'église de Saint-Jean en-Ronville se trouvait la 
pierre tombale d'un père de cinquante enfants : 


Ea juin, droit le jour de St Eloy, 

Li boins preud’hom:ne de bonne loy : 
Ce fut Syre Robert Doucès, 

Li dous, li courtois, et li nés. 

Certes langue ne feroit dire, 

Ni main le poroit escrire 

La courtoisie de son cueur, 

Si noble que pour nul fureur 

Ne fesit une vilenie. 

De se chair issit grand’lignie ; 

Dont il i ert cinquante vis, 

Quand ses corps fut icy enfouis. (2). 


Cette inondation et cette disette ruinèrent bon nombre 
d'habitants. Le duc de Bourgogne vint à leur secours et fit 
remise à la ville d'une somme de mille livres sur la compo- 
silion due au Roi {3). Aussi sa mort fut-elle sincèrement 


(4) Voir Bulletin des Antiquités départ., 1.1. 
(2) Hennebert, Histoire d'Artois. — P. Ignace, Dict., t. 11. 
(3) Voir E. Lecesne, Histoire d'Arras. 


— 219 — 


pleurée par le peuple. Elle le fut surtout par Christine de 
Pisan qui a versé tant de larmes pendant sa vie qu'on l'a 
surnommée Christine-la-Désolée : 


Plourez François, tout d’un commun vouloir : 
Grans et petits, plourez ceste grant perte, 

Plourez, Flamens, son noble seignourage !.…. 
Plourez, pueple commun, sans estre lent ; 

Car moult perdez, et chascun le tesmoingne, 

Dont vous direz souvent mate et relent : 

« Affaire eussions du bon duc de Bourgoingne (1). » 


Mais, 


Quel est ce beau festin jusque-là sans pareil ? 
Pourquoi ces écus d'or, ces vases de vermeil, 

Ces présents merveilleux dignes d’un apanage ? 
Bons citoyens d'Arras, pour qui donc cet hommage ? 
Marguerite de Flandre et son fils Jean sans Peur (?) 
De visiter vos murs vous font-ils la faveur ? 

Oui, Jean vient de jurer de vous aimer en père 

Et de vous seconder pour un règne prospère : 

Mais, hélas ! le bouheur est toujours limité, 

Il est souvent suivi par la calamité... (3). 


La munificence qu'étale Jean sans Peur excite en effet la 
colère de ses ennemis et l’Artois va de nouveau 


(1) Complainte sur la mort de Philippe-le-Hardi, 1404, par Christine 
de Pisan. 

(2) Jean sans Peur fit son entrée à Arras le 12 août 1405. 

(3) Poème de M®° Plocq. Mss. de la bibl. d'Arras, 


— 220 — 


...... SSUYer une guerre terrible 

Que Charles VI étant d’un jugement plus sain 

Fit à Jean de Bourgoigne (1) à l’aide du Dauphin. 
Je ne dis rien icy de sa triste origine, 

Comme un duc d'Orléans on tue, on assasine, 
Comment le Bourguignon, par qui, dans quel séjour 
Est aussi massacré dans la suite à son tour. 

Tous ces faits regardant l'histoire du royaume, 

Pour parler de l’Artois, je m'arrête à Bapaume, 

Que le duc possédoit en souverain pour lors, 

Que Charles Six assière et prend sans grands efforts, 
Mais non point sans causer un terrible ravage, 

Dans les lieux d’alentour et de leur voisinage... 

Si ce siège avoit pu finir nos embarras | 

Mais non, Charles prétend et veut soumettre Arras. 
11 trainoit après soy plus de deux cent mille hommes, 
Armée épruvantable au temps même où nous sommes, 
Dont l’ombre et la poussière au milieu de l'été 
Ternissoit du soleil la plus vive clarté. 


Celle armée approche de la ville (2), 


Se campe en ses glacis et se pose alentour, 
L'incommode, l'attaque, et la bat nuit et jour. 

Le duc des ennemys repousse les attaques 

Et les contraint souvent de gaigner leurs baraques, 


(1) Voici commeut s'exprime « Jean, duc de Bourgongue dict 
Intrépide » dans la Prosopopée des comtes d'Arthois : 


Endosser la cuirasse au sortir de l'enfance, 
Combatre Bujazet et faire teste à la France, 

Qui prometoit d'Arras un trophée se dresser, 
Sexe mille guerriers renger contre cincquante 

Les vaincre et en rougir la Meuse tout sanglante : 
Autre qu'un intrépide ozeroit le penser ! 


(2) Siège d'Arras en 1414. 


e 
, ee, ee 
—. , — 2 — 


— 221 — 


Les éloigne des murs, des fortins, des remparts, 
Par ses traits d'arbalètre, et ses feux, et ses dards. 
Car quoÿ qu'on eut dez lors quelque usage des poudres, 
L'on ne se servoit point de ces horribles foudres 
Qui vomissent la flamme et lancent des carreaux 
Par des fers creux, et longs, en forme de tuyaux, 
Qui font autant de bruit, de fracas à la guerre 
Qu'aux plus vives chaleurs ne feroit le tonnerre. 
Le duc, de sou coté, pour venir à sa fin. 

Empêche l’ennemy de gaigner dn terrain. 

D'autre part le Francois malgré la résistance 

Ne se rebute point, ne perd point contenance, 
S'approche des remparts, et place ses béliers, 
Machine. dont alors so servoient les guerriers, 
Qui lancez sur les murs, malgré cent mille flèches, 
Font en beaucoup d’endroits de Spatieuses brèches 
Par où les assaillants, grimpant jusques au haut, 
S'efforcent de le prendreet sa ville d'assaut. 

Sans succès cependant : car pendant six semaines 
Que !e siège dura, leurs peines furent vaines. 

Le sang de part et d'autre au siège répandu 
N'empêcha point qu’Arras ne fut bien défendu. 

Et qu’une paix venant au secours de la place, 

Le duc n’obtint du roy la faveur, et sa grace... (1). 


Philippe-le-Bon, en apprenant l'assassinat de son père par 
Tanneguy-Duchatel, accourt à Arras pour mettre aussitôt 
à exécution ses projets de vengeance : 


Ce m'est beaucoup de gloire et non pas vitupère (2), 
Si j'ay, cerchant l’auteur du meurtre de mon père, 

La France ensanglanté de mon glaive vengeur, 

Si Jay, nouveau Jason, rendu deshonorée 

Encore la Colchos de sa toison dorée, 

Et l'offert au plus grans pour la marque d'honneur (3). 


(1) Mss. du Buisson, 
(2) Vitupère, blâme. 
(3) Prosopopée des comtes d'Arthois. 


— 222 — 


La colère de Philippe plongea la France dans un abime 
de malheurs et ce n’est qu’au bout de seize années de lutte 
qu'il consentit à signer 


A la paix tant attendue (1), 

Qui par un heureux sort fut à Saint-Vast conclue, 
Où le duc de Bourgoigne oublia prudemment 

La cause et le sujet de son ressentiment. 

Car, comme étant dauphin Charles dans la colère 
Avoit fait de ce duc assassiner le père (2), 
Celuy-cy depuis lors avoit brouillé l’État, 

Pour se venger du prince et de son attentat. 
S'étant joint à l'Anglois, qu'un excès de vengeance 
Avoit injustement couronné roy de Franve, 

Il causoit tant de trouble au royaume et d'effroy 
Que fort peu de pays reconnoissoient le roy. 

Son throne alloit tomber, si Jeanne la Pucelle 
N'’avoit point à propos épousé sa querelle, 

Si sauvant Orléans par un coup de sa main 

Elle n’avoit pas mis le prince en un bon train... (3). 


La France, en effet, allait succomber, 


Lorsque Dieu résolut, dans sa toute puissance, 

De faire enfin cesser les malheurs de la France. 

Il choisit, pour répondre à ses desseins touchants, 
L'instrument le plus faible, une fille des champs ; 
Afin qu'aux yeux de tous cette faiblesse extrême 
Montrat qu'il agissait sans aide et de lui-même... (4). 


(1) Voir l'Art de fixer les dues : 


Par le traité d'Arras, Charles s'accommoda 
Avec le Bourguignon, dans Paris il entra. 


(2) Voir l'Histoire de France : 
Le Bourguignon outré par la mort de son père, 
Conservoit contre nous une juste colère. 


(3) Mss. du Buisson. 
(4) Jeanne et France, tragédie en trois actes, représentée à l'Îns- 
titution Saint-Joseph d'Arras, 


ee. et 5, st 0 CS 


— 223 — 


Jeanne marche alors de victoire en victoire : 


La voyez-vous venir sur son cheval de guerre 
Au milieu des soldats, des prêtres en prière, 
Son étendard en main, le regard plein de feu ? 
Aux plus désespérés elle rend l’espérance. 
Elle refait le cœur et l'âme de la France. 
Orléans la recoit comme un ange de Dieu (1) ! 


Arrive enfin 


Fouad ce Jour fatal 

Qui fut de ses malheurs le funeste signal, 

Où, voulant sous Compiègne arborer sa bannière, 
Aux mains des Bourguignons la voilà prisonnière... (2). 


Là 


Elle est alors abandonnée de tous, traînée de ville en ville, 
enfermée dans Arras, 


Et, près d'elle, personne en ses sombres cachots, 
Si ce n’est ses gardiens témoins de ses sanglots (3) | 


La guerre néanmoins continue. 


Car malgré ces succès Philippe de Bourgoigne 
Tailloit à tous moments au roy de la besoigne, 
Flétrissoit ses lauriers ou bornoit ses progrès, 
Quand l’un et l’autre enfin convinrent d'un congrès. 
L'on s’assemble à Saint-Vast pour finir cette affaire, 
Où le duc, oubliant le meurtre de son père, 

Fit avec Charles Sept un si sincère accord 

Qu'ils vécurent en paix presque jusqu’à la mort (4). 


(1) Ode symphonique de M. E. Maguin, paroles de MM. Vié et 
Barbier, chantée dans la cathédrale d'Arras, le 28 octobre 1894. 

(2, Jeanne et France. 

(3) Jeanne et France. 

(4) Mss. du P. du Buisson. 


— 224 — 


Aux horreurs de la guerre succéda la disette : 


En ce tems les guerets n'avoient point la vigueur 
De former leurs épys par leur triste langueur, 

Et par trop de chaleur la campagne altérée 

Privoit tout le pays de sa moisson dorée : 

De sorte que Cérès avare de ses dons 

Ne donnoit pour du grain que de piquans chardons. 
Les prez même, si beaux et si verds chaque année, 
Ne produisoient alors que de l’herbe fannée ; 

Et chacun, se trouvant sans récolte et sans grain, 
S’attendait de crever de disette et de faim... (1). 


Philippe-le-Bon, cependant, malgré ses préoccupations 
extérieures n'oublie pas les intérêts d'Arras, el après avoir 
réglé le commerce des vins, réformé la répartition des taxes, 
il construit la Maison-Rouge et la chapelle de la Sainte- 
Chandelle. | 

Sur la custode de cuivre, dont il fit don pour renfermer 
la custode d'argent, se trouvait l'inscription suivante : 


Ea l'an mil quaire cens et vingt, 

De par la grace de Dieu vint 

Dévotion moult embrazée, 

Au cœur de Jehan Sacquespée, 
Conseillier du duc de Bourgoigne.…. (1). 


Philippe-le-Bon se maria trois fois : 
Par son premier mariage espousa sa Michele, 


Au second Dame Bonne, au troisiesme Isabelle... (2). 


(1) Mss. du P. du Buisson. 
(2) Voir Mss. du P. Ignace. Dict., t. 1v. 
(3) Chronique de Hollande. 


— 225 — 


Son règne si brillant fut cependant marqué par des per- 
sécutions religieuses et par la cruauté avec laquelle Martin 
Poré poursuivit la secte des Vaudois. 


J'ai veu grant vauderie 

En Arras pulluler, 

Gens pleins de rêverie 

Par jugement brusler ; 
Trente ans puis ceste affaire 
Parlement décréta 

Qu’à tort, sans raison faire, 
A mort on les traicta... (1). 


Les Vaudais « tenoient leurs assemblées au bois de Mof- 
flaines, à une lieue d'Arras ; au bois de Maugart, à demi- 
lieue d'Arras, et aux sources des Hautes-Fontaines-lez- 
Arras..…, là faisoient oblations et hommaiges audit diable et 
l’adoroient, et lui donnoiïent les plusieurs leurs âmes et à 
peine tout ou du moings quelque chose de leurs corps... » 


Dix mille vieilles en un foucq 

Y avoit-il communément, 

En forme de cat ou de boucq 
Veant le deable proprement, 
Duquel baisoient franchement 
Le c... en grant obéyssance, 
Regnians Dieu tout plainement 
Et toute sa haulte puissance (2). 


Après avoir été encouragés, les persécuteurs finirent eux- 
mêmes par être en butte aux traits de la satire et (en plu- 
sieurs lieulx de la ville feurent semés et jettés rolles de 
papier, lesquels estoient escript en vers rimés ) : 


(1) Chronique rimée, de Chastelain et Molinet. 
(2) Le champion des dames, de Martin Franc. 


15 


— 226 — 


Les traitors remplis de grande envie, 

Da convoitise et de venin couvers, 

Ont faict régner ne scay quelle vauldrie, 
Pour cuider prendre à tor et à travers, 

Les biens d’aulcuns notables et experts, 
Avec leurs corps, leurs femmes et chevance, 
Et mettre à mort des gens d'états divers. 
Ha ! noble Arras, tu as bien eu l’avanchel 


Quand tu estois en Arras bonne ville, 
Chacun cuidoit que tu fusse prophète, 
Sage comme Salomon ou Sibille ; 

Mais sy du sens oncques fut en ta teste 
Tu n’eus voulu semer une tempeste, 
Tu beuveru ton brassin et brouet, 

Et sy viendra prince à la feste, 

Folie fait qui folie commet. 


Et vos vicaires avec vos avocas, 

Paille, Fourme, Flameng et l'assemblée, 
Vous estes tous capables dudict cas, 

Et sy vous faut aller à la journée, 

Mais je vous jure la vierge honorée, 
Car une fois vous passerés le pas, 

Et sy dirés quy esmut la meslée 

De mettre sus les Vauldois en Arras. 


Sgr pour Dieu ne vous déplaise mie 
Son veut scavoir la vérité du cas, 

Car cha été par trop grande vilenie 

De mettre sus les Vauldois en Arras (1). 


(1) Ballade de Jacotin Maupetin, sergent du roy à Arras 
tion V. Barbier, 


. Collec- 


— 227 — 


« Sur le dos desdits breffres et rolles de papiers estoit en 
escript ce qui s’ensuist : 


Qui ce brefvet recouellera 

Garde se bien qu'il ne le montre, 

Ou de le dire tout en oultre 

Fort à tous caulx qu'il tronvera. 

Et s’ainsy faict il gagnera 

Plein un sac de pardons à ploutre ; 
Soit seur qu’à ce point ne fauldra 
Feust chapelain, curé on coustre (1). » 


Philippe le Bon mourut à Bruges le 15 juin 1467 et l’épi- 
taphe (2) qui fut placée sur sa tombe rappelle un abrégé de 
la vie de ce prince. 


Jehan fut né de Philippes qui du roi Jehan fut fils 
Et de Jehan, je Philippes que mort tient en ses fils ; 
Mon père me laissa Bourgoigne, Flandre et Artois, 
Succéder y debvouie par toutes les bonnes loix...…. 


Jean Dehaynin a écrit sur la mort de Philippe-le-Bon 
une complainte des plus curieuses. Nous citerons seulement 
le quatrième couplet qui concerne l’Artois : 


(1) Chroniques de Jacques Duclereq. 

(2) Cette épitaphe nous a été conservée par Jean Molinet, historien 
et poête né à Desvres dans le Boulonnois et non à Valenciennes 
comme l'ont prétendu divers auteurs. Il fit ses études à Paris et 
dans la suite il fut bibliothécaire de Marguerite d'Autriche, gou- 
vernante des Païs-Bas, chanoine de Valenciennes-en-Hainaut et 
historiographe de Maximilien I°*, empereur. Il mourut en 1501. 


— 228 — 
Longue jonesse eust mieux vallu, néantmains 
Loé soit Dieux qu'il nous a tant duré ; 
Les yeuls au chiel joignons pour luy les mains, 
Luy plustost mort on eust plus enduré, 
Lyons souvent pour droit aventure, 


Léaulté plus prisant que les haults rois, 
Le plus de tout doit sa mort plaindre Artois (1). 


Charles le Téméraire, aussi appelé Charles le Hardi, fit 


son entrée à Arras le 15 mars 1469. Ennemi mortel de 
Louis XI, il entra dans la « Ligue du Bien-Public » et 
battit l’armée royale à Montléry ; 


Contre le Bourguignon, Louys onze en colère 

Répand dans son pays l'horreur et la misère ; 

Mais surtout dans l’Artois, où le Prince irrité 

Fait partout éclater son animosité : 

Réduit Mareuil en cendre, Habar, Duisant, d’Ainville, 
Villages près d'Arras et voisins de la ville (2). 


(1) La Complainte des neuf puys du duc de Bourgongne (1467), 


par Jean Dehaynin, sire de Louvignies. 


Cette pièce de vers offre cette particularité que tous les vers du 


même couplet commencent par la même lettre et les initiales des 
neuf couplets forment un acrostiche dont le mot est PHILIPPUS : 


[ 
2 
3 
4 
5 
6 
7 
8 
9 


— Bourgogne — Plorer me faut... 
Brabant — Hier florissoit la fleur des fteurs.… 
Flandre — Î'oie rendoit son plaisant corps en vie. 
Artois — Longue jonesse... 
Hainaut — l'ntellectif, discret et sage. 
Hollande — P ourquoy plorès… 
Zélande — P rœsse et sens sont mis en riche lame. 
Namur — U ng deul nouvel... 


— Comté de Bourgogne = S on bruyant bruit. 


(2) Mss. du P. du Buisson. 


— 229 — 


Charles le Téméraire (1) mourut à la bataille de Nancy, 
victime de la trahison de Campo-Basso et à l’endroit où son 
corps fut retrouvé, on planta une croix de pierre portant 
l'inscription (2) suivante : 


En l’an de l’incarnation 

Mil quatre cens septante six 
Veille de l'apparution 

Fut le Duc de Bourgogne occis 
Et en bataille ici transis, 

Ou croix fut mise pour mémoire 
Réné, Duc de Lorraine, mercy 
Rendant à Dieu pour la victoire. 


La mort de Charles le Téméraire a donné lieu à plusieurs 
ballades : 


.... Réveillez-vous, Charon, ne dormez plus 
Sur lPobscur bord des infernaux paluz !{3). 
Kquipez tost vostre barque ennuyeuse 

Où vous passez mainte âme douloureuse. 
Venez quérir ceste ombre tant cruelle 

Qui a laissé sa charoigne mortelle 

Qui ne fut onques du sang humain saoulée, 
Du propre sang de luy tainte et souillée... (4). 


(1) Charles, « duc de Bourgongne, dict le Guerrier, XII* comte 
d'Arthois », s'exprime de la manière suivante, dans la Prosopopée des 
comtes d'Arthois : 


Desseings ambitieux, dont j'ay l'âme remplie, 

Si les jaloux efforts de furtune ennemie 

N'eussent point empesché vos progrez valeureux, 
Vous eussiez, triomphans, sans doute peu emprendre, 
D'égaller mes lauriers aux palmes d'Alexandre, 

Et affranchir mon nom du tombeau malheureux. 


(2, De Bararte, Histoire des ducs de Bourgogne. 

(3) Paluz, marais, murécage. 

(1) « Nouvelles portées en enfer par ung hérault de la mort du feu 
duc de Bourgongne », 1477. 


— 930 — 


Une autre chanson composée sur la bataille de Nancy 
s'exprime aussi avec un sentiment d’implacable rancune : 


Il a trouvé avoir ung peu tardé 

Au desloger du pays de Lorraine, 

Car à la fin il y est demouré 

Et les moutons, la toison et la laine .. (1). 


Ce « prince magnanime, fort addonné aux armes, tous- 
jours au combat, le dernier à la retraicte (2) » était mort, 
ne laissant qu’une fille : de trois femmes, il n’eut qu’une 
seule héritière (3), Marie de Bourgogne qui, 


....S aliie a ung prince, aincois à un Anguste 

Dont la guerrière main, invincible et robuste, 

At vaillamment acquis cent trophées glorieux ; 

La Bourgongne et l’Arthois rangez soubz sa puissance 
Du gendarme francois en rendront asseurance, 

Et Guinegatte encoire, où fut victorieux /4). 


Molinet a chanté cette victoire dans un poëme ampoulé 
qui donne un curieux échantillon du bel esprit en Flandre 
à la fin du XVe siècle : 


....Sonnez, tabours, trompes, tubes, clarons, 
Flustes, bedors, simphonyes rebelles, 
Cymballes, cors doulx, manicurdions, 
Decacordes, choros, psalterions, 

Orgues, herpes, naquaires, challemelles, 

Bons échiquiez, guisternes, doulcemelles 
Cornemuses, timbres, cloches sonnantes, 
Pipetz. flagolz, lucqs et marionnettes... 


(1) Ballade de la mort du duc de Bourgongne, tué à Nancy en 
Lorraine. 

(2) Chroniques d'Arthois, de Bauduin. 

(3) Chronique de Hollunde. 

(4) Prosopopée des comtes d'Arthois. 


— 231 — 


Chantez comment Francois furent domptez, 
Battuz, boutez, pillez, esparpillez, 
Desordonnez, desrompuz, desmontez, 
Desbrigadez, desfaictz, desbarretez, 
Esgargatez, esgueullez, exillez, 

Percez, lancez, despouillez, desbillez, 
Escoutillez de terribles taillans. 

Oncques Flamans ne furent si vaillans 


Tu as dompté noz ennemys cornuz 
Vive le duc Maximilianus (1)! 


Le mariage de Marie de Bourgogne (2) avec l’empereur 
Maximilien (3), archiduc d'Autriche est cause d’une nouvelle 
guerre avec la France : 


(1) Chanson de Guinegatte, en trente couplets, par Molinet, né 
à Desvres, chanoine de Valenciennes. 
(2) Voir la Chronique de Hollande : 


Mon père après sa mort me laissa jeune fille, 
Lors un tems je restay des Clevois la pupille : 
Puis Maximilien quant et moy cspousa 

L'estat qu'à son trespas mon père me laissa ; 

Et de trois beaux enfans en cinq ans me fit mère. 
Mais à vingt et six ans survint la mort amère 
Qui fit que mon esprit à son Dieu s'alla rendre, 
Bruges se réservant et mes os et ma cendre. 


(3) Voir la Chronique de Hollande : 


Je ne suis l'héritier, non je ne suis pas comte, 

Mais comptable à mon fils, de son bien je tiens compte, 
Seulement je gouverne et régente douze ans, 

Pour luy reudre le tout quand il en sera tems. 

Ce que j'ay c'est pour luy, je ne le veux destruire ; 

Je suis (et c'est assez) content de mon empire. 

Deux espouses j'ay eu, mort trouble mon estat : 

Avec ma mère [us enterré à Neustadt. 


— 232 — 


Louys, que ce nœud «“hoque entre dans ses états, 
Fait d’abord dans l’Artois de terribles dégâts. 

De la cité d'Arras le Monarque s’empare (1) 

Par l’infidélité d'un Gouverneur avare. 

Il fait sommer la ville, et menace de mort 
Quiconque à résister fera le moindre effort, 

Le bourgeois cependant fidèle à sa Comtesse 

Se prépare à souffrir la dernière détresse, 

Plu-tôt que de se rendre au Prince tout puissant, 
En lache et sans honneur, son Gouverneur absent. 
Mais Louys irrité de voir tant d'assurance 
Proteste d’en tirer une prompte vengeance. 

Il ouvre la tranchée, apprête ce qu’il faut 

Pour donner à la ville un courageux assaut... (2). 


Les habitants d'Arras haïssaient le roi bossu (3); aussi 
pendant le siège, firent-ils de nombreux pamphlets contre 


les Français. Sur la porte de la Cité on plaça l'inscription 
suivante : 


Quand les rats (4) mangeront les chats, 
Le roy seigneur d'Arras sara. 


(1) Siège de 1477. 

(2) Mss. du P. du Buisson. 

(3) Les Arrageois « firent de grands blasphèmes au Roy, comme 
faire gibets et y pendre croix blanche, montrer leur c... et aultres 
vilenies. » Chroniques de J. Molinet. 

(4) Les rats n'ont point ôté sans raison choisis comme le symbole 
de la bravoure. L'auteur de l'Histoire des rats pour servir à l'Histoire 
universelle, dit en effet que « les rats sont une nation très belli- 
queuse, qu'ils sont capables des plus grandes choses, et aussi formi- 
dables, malgré leur petitesse, que les lions, les tigres, les léopards et 
toutes les bôtes féroces qui désolent l'Afrique. » 

Dans la Batrachomyomuachie, ou combat des rats contre les 
grenouilles, Homère nous montre leur courage. Jupiter ne peut lui- 
même effrayer par son tonnerre cette race sacrilège qui ne fréquente 


— 233 — 


Qrand la mer qui est grande et lée (1), 
Sera à la Saint-Jean gelée, 

On verra par-dessus la glace 

Sortir ceulx d'Arras de leur place (2). 


Du reste les écrivains du temps émeltent des opinions 
différentes sur cette inscription. On aurait, dit l'un, sculpté 
en pierre un chat environné de rats avec ces vers : 


Les Francois prendront Arras 
Quand ce chat prendra ces rats. 


Un autre affirme que sous la figure d’un cheval décharné 
était écrit : 


Quand les Francois prendront Arras, 
Ce cheval maigre deviendra gras (3). 


Un troisième raconte que l’on aurait inscrit ces vers : 


Quand les Francois prendront Arras, 
Les souris mangeront les chats ; 


et que les Français en entrant dans la ville auraient laissé 
subsister ce distique mais en y supprimant le p des Espa- 
gnols. 


les temples que pour ronger les couronnes, dévorer les sacrifices et 
boire l'huile des iampes ; il appelle tous les dieux à son aïde : 


Mon Père, répond Mars, nos efforts seraient vains, 
En vain Pallas et moi nous armerions nos mains 


Pour arréter des Rats la vaillance funeste... 


Voir le poème de M. Boivin. 

(1) Lée, lurge. 

(2) Cette inscription est signalée par Piganiol de la Force dans 
son Nouvrau voyage de France,t 1 -- P.]gnace. Dict., t. in 

(3) Harduin, Mémoires sur l'Artois. 


— 234 — 
Mais le siège continue : 


Le bourgeois courageux se défend à merveille, 
Fait une résistance à nulle autre pareille, 
Jusqu’à ce que pressé trop vivement du roy 

Il se trouve contraint d’en recevoir la loy ; 
Coup, qu'il ne peut parer s'il veut sauver sa vie, 
Malgré l'attachement qu'il ressent pour Marie, 
Il se rend donc enfin au roy victorieux 

Sous les conditions d’un accord spécieux. 

À peine est-il conclu que le prince sévère 

Fait abattre la tête à ceux que sa colère 

Estime plus mutins, juge plus factieux, 

Et punit de l'exil les moins séditisux (1), 
Choisit des étrangers, et les leur substitue, 

Fait aussi à Saint-Vast une même recrue, 
Après avoir proscrit plusieurs de ce couvent 
Qu'il remplace d’ailleurs au nombre que devant, 
Fait d'Arras en un mot une ville nouvelle 


(1) Parmi les bourgeois d'Arras qui répondirent avec fermeté aux 
députés de Louis XI se trouvait Jean de la Vacquerie, qui dans la 
suite devint premier président du Parlement de Paris. 

Le poëte Jean Bouchet a fait l'éloge de cet illustre Arrageois : 


Fors d’un vieillard nommé Jean Vacquerie, 
Que vingt ans a je vy sans menterie 

Ou Parlement de Paris présider 

Et les procés justement décider... 

C'estoit ung juge en faict, dict et faconde 
Très suffisant pour gouverner ung monde ; 
Il n’estoit point curial ni fringueur 

Et si ne usoit de trop grande rigueur 

Par crainte, amour, ne désire de pecune 
Ne par faveur, ne commist faulte aulcune. 
Mieulx eust amé quitter au roi l'office 
Que par sa coulpe ou feist ung maléfice. 


(P. Ignace., Aud., t. v.) 


— 235 — 


Par un peuple choisy, qu'il juge plus fidèle, 
Qu'il tire de Rouen, de Tours et de Paris, 

Tous Francois de naissance, et ses sujets chéris. 
Il va même plus loin ; car de l’ancienne ville 

Il abolit le nom, qu'il change en Franceville (1). 
Mais ce nom étranger ne luy convenoit pas ; 
Elle reprit bientot son ancien nom d’Arras (2). 


La conclusion de la paix d'Arras met toutes les popula 
tions en « liesse » et les chroniqueurs abondent en détails 
sur les divertissements qui furent organisés dans toutes les 
villes. 


Prince Francois, tes faits glorifiez 

Nous gratulons d’ung désir convoiteux ; 

Puisque ces trois ensembles alliez 

C'est France et Flandre et la Paix entre deux (3). 


_ Le traité du 23 décembre 1482 fut le dénouement du règne 
de Louis XI : 


Charles huit, de Louys héritier de tous droits, 
Veut réparer le mal fait au comté d'Artois. 

Les émigrés épars dans leurs foyers reviennent 
Et de tous les côtés les grands travaux reprennent ; 
Mais on ne reverra la ville resplendir 

Et ses bons habitants enfin se réjouir, 

Que quand appartenant à l'Espagne fleurie 

Arras l’acceptera pour nouvelle patrie (4). 


(1) On trouve le changement du nom d'Arras en celui de France- 
ville, Francisie, Franchise. 

(2) Mss. du Buisson. 

(3) Bullade sur la puix d'Arras en 1482, par Guillaume Coquil- 
lart, official du diocèse de Reims. 

(4) Poème de M®° Plocq. Mss, de la bibl. d'Arras, 


— 236 — 


Tous les habitants chassés ne rentrèrent pas à Arras, et 
c'est ainsi que nous en trouvons inhumés à Paris dans le 
cimetière des Saints-[nnocents : 


Cy gist, auprès de ce moutier (1), 
Honnête homme Pierre Goutier 
Natif d'Arras, qui puis toujours 
Dedans Paris usa ses jours 

Comme bon bourgeois et marchand. 


Cy gist Jeanne Barbet sa femme, 
Laquelle a été bonne femme; 

D'Arras semblablement native, 

À Dieu servir fut bien achüe, 

Mais la mort la saisit en chambre 

Le cinquiesme jour de septembre 

Qu'on dit mil cinq cent trente et un, 
Mourir convient, c'est droit commun (2). 


Le mariage du roi de France avec Anne de Bretagne 
donna lieu à une nouvelle guerre. 

Marguerite de Bourgogne, délaissée par le Dauphin, ne 
cacha pas sa colère : 


De fille d’archiduc fus fille d'empereur, 

Je fus premièrement avec pompe et honneur 

Au fils du roy Louys promise et fiancée ; 

Mais une autre en mon lieu fut pour femme avancée. 
J'eus pour premier mari le prince Arragonois, 

Dont vesve, j'épousay pour la seconde fois 

Le duc des Savoyens. . (3). 


(1) Moutier ; ce mot vient de monasterium, nom que l'on donnait 
aux églises où l'on faisait l'office divin, quelles qu'elles fussent. 

(2) Mss. du P. Ignace. Mém. t. vus. 

(3) Chronique de Hollande, par Le Petit, grefficr de Béthune en 
Arthois, 1601. | 


— 237 — 


Divers historiens se plaisent à rappeler l’épitaphe suivante 
que, par dépit de la rupture de son union avec le roi de 
France, elle se composa à elle-même : 


Cy gist Margot la gente damoiselle 
Qu'eust deulx marys et cy resta pucelle (1). 


Maximilien profita du ressentiment de cette princesse 
pour rentrer dans l'Artois et pendant que 


Charles entre les bras de la nouvelle Reyne, 
Commencoit à goûter la grandeur souveraine, 
Et, mélant les plaisirs du trône et de l’amour, 
Tenoit dedans Paris une superbe cour .. (2). 


il s'empare d'Arras par surprise, 


Par un coup trop hardy, subtile et téméraire 

D'un bourgeois mécontent, dit Grisard et le maire (3). 
Ce boulanger adroit, pour être de néant, 

N’avoit pas moins de cœur, d’esprit et de talent. 

Le commandant absent, toujours en sentinelle 

Pour des clefs de la ville attraper un modèle, 
Ménage le portier, l'ényvre au cabaret, 

Les luy prend, et les moule, et les forge en secret. 
De Melun averty de la bonne aventure 

Est aux portes d'Arras avant leur ouverture, 

Qu'au secours de ses clefs le Grisard introduit. 
Celuy-là dans la ville entre à si petit bruit 

Qu'on entend au marché le cry de la ville prise (4), 
Avant que vint l’aurore, et qu’on scut la surprise (5). 


(1) E. Lecesne, Histoire d'Arras. 

(2) Histoire de France en vers. 

(3) Voyez Locrius : 
O Martis varium genus1 subegit 
Taxus Kigiacum; Lepus Bapalmam ; 


Clamans improba F'elis Audomarum ; 
Nux lusit Pueros sed Ambianos. 


Un grisard a pris Arras, un lièvre Bapaume, un chat Saint-Omer, 
des noix les enfants d'Amiens. 

(4) Siège de 1492. 

(5) Mss. du P. du Buisson. 


— 238 — 


Grisard marche en tête et guide les Bourguignons en 
leur fredonnant ce refrain populaire : 


Quelle heure est-il ? il n’est pas heure, 
Quelle heure est-il ? il n’est pas jour. 
Marchez la duron, haut la duraine : 
Marchez la duron, haut la dureau. 


Les auteurs ne sont pas d’accord sur le couplet chanté par 
Lemaire ; on cite encore le suivant : 


Marchons la druie, hélas ! 
Marchons la druie. 
Et l’entends-tu fillette, 
L’entends-tu ? 
Un P et un O c’est-à-dire eh ! tôt, 
Et l’entends-tu fillette, 
L’entends-tu ? 
Un P et un A c’est-à-dire holas 
Eh ! l’entends-tu, fillette, 
Et l’entends-tu ? (1). 


Grâce à lui : 


La garnison alors prise à discrétion, 
Maximilien n’entre en sa possession... (2). 


On fit, sur cette prise d'Arras, une complainte en vers 
moitié latins, moitié français, qu’il n’est pas inutile de men- 
tionner ici, quoiqu’une partie soit assez peu intelligible : 


In quinta die capta fuit Arrasque Citéque 
Mensis novembris, deux ans post quatre-vingt et dix (3). 


(1) P. Ignace, Dict., t. ur. 

(2) Mss. du P. du Buisson. 

(3) Voir Harduin, Mémoires pour servir à l'histoire de la province 
d'Artois. 


— 239 — 


Voici encore quelques vers burlesques chantés à la même 
époque : 


Sy Sainct-Omer veut comparer son chat 
A no Grisart, ce ne paurroit faire... (1). 


Cette surprise de la ville d'Arras a été aussi chantée par 
Octavien de Saint-Gelais dans sa complainte intitulée : La 
chasse et le départ d'Amours : 


Octavien qui mets en tes écrits 

Ceulx qui te plaist, dont pitié te provoque, 

Et qui congnois les plaintes et les cris 

Des cueurs dolans que tristesse revocque, 
Accours à moy, je t’appelle et invocque.. (2). 


(1) Le Vieil Arras, par C. le Gentil. 
(2) P. Ignace, Add., t. 1v, p. 653-584, 


— 940 — 


[II 


Arras sous la Maison d'Autriche. 


De grandes réjouissances eurent lieu à Arras lors de la 
joyeuse entrée de l'héritier de Marie de Bourgogne. L'archi- 
duc Philippe, considéré plutôt comme le successeur des ducs 
de Bourgogne que comme le fils de l’empereur Maximilien, 
fut chéri par le peuple et son règne consista à laisser 


une bonne paix régner dans tout l’Artois… 
Car Louys, à bon droit, dit du peuple le Père, 
Se trouvant occupé d une guerre étrangère, 
Malgré ses grands desseins jugea plus à propos 
De laisser en ce tems l’Artois dans le repos (1). 


L'hospice Saint-Jacques, établi d’abord près de l’église 
Saint-Aubert, fut transporté à cette époque près de la place 
Sainte-Croix. 


La chapelle fut ornée avec goût : 


Voulant décorer ce saint lieu, 
Aussi y plaire à Dieu, 


on recouvrit les murs de pierres tombales et l’une de ses 
salles fut convertie en galerie de portraits. Les mayeurs de 


la confrérie 


Furent dépeins en effigie, 
Au ciel leurs âmes est logie (2). 


(1) Mss. du Buisson, 
(2) P, Ignace, Mém., t v. 


Re none. 


— 241 — 
Philippe le Beau épousa Jeanne, 


Fille au roy d'Arragon, princesse sans diffame, 
Mère de six enfans, reynes et empereurs. 

Douze ans il tint Hollande exempte de frayeurs ; 
Par sa femme hérita le royaume d'Espagne. 

Mais la Murt par sa mort troubla fort sa compagne, 
Qui dolente amassa et sa cendre, ses os, 

Et lavez de ses pleurs les enterre en Bourgos (1). 


La Prosopopée des comtes d'Arthois raconte sa mort de 
la manière suivante : 


Qui a veu Ja beauté d'une naissante rose 

Aux rayons du soleil gaillardement écloze, 

Se pancher tout à coup, soubz un foudre élancé ? 

I l'a veu, au milieu du printemps de son âge, 

Lors qu’un beau feu d’honneur attizoit son courage, 
Rendre l'aboy dernier par la parque avancé (92). 


Îl eut pour‘successeur l’archiduc Charles d'Autriche, ou 
pour le désigner par le nom que l’histoire a illustré, Char- 
les-Quint, qui, 


Invincible guerrier, filz ainé de Bellone, 

Après avoir emplie, ce qu’Europs environne 

De l'immortel honneur de ses faicts glorieux, 

A maugré le courroux d’Amphitrite irritée 
D'Hercule outrepassé la colonne plantée, 

Pour se rendre en Africque encoire victorieux (3). 


Charles-Quint, déjà roi d'Espagne, ayant hérité des Etats 
de Maximilien et de l'Empire auquel avait prétendu Fran- 
çois I*, celui ci déclara la guerre à son rival : 


(1) Chronique de J.-F, Petit, greffier de Béthune 
(2) Ch. de Flandre. 
(3) Prosopopée des comtes d'Arthois. 


16 


— 242 — 


Par surcroît de malheur, la guerre en ce quartier, 
Se fait par Charles-Quint et par Francois premier. 
Le Francois prend Bapaume et tout le voisinage. . 
Bapaume sous le joug, il décampe soudain, 

Et joint à son domaine et l'Ecluse et Bouchain (1). 


Le gouverneur d'Arras prend aussitôt ses dispositions 
pour résister à l’ennemi dans le cas où il se présenterait 
devant ses murailles : 


De Melun cependant apprehendant un siège, 

Ou que pour le surprendre on ne luy fit un piège, 
Ote aux Francois d’abord un poste dangereux 
Dont ils auroient pu faire un fort avantageux ; 
C'était un beau couvent, un ample monastère, 
Des Pères Cordeliers lu demeure ordinaire, 

Que, pour être au faubourg et trop voisin d'Arras 
L'habile gouverneur fait tnut jeter à bas. 

Que peu de tems après, se trouvant plus tranquille, 
Il rétablit et place au milieu de la ville ; 

Car il en échapa pour la peur à la fin 

Parce que les François allèrent à Hédin (2). 


(1) Mss. du Buisson. 
2) De nombreuses chansons ont été écrites sur ce siège d'Hesdin : 
Trembler feismes, Valentienne, Douay, 
Aussi Arras et le pays voisin, 
Et la veismes bailler ung grand effroy 
En la ville qu'on appelle Hedin… 
Autre chanson : 


L'autre jour je chevauchois 

A Hesdin la bonne ville, 

Rencontray trois Bourguignons… 
Autre chanson : 

L'autre jour m'y cheminoye 

Devant Hedin la bonne ville. 
Autre chanson : 

Gentille ville de Hedin, 

En Artois bien assise, 

Tu soulois estre Bourguignon 

Mais les François t'ont prinse… 


— 243 — 
Cette guerre fut suivie an 1523 d'une peste terrible : 


Tout va de mal en pis. Les ravages de Mars 

Sont suivis de la peste et de tous ses hazards, 

Dont le venin étoit si malin et subtile 

Qu'Arras comptant ses morts en trouva douze mille (1). 


En 1543 la guerre déclarée entre François [ef et Charles- 
Quint ramena encore les ennemis dans la Picardie et 
l’Artois. Les Français battirent les Impériaux, 


Entre Sainct-Pol et l’antique Béthune 
Fasmes courir, comme est nostre coutume .. (2). 
Hennoyers, gros paillars 
Venés auprès Péronne, 
Pour faire les pillars, 
L'on vous donnera l’aumosne.… 
Ung cent de vos amys 
Sont couchez sur la terre 
À jamais endormis, 
Comme gens qu'on enterre.. (3). 


Ce succès énorgueillit tellement un de nos poètes qu'il 
chanta la ruine d'Arras avant mème que cette ville fût 
assiégée : 


Arras, bien te souvienne 

Du roi Loys passé. 

Avant que sainct Jehan vienne 
Tu seras trespassé, 

Si ne te rends de cueur, 

Je pariray ta perte... (4), 


Le traité de Crespy-en-Laonnais (1544) mit fin à cette 
guerre. 


(1) Mss. du Buisson, 


(2) La rencontre et desconfiture des Hennoyers faicte entre 
Sainct-Pol et Béthune, 1543. 
(3) Autre chanson sur le même sujet. 


(4) La Sommation d'Arras, 1543, collection V. Barbier, 


— 244 — 


La Chronique de Hollande donne un long récit en vers 
des conquêtes de Charles-Quint ; je n'en rapporterai ici que 
de courts extraits : 


Par mes soldats vainceurs on a veu l'Italie 
Trembler en dessus moy : quand au près de Pavie 
Je deflis les Francois, et fut mon prisonnier 

Ce brave et valeureux, leur roy Francois premier. 
Depuis par mes soldats que fis venir d'Espagne, 

Je domptay de tout poinct la rebelle Allemagne .. 
Mes Espagnols premiers prinrent Roma la Saincte, 
Dont l'Italie fut de grand frayeur attaincte... 
N'at-ce pas esté moy qui habile et léger, 

À conquis la Goulette, avec Tune et Alger ? 
N'at-ce pas esté moy par mon camp Alleman, 

Qui d’Austrice chassa le grand Turc Soliman ?. . 
Mes sujets n’ont-ils pas esté tous les premiers, 

Qui de l’or du Peru trouvèrent les greniers ?.…. 

Ne suis-je pas celuy, Charles Quint empereur, 

Qui de tout l’univers fus la foudre et terreur... ? 
Hollande ay possédé cinquante et deux années, 
Puis mes principautez à mon fils résignées. 

Ma cendre est à Grenade et mon esprit ez lieux ; 
Loin des soucis humains, jo survis bien heureux (1). 


Deux grands évènements marquent à Arras le règne de 
ce grand Empereur : 
La création du Conseil supérieur d'Artois : 


C'est à vous, corps illustre, arbitres respectables, 

Qui faites consister à vous rendre équitables 
Votre unique grandeur, 

C’est à vous de venger des attentats du crime 

La vertu qui gémit et que la fraude opprime 
Sous les coups du plaideur (2). 


(1) Chronique de Hollande de J.-F. Petit, 
(2) Ode sur la chicane, dédiée à MM. du Conseil d'Artois par un 
chanoine d'Arras, 


— 9245 — 
Et l'achèvement des travaux de l’Hôtel-de-Viile : 


L'an mil cinq cent cinquante quatre 
Pa: un second jour de juillet, 

Jean Delamotte et Pierre Goulatre 
Firent en ce lieu le premier guet, 
Etant nouveau le beffroy fait 

Par un nommé Jacques Caron 
Maitre en cet art un des parfaits, 
Car il avoit un grand renom (1). 


Dans le beffroi se trouvaient le carillon et la cloche 
Joyeuse qui, en associant leurs sonneries à celles de la Cité, 
répandaient dans les airs l'annonce des jours de fète et 
d'allégresse. 


Et bay bay par la vau, 

C'ont chez cloquez d’Arau : 

Et bay bay in peu pu d’coté, 
Ché chez cloquez ed Chité (2!. 


11 fut aussi question, en 1531, de réunir le bourg et la 
Cité d'Arras en une seule ville : 


Par ces moïens seront en paix 

Le bourg et la cité d'Arras, 
Aultrement bon fond ny verras 

Toy ne moy, mais noise à jamais (3). 


Après l’abdication de Charles-Quint, le pays pensait avoir 
la paix, 


Quand Mars le menaca d'un terrible ravage. 

Henry second du nom fortement irrité 

Contre le roy d'Espagne arme de tout côté; 

La guerre publiée à Paris, à Bruxelle, 

Fait qu’on prévient les maux qu'elle entraine avec elle. 


(1) Cette inscription est conservée au musée d'Arras. 
(2) P. Ignace, Mém., t. vit. 
(3) Collection V. Barbier. 


— 946 — 


La suite fit bien voir qu’on avoit grands sujets 
De mettre en seureté ses plus riches effets, 
De tout appréhender du soldat sanguinaire, 
Surtout du fanatique et furieux sectaire (1). 


Quelques années après eut lieu la bataille de St-Quentin. 


L’'Alleman, l'Espagnol avec les noirs Harnats, 
Font tout autour d'Arras de terribles dégats. 

Leur armée avancée andelà de Bapaume, 

Menace de passer la rivière de Somme. 

La bataille se donne auprès de Saint-Quentin, 
Où, tout ainsi que l’eau, coule le sang humain (©). 


Tous les environs furent saccagés : 


Ils souffrirent beaucoup de pertes, de dégats, 
Jusqu’à ce que la Paix de Cateau-Cambrésis 

Mit fin à la fureur et calma les soucys. 

Pour mieux la cimenter Philippe Roy d'Espagne (3) 
Epouse Elisabeth et la prend pour compagne. 

Un assortiment et des nœuds si parfaits 
Promettoient aux deux Roys les plaisirs de la Paix, 
L'un et l’autre à l'hymen trouvant son avantage (4). 


(1) Mss. du Buisson. 
(2) Même mss. 
(3) Voici les couplets de la Prosopopée des comtes d'Arthois, con- 
cernant Philippe IT et Elisabeth de France: 
Phelippe d'Autrice, Roy des Espaignes, X VIe comte d'Arthois. 
Pendant que jusqu’au lict de la perleuse aurore, 
Qui le rivage Indois du premier jour honore, 
Je voy plantant vainqueur mes bouffans estandars, 
Ung feu séditieux toute ma Belge enflame ; 
Belge, que doit régir le doux frein d'une dame, 
Et non le fer sanglant des nourri-sons de Mars. 
Elisabeth-Clara-Eugenia, Infante d'Espaigne, archidücesse d'Aus- 
trice, dûcesse de Bourgongne et princesse des Pays-Bas, XVII com- 
tesse d'Arthois. 


C'est pour toi que je viens, Holande bien ayÿmée, 
Les palmes en la main, dissiper la fumée 

Que tu vas exhalant de ton cœur (actieux; 

Je n’ay point ung esprit désireux de vengeance, 
L'amour rit surèmes yeulx, sur mon front la clémence, 
Si tu es sage accepte ung offre gratieux. 


(4) Mss. du Buisson, 


— 247 — 


Cette suspension d'armes fut surtout l’œuvre de Perrenot 
de Granvelle, l’un des hommes les plus remarquables de ce 
siècle et que l'on a même considéré comme supérieur à 
Mazarin : 


Je tranche de l'historien 

Et je leur dis : savez-vous bien 
Qu'une Duchesse Marguerite 
Dont la Reine est nièce petite 

Ota de Flandre un cardinal 

Qui jamais n’avoit fait de mal, 
Qui avoit esprit et science 

Et qui ne péchoit qu’en la naissance, 
Etant Bourguignon non Flamand. 
Et Philippe, le père grand 

De notre même bonne Reine, 

Ne fut jamais en telle peine, 

Car il chérissoit le prélat 

Comme un vrai ministre d'état, 
Et toutefois ce sage prince 

Pour le repos de sa province 

Par un exprès commandement 
L'en retira fort prudemment 

Et l’envoia près du Saint-Siège 

Y jouir de son privilège. 


Ainsi peut-être quelque jour 
Mazarin quittera la cour 

Et sera mis en parallèle 

Avec le cardinal de Granvelle, 
C'est-à-dire quant au départ, 
Car non pas certes quant à l’art 
Que nous estimons nécessaire 
Pour exercer le ministère (1). 


(1) Paris débloqué, ou les passages ouverts, pièce en vers burles- 
ques. Paris, 1649. 


— 248 — 


Philippe 11 se maria quatre fois : 


Cupidon attizant dans ses veines ses flammes 

L'a faict en divers tems espouser quatre femmes : 
Sa niepce, la dernière, un seul fils lui laissa, 
Encore jeune enfant, lorsqu'elle trespassa.… (1). 


Son mariage avec Elisabeth de France, fille de Henri II, 
donna lieu à des fêtes magnifiques : 


À Paris où l’on fait ce fameux mariage, 

L'on n'entend que canons, trompettes et haubois, 
Que des cloches en l’air les argentines voix. 
Chaque maison le soir devant son frontispice 
Allume la bougie ou le feu d'artifice. 

Henry même qui veut faire honneur aux Frauçois 
Au sujet de la fête institue un tournois. 

Les seigneurs distinguez, les comtes et les princes 
S'y rendent à l’envy de toutes les provinces. 

E tous superbement équipés et vêtus, 

Se placent dans la lice aux rangs ‘qui leur sont dus. 
L'auteur du carrousel, tout étant prêt, s’avance 
Le casque sur la tête et dans sa main la lance 

Qu'il pousse adroitement, mais que Mongommery 
Pare d'un coup fatal et mortel pour Henry : 

Car sa lance atteignant la royale visière, 

Par le casque entr’ouvert le frappe à la janpière, 
Et le blesse dans l’œil si dangereusement 

Que le Roy ne vit plus qu'onze jours seulement... (2). 


La paix qui existe à l'extérieur ne donne pas la tranquil- 
lité aux Pays-Unis, car 
.… Le conseil cruel de l'Inquisition 
Est cause maintenant de leur distraction .. (3). 
L'insurrection commence par l'irruption des bandes de 
brise-images : 
(1) Chronique de Hoilunde. 


(2) Mss. du Buisson. 
(3) Chronique de Hollande. 


une nn | 


— 249 — 


Des gens plus dangereux que ceux du noir Harnat 
Parcouroient la campagne où, ménageant un schisme, 
Ils préchoient en secret l’erreur du calvinisme.…. 
Un maréchal ferrant, s'étant mis à la tête, 

Fait son apprentissage au couvent de Marquise, 
Où, le blasphème en bouche et la fureur au sein, 

11 brise les autels, la coignée à la main, 

Abat les crucifix, déchire les images, 

Aux reliques des saints fait cent sortes d'outrages… 
Tu le sçais Dommartin : car la tronpe hérétique 
Conduite par Caville insigne fanatique, 

Fit chez toy dans ce tems de terribles dégats, 
Brulant ton abbaye, ou la jettant à bas, 

Où tes religieux auroient perdu la vie, 

Comme à ton Ekius leur rage l’a ravie, 

Si tous, pour éviter la fureur de ses gens, 
N’avoient point à la fuite été très-diligens (1). 


Les habitants d'Arras étaient profondément religieux et 
la Réforme n’y compta que de rares prosélytes. Philippe I 
chargea le duc d'Albe de vaincre l'insurrection et celui-ci 
commença par faire couper la tête du gouverneur d'Artois : 


C'est Egmont, ce cœur noble et haut, 
Qui sur un infame échaffaut 

S'offrit d’un air fier, intrépide, 

Au tranchant d'un glaive perfide. 
Jusques sur le bord du trépas 

Il oza braver les ingrats 

Auteurs d'une affreuse sentence 
Dans les plus funestes instans. 

Un cœur sûr de son innocence 
Craint peu la rage des tirans (2). 


(1) Mss. du Buisson. 
(2) P. Ignace, Add. aux mém., t. vurr. 
La mort de Lamoral, comte d'Egmont, a été aussi racontée en vers 
burlesques dans la Henriade travestie : 
Son père qu’aveugia l'amour de la Patrie 


Mourut sur l'échafaud pour soutenir les droits 
Des malheureux Flamans opprimés par leurs Rois... 


(P. Ignace, Rec., t, vin.) 


— 250 — 


Il ne faudrait pas considérer comme vérité historique 
l'orgucilleuse épitaphe qui fut composée lors de la mort du 
duc d’Albe : 


J'étouffay l'ennemi de la religion, 

Du traitre j'abaissay la folle ambition... 
La Flandre au milieu de l'orage 

Par ma prudence échappa du naufrage, 

Je chassay, dissipay le rabelle mutin... (1), 


Au contraire sa cruauté ne fit qu'augmenter le méconten- 
tement et à la fin de l’année 1577 un mouvement se déclara 
à Arras en faveur du prince d'Orange. 

Cette émeute fut dirigée par Gosson, 


Ce Gosson si connu par ses beaux commentaires, 
Qui règlent de l’Artois les arrèts ordinaires, 

Qui donnant des conseils aux autres si certains 
N'en avoit pour soy même aux besoins que de vains, 
Puisque mal à propos fourré dans la tempête, 

Il ne put s’en tirer, qu'en y laissant la tête. 

La discorde régnoit alors aux Pays-Bas, 

Sous un masque honteux faisant mille attentats. 
Deux factions s'y font : l’une des joannistes, 
L'autre des patriots, autrement orangistes. 

La première est unie et fidèle à son Roy, 
L'autre le plus souvent luy viole la foy, 

Bien que tout au dehors, elle soit catholique, 
Otez en une part, le reste ost hérétique....., 

Le Magistrat d'Arras luy devenant suspect, 

Il veut qu'on en fasse un qui serve à son projot : 
La populace aveugle à ses ordres soumise 

Les armes à la main prétend que l'on choisisse 
Tels et tels, en donnant aussi l’exclusion 


(1) P, Ignace, Dict., t. 1. 


— 251 — 


À ceux que leur fureur mât en exception, 

Et pour mieux traverser leurs justes ordonnances 
Nomn:e quinze tribuns chefs de ces violences. 
Les tribuns établis apprennent que la Paix 

Se fait à leur insce:1, contre leurs intérêts. 
Chacun d'eux aussitôt à la vengeance enflamme 
Les mutins opposez à l'accord qui se trame. 
Pour les mettre en fureur au défaut du tocsin 
Ils s'emparent d’abord de l’Abbé Sarasin, 
Prennent son grenetier, le greflier ordinaire, 
Le procureur de ville, et le pensionnaire, 

Outre ceux que Condé conduit dans la prison 

Ou dans le bas de fosse, où plouroit Valhuon. 
D'autres à l’Evéché, d’une fureur extrême, 
Prennent l'Official et le traitent de même. 

Ils en vealent surtout à l’Evêque Moulart, 

Mais il étoit absent par un heureux hazard, 
Voulant venger sur luy la haine et la colère 

Que Nassau nourrissoit contre ce digne Père, 
Pour avoir dit en chaire, en parlant des brebis, 
Gardez-vous, auditeurs, de ces loups travestis. 
Le Magistrat pourtant mêt fin à cos vacarmes, 
Obligeant ses bourgeois de prendre tous les aimes. 
Enfin le Tribunal par ses soins aboly, 

Les cachots sont ouverts, le calme est rétably. 
Les tribuns cependant ne souffrent qu’avec peine 
Qu'on les ait déposez par lettre souveraine. 

L'on murmure en secret, l’on cabale en commun, 
Et l'on voit rétablir l'ancien nom de tribun. 
Gosson fort habile homme et leur jurisconsulte 
Trouve bon que Nassau là dessus on consalte, 
Bertout, Camp et Mailliet et tous les patriots, 
Députent à la Cour pour ce sujet Crugeots... 

Si bien que l’Archiduc ignorant l'artifice 
Rétablit les tribuns à son grand préjudice, 


— 952 — 


En vain de Bournonville alors leur Gouverneur 
Diffère à les remettre en leur premier honneur, 
C'est en vain qu’à la Cour de nouveau on députe, 

11 n’est point d’envoyé que Nassau ne rebute.., 
L'Orangsois, qui déjà parloit en ton de maitre, 

Et par là commencoit à se faire connoître, 

Pour avancer toujours son rebelle dessein, 

Fait courir un faux bruit par ses gens dessous main... 
Que le Francois en veut constamment à l’Artis, 
Qu'il veut surprendre Arras et piller les bourgeois. 
Le peuple prévenu par ces fausses alarmes 

Convient qu'il faut lever au plutôt des gendarmes, 
Qu'on doit en attendant s'aider des verds-vêtus, 
Qu’'Ambroise (1) leur amène, et qui sont bien venus. 
La capitaine adroit, complice de son maître, 
Calviniste et rebelle autant qu’on le peut être, 

À peine est dans Arras qu’il prend l’autorité 

De gouverneur, de maire et d'autre dignité. 

Le magistrat s'oppose à l’entreprise en vain, 


(1) Les Mémoires de Pontus Payen sur ces troubles sont suivis 
d'une cerlaine chanson qui a été reproduite dans les travaux de 
M. le comte d'Héricourt et M. Alex. Henne. Nous n'en citerons ici 
qu'un court extrait : 


ess Ce qu’un capitaine Ambroise 
Pensoit en bref avoir faict; 
Mais, Dieu par sa grâce courtoise 
Son faulx desseing a deffaict. 
Mons" de Cappres, 
D'une ardeur aspre, 
Le fit sortir d'Arras, 
Puis il fist prendre 
Et après pendre 
Plusieurs traistres bourgevis. 
Le boureau fist son office... 
L’héréticque 
Craindant la picque 
Contrefaict le chrestien… 


; — —., 


— 253 — 


Il trouve l'Huguenot tonjours en son chemin. 

Si quelcun de leur troupe en s’en allant au prêche 
Rencontre un échevin qui l’arrête ou l'empêche 
Aussi-tôt un party de trois ou quatre cens 

Le menace de mo:t, s'il outrage ses gens. 

Tous les jours il arrive une pareille insulte, 

Qu'on n'ose point punir de crainte de tumulte. 
Tous enfin révoltez contre le magistrat, 

De l'avis des tribuns et de leur avocat … 

Insistent qu'on leur fasse incessamment raison 
D'un lache magistrat atteint de trahison. 
Ambroise, que pour chef le Patriot choisit 
Commenca la révolte et d'abord réussit, 

Force le corps de garde, et la maison de ville, 

Où les tribuns suivis de leur troupe servile 
S'emparent des papiers, jettent dans la prison 

Les eschevins Obert, du Val, du Bois, Pisson, 
Conseiller, procureur, sans ménager personne, 
Chacun dans les cachots, que Bertout leur ordonne... 
Les prisonniers traitez avec beaucoup d'outrage 
Restent dans tout ce tems dans un rude esclavage 
Hormis quelques vieillards, tels que Galand, du Metz, 
Que Gosson élargit et laisse aller en paix. 

Le bourgeois cependant jusqu'alors trop paisible 
Devient à ses affronts tout d’un coup plus sensible, 
Depuis qu’un vieux snldat faubourier d’Achicour 
Luy mêt le cœur au ventre et l'anime à son tour : 
Il faut que vous soyez sans cœur et sans courage 
Pour souffrir, leur dit-il, vos échevins en cage. 
Bien que pour ce reproche il fut mis en prison, 
Au bourgeois catholique il servit de leçon ; 

On les vit aussi-tôt sous divers capitaines 

Sur la place aux poissons se ranger par centaines. 
Ambroise arrive en vain avec ses verdelets 

Pour les mettre en déroute à coups de pistolets, 


— 254 — 


En vain il est suivy de tous ses mousquetaires 
Qu'il gageoit à dessein et nommoit volontaires, 
Le bourgeois retranché de coffres et de bancs 


Se soutient, les repousse et confond tous leurs rangs. 


Ce qui fit son effet : car depuis lors Ambroise 
Ne fit plus d'avanie à la troupe bourgeoise. 
Pendant quoy le Conseil interpelle Gosson, 
Luy commande d'ouvrir sans délay la prison. 


Mais tous ses gens flattés d’un secours en attente... 


Amusent le tapis, promettent de le faire 

Et que trois jours au plus finiront cette affaire. 
Mais Ambroise plus fin, et voyant de plus loin, 
Part et les abandonne en leur plus grand besoin. 
Un départ si subit, et fait à la sourdine, 
Dérange les tribuns, les trouble et les chagrine. 
lis font une assemblée où harangue Gosson, 
Leur parle en Démosthène et nouveau Ciceron 
Mais malgré ses raisons, la troupe qui l'écoute 


Trouve tout si brouillé, qu'elle n’v voit plus goute. 


Il haranguait encor, quand survint à l’instant 

Le bourgeois en bon ordre et le tambour battant. 
A ce son les tribuns et tous ceux de leur suite 
Désertent l'assemblée et s'enfuyent au plus vite. 
L'eschevin élargy dès le même moment 

Rappelle les tribuns qu'il casse indignement, 

Et dez lors à son tour aux sergeants il ordonne 
Qu'on les prenne au colet et qu’on les emprisonne. 
Il fallut peu de tems pour finir leur procès... 
Tout demandoit enfin une prompte sentence. 
Elle suivit de près ; puisque le même jour 

Ils furent condamnez et pendus tour à tour. 
Gosson en même cas par de vains subterfuges 
Espère d'annuler la sentence des juges, 

Le Conseil par arrêts jugeant au criminel, 

Pour des griefs prétendus il y foit son appel 


— 255 — 


Flaté qu'allant ainsi de justice en justice, 

Son prince auroit le tems d'arrêter son supplice… 
La Cour sans réfléchir sur un si grand appuy, 
Pour prévenir les bruits que le peuple débite, 
Veut que l'exécuteur la nuit le décapite. 

En effet il étoit minuit lorsque Gosson 

Pour être exécuté sortit de sa prison... (1). 


La mort de Gosson a été aussi racontée par de la Boisse- 
lière : 


Magistrats, c’est vous qu’il réclame 
En ce jour de calamité ; 
Armez-vous et lancez la flamme 
Contre ce monstre révolté... 
L’ennemi tombe ensanglanté ; 

Et de sa fureur étouffée 

On dresse un superbe trophée 

Sur l'autel de la vérité (2). 


L’émeute apaisée, le calme renaît dans les esprits, 


La guerre depuis peu publiée en Arras 

Change pourtant sa joye en un grand embarras ; 
Warambon ce vaillant et si fameux guerrier 

Est battu par Biron et fait son prisonnier (3). 


Un poëte a écrit le cantique qui suit pour rendre grâce à 
Dieu de cette victoire : 


Ces bataillons fondus au feu de nos courages 
Sans esteindre jamais nos ardeurs tant soit peu 
Monstroient que nous estions embrasez de ton feu 
Et que la cire estoit le support de leurs rages. 


(1) Mss. du Buisson. 


(2) Ode à MM. du Conseil d'Artois, par de la Boisselière, jésuite. 
— P. Ignace, Dict.,t. 1. 
(3) Mss. du Buisson. 


— 256 — 


Leur nombre devant nous ne fut que de la poudre 
Qui s’éparpille en l’air ou tourbillon du vent. 

Mais quoy ? ton Ange aussi qui leur vient au devant 
Souffloit sur eux les vents et les feux de ta foudre. 


Ainsi ceux qui dressoyent honneur de nostre honte 

Je les vy renversez dedans leur des-honneur, 

Ces fronts qu’on adoroit n'aguères en leur bonheur 

Je les vy malheureux qu'on n’en tenoit plus conte.. (1). 


Dans la nuit du 4 avril 1597, Henri IV tenta d'emporter 
la ville et la Cité par surprise (2). L'énergie des bourgeois 
repoussa les assaillants qui battirent en retraite, 

Le sieur Gilles Surennes, bourgeois d'Arras, fit sur cette 
tentative un sonnet qui a élé déjà reproduit : 


Or dis moy, Biernois, accablé de fortune, 
Qui t’incite amener tant de chatz pour un ra... (3). 


La paix de Vervins entre Henri IV et Philippe Il fut 
conclue le 2 rai 1598. 


Les Princes à Vervins s’assemblent en congrès 
Pour accorder les Roys d'Espagne et de France, 
Dès lors que trop souvent en mésintelligence, 
Où la Paix se conclut, même si promtement 
Que chacun est surpris du racommodement (4). 


(1) Discours de la victoire obtenue par M. le Mareschal de Biron, 
au pays d'Artois, à l'encontre du Marquis de Warambon, gouver- 
neur d'Arras et lieutenant de l'armée du Roy d'Espaigne, par Claude 
de Monstr’œil, 1596. 

(2) Cette tentative sur Arras a été chantée dans un poême en 
vers latins : 

Atrebalum nocturnis insidiis tentalum 


Nocte per insidias Atrebalia mœnia Francus 
Subdere tentavit, subruit ausa Deus... 


(Sièges d'Arras, par Achmet d'Héricourt.) 


(3) Mss. de Doresmieulx, Arch. munic. 
(4) Mss, du Buisson. 


— 257 — 


Un grand nombre de chansons (1) ont élé composées pour 
célébrer ce traité. 


Grand Roy, qui des Roys tiens le cœur, 
Fais qu'en Paix ce grand Roy vaincueur 
Porte autant l'olive de gloire, 
Qu'en guerre auroit sa Majesté 
Victorieuse r'emporté...…, (2). 
O Seigneur par ta grand bonté, 
Restaures encor la santé 

À noz peuples malades ; 
Fais jouyr d’un ciel plus serain 
Et d’un air plus salubre et sain 

Noz villes et bourgades... (3). 


La « resjouyssance du traicté de la paix aux Pays-Bas » 
donna aussi lieu à de nombreux poèmes : 


Tant plus un bien est longuement caché, 
Plus est requis, attendu et cherché... (4). 
Et s1 jeunesse a son désir 
Au labeur qu’elie veut choisir 
Et que son travail tant luy plaise, 
La vieillesse est encor plus aise 
D'avoir repos par tems de paix 
En son lict mollet et espaix. 
Damuiselles de noble race, 
Croissent au tems de paix leur grace, 


(1) Nous avons trouvé ces chansons dans la collection V. Barbier. 
En dehors de celles dont nous donnons quelques fragments, nous 
signalerons dix-huit sonnets sur la paix et une poésie en vers latins : 
congrutulutio ob udeptam pucem ud amplissünum ct prudentissi- 
maum inclytæ urbis atrebutiæ señnatum. 

(2) Prière à Dieu pour le Roy. 

(3) Prière que l'autheur auroit cy devant faicte et qui se doib 
encore continuer. 

(4) La réjouyssance du traicté de la paix au Pays-Bas, 


17 


— 258 — 


Et sont en joie ct liberté : 

Par quoi s’augmente leur beauté 

Qui les faict presqu’à demi-sage 
Attaindre au bien de mariage, 

Auquel avec mundicité 

Maintiennent leur pudicité 

En priant à Dieu que sur terre 

Jamais ne puissent avoir la guerre (1) 


Les archiducs Albert et Isabelle firent leur joyeuse entrée 
à Arras, le 15 février 1600. 


... Voy, voy, peuple d'Arras, avec quella allégresse 
Leurs Allezes montent à Sainct Vast, pour au chœur 
Rendre grâces à Dieu, pendant que de bon cœur 
Les Moines chanteront le sainct chant de liesse. 


Oy des cloches l'accord qui sans fin carillonne 
Dedans ce hault clocher, escoute d’abondant 
Des orgues le doulx son, qui tant bien respondant, 
Au chant du chœur, par tout ce grand temple résonne. 


Ces devoirs achevez, si tost que la nuit brune 
Vouldra chasser le jour, allumez o Bourgeois 
D'Arras, mille falotz, et non chiches de bois, 
Par mille feuz de joye obscurcissez la lune. 


Après, si trouvez bon à si bonne occurrence 
Vous entre-festoyer et boire à la santé 
De voz Princes, ce soit en toute honesteté, 
Sans blescer tant peu soit la saincte tempérance. 


(1, Le chant de la noblesse Belgeoise sur la paix, 


— 259 — 


Scachez que ce qu’on boit à la santé des Princes, 
C'est pour prier pour eulx voire même en bœvant, 
Et non pour s’enyvrer comme l'on faict suyvant 
La coustume par trop commune en ces Provinces... (1). 


Je n'ai pas à rappeler ici la magnificence des arcs de 
triomphe élevés sur le passage des Archiduces (2). Je men- 
tionnerai seulement les deux quatrains composés par les 
marchands, parce qu’ils expriment bien le désir du peuple 
de voir le commerce fleurir au milieu de la paix. 

A l’entrée de la rue des Balances, on lisait ces vers : 


0 princes souverains, Albert et [sabelle, 

Afio que ce fort arc voué par les marchans 
Remarque plas longtems vostre gloire immortelle,, 
Faites durer la paix de ce jour en mille ans. 


Sur la Petite-Place se trouvait cette inscription : 


Vostre ville d'Arras, très-nobles Archiducs, 

Espère que bientost l'antique marchandise 

Qui la rendoit célèbre aux chrestiens et aux Turcqs 
Sera par vos grandeurs en son estat remise. 


L'administration des Archiducs fut très populaire et pro- 
duisit d’heureux résultats : 


(1) Chant gratulatoire à la joyeuse et heureuse entrée des Altezes 
serenissimes d'Albert et d'Isabelle-Claire-Eugène... en leur ville 
d'Arras. 

Voir aussi le poème en vers latins : Ad serenissimos principes 
Albertum Archiducem Austriæ et Isabeilam Hispaniarum Infun- 
tem... (Collection V, Barbier). 

(2) Voir l'ouvrage de M. de Hauteclocque, Arras et l’Artlois sous 
le gouvernement des archiducs Albert et Isabelle, 


no 
Comme je suis Cadet de la maison d'Austriche, 
Mon partage n’estant trop ample ny trop riche 
Pour, selon mon degré, mon Estat maintonir, 
Au parti du Clergé j'aymay mieux me tenir; 
Mais mon Frère-Cousin, m’ayant dez ma jeunesse 
Aux matières d'Estat fait prendre mon adresse, 
Et avecques le temps fait prendre instruction 
Qui m'a fait premier Chef de l’fnquisition, 
Ne trouvant à son gré homme en tout son lignage 
Qui digne luy sembla d’un si grand mariage 
Que moy à qui sa Fille il eut voulu donner, 
Me fist premièrement ses Pays gouverner (1). 


La mort d'Albert fut considérée comme un deuil public 
et son éloge funèbre fut prononcé dans les principales villes 
des Pays-Bas. 

Le « sérénissime Archiduc n'ayant pas voulu qu’on luy 
dressast un sépulchre matériel digne de sa Grandeur en a 
laissé un mystique beaucoup plus prétieu x et admirable (2) ». 


...... Voyez ces marches glorieuses 
Foulans l'honneur du tems jadis, 
Qui par leurs pierres prétieuses 
S'eslèvent jusqu au Paradis. 


L'’Archiduc de qui la mémoire 

Ne produit rien que des Lauriers 

A laissé les traits de sa gloire 

Passant par ces treize Escaliers... (3). 


(1) Chronique de Hollande. 

(2) Ce sépulchre mystique comprend treize escaliers qui représen- 
tent: 10 la foi ; 2° l'espérance ; 3° la charité ; 40 la prudence ; 5e la 
justice ; 6° la tempérance ; 7° la force ; 8° la crainte de Dieu ; 9 la 
piété ; 10° la science ; 110 le conseil ; 12° l'entendement ; 13° la 
patience. 

(3) 4 pothéose chrestienne ou panégyrique du sérénissime archiduc 
Albert, Bruxelles, 1622. 


— 261 — 


Restée seule, Isabelle fit tous ses efforts pour donner la 
paix à l’Artois, Ne pouvant y parvenir, elle se prépare 
résolument à la guerre et fut parfaitement secondée par 


Spinola. 


Mon Pere, me voullant donner en mariage 

A l’Archiduc Albert, me bailla pour partage 

Les Pays-Bas, Bourgogne, avec le Charollois, 

Pour les tenir en fief sous Espagnolles loix : 

Dont la domination par trop austère et rude 

Tous ces Pays retient en dure servitude. 

Mais les Geldrois, Frisons, Trajectins, Hollandois, 
Outreystois, Grœningois, Zutphanois, Zeelandois, 

Ne recosnoissent plus l'Espagne ny l'Austriche, 
Tenans de ces Pays le domeine plus riche : 

Brabant me reste encore, Flandre, Arthois et Lembourg, 
La Bourgogne et Henaut, Namur et Luxembourg (1). 


La mort de l’archiduchesse Isabelle fut le signal des 
malheurs qui devaient s’abaitre pendant quarante ans sur 
notre contrée : 


Espagne, ce fut lors que ton fatal orgueil 
Commenca d’expirer et d'entrer an cercueil (2). 


(1) Chroruque de Hollunde. 
(2) Histoire de Frunce en vers. 


— 262 — 


IV 


Arras sous Louis XIII et Louis XIV. 


Reprenant la politique de Henri IV, Richelieu chercha 
tous les moyens d’abaisser la Maison d'Autriche. 

Les débuts de la guerre furent favorables aux Espagnols, 
mais ils ne surent lirer aucun profit de leurs conquêtes : 


Les Espagnols, qui ont tant fait les braves, 
Pourront juger de la fertilité 

De ce terroir et y semer des raves, 

Si bon leur semble : ils l'ont bien mérité (1). 


Après la prise de Corbie, une guerre de partisans s'engage 
dans les environs d’Arras et tous les couvents se réfugient 
dans la ville, l’abbaye du Vivier entre autres : 


Dans un tems si confus rester au monastère. 

Ce seroit pour l’Abbesse un coup trop téméraire.… 
Pour ne plus exposer ses sœurs et sa personne, 
Malgré sa répugnance, enfin elle abandonne 

Du couvent maltraité l’agréable séjour, 

Sous un espoir flatteur de son prochain retour. 
Le refuge qu'elle a par bonheur dans la ville 

Luy sert en son malheur de retraite et d’azile (2). 


L'histoire de cette abbaye relate la fuite continuelle des 
Dames du Vivier, chassées tantôt par la guerre, tantôt par 
une inondation ou toute autre calamité. Aussi, en arrivant 
en ville, sont-elles reçues par les rires des habitants et par 
le chant d’un vaudeville composé pour la circonstance : 


(1) E, Lecesne, Histoire d'Arras. 
(2) Mss. du Buisson. 


— 263 — 


Ce sont les Dames du Vivier, 
Il est tems de s’en aller 
Et de congé prendre....({1l). 


Cependant l’émotion augmente ; les villages voisins 


. sont de tous côtés exposés aux ravages 
Des troupes de passage, ou bien des campemens, 
Qu’une puissance ou l’autre ordonne à tous momens...(2). 


La ville est en danger ; chaque habitant se transforme en 
soldat ; nos poètes prennent les armes et ne composent plus 
que des chansons guerrières. S’il faut les en croire, l’amour 
lui-mème se fait militaire : 


L'amour est un artificier 
Qui mieux que moy sait son métier, 
Quand il fait des yeux d’une belle 
Partir une seule étincelle, 

Pan, pan, pan, pan, 

La poudre prend, 
Tout est en feu dans un instant (3). 


Malgré la chanson suivante attribuée à de Scudéry : 


Et les plaines d'Avein feront voir dans cent aus 
Ce que par mes conseils firent nos combattans ; 
De |à pour entasser victoire sur victoire, 

Je cherche dans l’Artois une nouvelle gloire 
Allant par mes labeurs à cet illustre prix : 
Arras ost attaqué, c'est-à-dire il est pris (4). 


Richelieu ne paraissait guère partisan de ce siège ; il 
redoutait un échec, sachant que Frédéric-Henri avait sous 
ses ordres la plus belle armée qu’il eut jamais commandée. 
Comme celui-ci n’osait rien tenter, le 28 aoùt 1640, 


(1) P. Ignace, Dict., t. 1v. 

(2) Mss. du Buisson. 

(3) Chansons d'amour et de table. Mss. de la bibl, d'Arras. 

{4) L'ombre du grand Armund, pièce de vers attribuée à de 
Scudéry. — P. Ignace, Add., t. 11. 


— 264 — 


Louis XIII, par lettres expédiées de Soissons, donna l’ordre 
de marcher sur Arras : 


En effet Chatillon, ce fameux Maréchal, 

Joint à La Meillerave, autre grand Général, 
Arrive auprès d'Arras avec l'artillerie, 

Avec ses fantassins et la cavalerie 

Qu'il fait camper d'abord assez près des remparts, 
En les environnant dans peu de toutes parts. 

Ses retranchements faits en grande diligence 

De crainte de surprise ou d'autre violence, 

Il ouvre la tranchée à quelques mille pas 

Des dehors de la place avec quelque embarras ; 
Car l’assiégé prenoit si bien son avantage 

Qu'à grands coups de canon il retardoit l'ouvrage, 
Qu'il achève à la fin malgré l’empêchement, 

Que l’Irlandais Oneil luy donne à tout moment. 
Le grand maître d’ailleurs charge sa batterie 

De mortiers, de canons et d'antra artillerie 

Dont il fait dans la ville un si triste fracas, 

Qu'il y brule et consume, ou jette tout à bas. 

Il pointe ses canons tantôt vers la courtine, 
Tantôt au boulevard, qui menace ruine, 

Qui de son poids énorme et des coups affaissé 
S’écroule et s'écroulant comble tout le fossé, 

Et présente à la fin une si large brèche 

Qu’on peut donner l'assaut, sans que rien ne l’empêche ; 
Oneil ouvrant les yeux au danger évident 
Convient qu'il faut se rendre à moins d'être imprudent. 
Beaumont, Mogué, Bertout, aucun ne dissimulo 
Qu'ils vont être forcez si l'on ne capitule. 
L'accord est donc dressé, que signe Chatillon, 

Et la ville se rend pour composition (1). 


(1) Mss. du KR. P. Dom du Buisson. 
Le siège de 1640 a ôté aussi chanté dans un poème en vers latins 
sigué : Petrus-Hallé et dédié à Pierre Séguier, chancelier de France : 


Attrebitum expugnatio 
Carmen 
Insinos depone, ferox Hispania, fastus… 


(Sièges d’Arrus, jar Achmet d'Héricourt.) 


— 265 — 


A l'occasion du siége de 1640, la bataille poétique des 
chats et des rats recommence. Les vers publiés alors ne 
méritent pas notre admiralion ; ils respirent l’emphase 
castillane et nous montrent le faux bel esprit de l’école de 
Gongora. Il est néanmoins nécessaire de les rappeler ici, 
car ils sont intéressants pour notre histoire locale : 


Quand les Francois prendront Arras, 
Les souris mengeront les chast; 
Les Francois ont pris Arras, 
Et les souris n’ont point mangé les chast. 


Chaque chose à son tour, Matoa, tu le verras, 

En vain si gravement tu gagnes la campagne. 

Un proverbe fatal t’a fait proye des rats, 

Car puisque les François ont enfin prins Arras, 

Ton corps sera mangé devant qu’estre en Espazne (1) 


Une gravure satirique représentant un Espagnol mangé 
par les rats porte les inscriptions suivantes : 


Chats et chatons 
Chessent rats et ratons. 


Beaucoup scait le rat, 
Mais bien plus le chat, 


Tous chats sont gris 
De nuict, 


Cest espagnol ainsy dévoré par des rats 

Nous semble en le voyant une figure estrange ; 
Mais ce qui plus le ronge et ce qui plus le mange, 
C'est le resouvenir de la perte d'Arras (2). 


(1) Arras pris par les François le 10 aoust 1640. Coll. V. Barbier. 
(2) La mort aux rats et aux souris (Gravure). Collection V. Barbier, 


— 966 — 


Cette gravure fut reproduite quelque temps après dans un 
format plus grand avec cette épigramme : 


Je croyois cette prophétie 

(Quand les Franchots prendront Arras 
Les Souris migneront les Cats) 

Estre de durée infinie. 


Mais, las ! bien loin de cet eftect, 
Les Francois par leur entreprise 
La ville d'Arras ilz mont prise 
Qui me rend bas, pasle et deffaict. 


La prophétie est donc bien fausse, 

Car ces souris font peur aux Cats, 

Et viennent me ronger le cas 

Que je porte en mon haut-de-chausse : 


C'est le fruit de l'ambition, 

D’avoir ozé trov entreprendre, 
Ayant mal pris, il fault tout rondre, 
Et souffrir la punition (1). 


Le plan du siège est aussi accompagné de ces vers : 


Quand les rats prendront les Chatz, 
Les Francois prendront Arras. 


Dieu qui m’a mis Arras en main 

Ma 'a peut bien oster demain. 
Cependant 

Qui tenet, teneat, possessio valet (2). 


La défaite générale des rats est enfin racontée de la ma- 
nière suivante : 


(1) La mort aux rats et aux souris (Gravure). Collection Barbier. 
(2) Plan du siège d'Arras pris par les armes du Roy de France le 
10 d'aoust 1640 — Collection Barbier. 


— 267 — 


Cartier, cartier, Messieurs les Ratz, 
Point de cartier, Messieurs d'Arras. 


C'est donc à cette fois que l’on voit accomplie, 
Messieurs les habitans d'Arras, 

Ce que tous vos ayeulx tenoient pour prophétie, 

Vos Chats estant vaincus par nos valeureux Ratz. 


À vostre barbe enfin de ceste forte Place 

Nous nous rendons les possesseurs, 
Puisque nos Ratz Francois, mesprisant leur grimasse, 
Des Chatz d’'Espaigne sont demeurez les vainceurs. 


Vous les voyés icy par leur force et couraige, 
Après un signalé combat, 

Garotter ces Matous qui frémissent de raige 

De se voir prisonniers d’un simple petit Rat. 


En vain demandent-ilz, ayant faict résistance, 
Qu'on leur face quelque cartier : 

Ils se verront branchez tous à ceste potance 

Pour exemple récent à ceux de leur mestier (1). 


Après ce siège, la ville est dans un état déplorable : 


Quelque réglé que soit le plan d’une campagne, 
On ne peut éviter le mal qui l'accompagne. 


Aussi en entrant les Français n’y voient que des ruines : 


(1) La prise et deffaicte des chatz d'Espaigne par les ratz françois 
devaut la ville et Cité d'Arras (Gravure). 


— 268 — 


Un grenier est sans planche, un toit est découvert, 
Üue chambre est sans porte, un mur est entrouvert, 
Icy manque un chassis là manque une fenêtre... (1). 


Pendant l'attaque d'Arras, l'armée française était privée 


de vivres : 


— Quelle honte 
Lorsqu’on est assiégeant d’être affamé ! 
— Hélas ! 
Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras : 
Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes pris au piège, 
Le Cardinal infant d'Espagn: nous assiègo. . 
— Quelqu'un devrait venir l’assiéger à son tour. (2). 


(1) Mss, dun P. du Buisson. 
Voir aussi la Prosopopée de la Nymphe d'Artois sur la perte de 
sa ville capitale d'Arras : 


Ceux qui sont retirez de mes villes plus seures, 
S'ils veulent retourner, 

Trouvent tant de dégâts qu'à peine leurs demeures 
Se peuvent discerner. 

Au lieu de bastiments on ne voit que broussailles, 
Si ce n'est qu'à l'endroit 

Où jadis fut un bourg, quelque pan de murailles 
Demeure encore droit. 


Cette poésie, citée par M. Wicquot, peint bien la haine que les 
Arragevis éprouvaient pour les Français : 


O malheur sans pareil! puis-je donc bien entendre 
Sans me pasmer d’ennuis, 
Que ma ville d'Arras sans qu'on l'ait pu deffendre 
Soit Franchoise aujourd'hui ! 
(A quelle époque la ville d'Arras est-elle deverue 
rcellement française ? par M. A. Wicquot, Mém. de 
l'Acad ,2°s.,t x1x.) 


(*) Cyrano de Ber yeruc, comédie héroïque d'Edmond Rostang. 


— 269 — 


L'armée fut sauvée par le zéle de Saint-Preuil qui lui fit 
parvenir des convois de provisions et de munitions. 

Saint-Preuil fut, en récompense de ses services, nommé 
Gouverneur de la Ville; mais, dur pour les habitants, il se 
fait bientôt haïr par sa conduite déréglée. Quand il ne com- 
bat pas, il emploie son temps à 


Courir de maîtresse en maitresse, 
Passer ses jours en libertin 

Dans la continuelle ivresse 

Qui nait de l’amour et du vin. 


L'on pourrait même supposer que ce furent ses relations 
avec la femme du meunier Guillain qui donnèrent lieu à une 
chanson fort en vogue à cette époque : 


L'autre jour me promenant 
Par devant derrière 

Tout au milien de ses champs, 
J’ai vu la meunière 
Du moulin à vent (1). 


La mort de Richelieu, suivie bientot de celle de Louis XIII, 
fit cesser les hostilités, et les habitants d'Arras profitèrent 
de cette suspension d'armes pour chansonner leurs vain- 
queurs : 


Richelieu dedans l'enfer 
Favory de Lucifer 

Est dans ce lieu comme en France : 
On le traite d'Eminence (2), 


Le Parlement ayant cassé le testament de Louis XIII, 
Anne d'Autriche est proclamée Régente «avec pouvoir de 


(1) Chansons d'amour et de table. Mss de la bibl, 
(2) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl. 
d'Arras. 


— 270 — 


faire choix de telles personnes que bon lui sembleroit pour 
délibérer sur les affaires qui lui seroient proposées ». A 
l'étonnement de la Cour, elle choisit comme conseiller l’ami 
de Richelieu : 


On l'appelle Mazarini 

Et petit-fils de Conrchini, 
Personnage de sac et de corde 
Que volontiers je lui accorde (1). 


Mazarin eut d'abord à lutter contre la Cabale des Impor- 
tants ; il poussa ensuite avec habileté et énergie la guerre 
commencée par son prédécesseur : 


Ce fut alors que la victoire 
Amoureuse de notre gloire 

Fit à Lens ainsi qu’à Rocroy 
Triompher notre jeune Roy 

De ces redoutables cohortes 

Qui sembloient menacer nos portes. 
L'illustre Prince de Condé 

Par son courage secondé 

Mit tous leurs escadrons en poudre 
Et les suivant jusques à Douay 
Vengea la perte de Courtray (2). 


Ces succès de l’armée française n’effraient pas les Espa- 
gnols qui, de leur côté, s'emparent de La Bassée. 


On dit que l'Espagnol 

A repris La Bassée, 

Amy ne t’en afflige pas, 

Rions, achevons ce repas ; 
La France en ce malheur n’est point intéressée. 
Perdons-la sans regrets et tous les lieux voisine, 
Maudit soit ce pays, il n’a point de raisins... (3). 


(1) P. Ignace, Add. aux Mem.,t, 11. 

(2) Agréable récit de ce qui s'est passé aux barricades de Paris 
descrites en vers burlesques. P. Ignace, Add. aux Mém., t. 11. 

(3) Rocueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 


— 271 — 


En somme, chaque puissance se considérait comme victo- 
rieuse : 


Au tems dont il s’agit, la Fortune inconstante 
Etoit dans ses faveurs extrêmement changeante. 
Tantôt Philippe quatre est son mignon chéry, 
Tantôt Louys le juste est son vray favory. 

L'on entend aujourd’huy parler de ville prise, 
Demain d'une bataille, ou d'une autre entreprise, 
L'un triomphe en un lieu, pendant qu'au même jour 
[Il perd une bataille en d’autres à son tour. 
Aujourd’hui son rival luy ravit une place, 

Que demain il reprend d’une pareille audace. 

Ces changemens de fortune et de sort 

Font que chacun s’estime et se croit le plus fort, 
Que pour perdre une ville en ces douteuses guerres 
Il n’en abdique point le domaine et les terres. 
C'est ainsi que l'Espagne au moins le pratiquoit 
Quand au pays conquis une Crosse vaquoit (1). 


Nicolas du Nief meurt en 1651 ; le roi d'Espagne nomme 
évèque d'Arras Ladislas Jouart; de son côté Louis XIV 
appelle à ces fonctions Jean-Pierre Camus ; 


Quoique le Roy n'ait dépêché 

Qu'un seul Camus à l’'Evesché, 

Plus d’un prétendant le sera, 
Alleluia (2) 


Les hostilités momentanément interrompues vont bientôt 
reprendre : 


La guerre va chasser l'amour : 

Adieu le bal, adieu les promenades, | 
Les sérénades; 
Car les amours 


(4) Mss. Dom du Buisson. 
(2) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 


— 272 — 


Sont effrayés par le bruit des tambours 
Mars est un fort mauvais galant ; 

Il est insolent ; 

Et la beauté 


Perd tous ses droits auprès de sa fierté. 
On ne scauroit accorder les fleurettes 
Et les trompettes ; 
Car les amours 
Sont effrayés par le bruit des tambours (1). 


La Fronde est terminée. Cette guerre civile a fait autant 
de mal à la France que plusieurs défaites, car : 


Pendant que les Français se percent les entrailles 
L'Espagnol nous abat des forts et des murailles, 

Et profitant sur nous de ce trouble fatal 

Reprend en quelques jours Barcelone et Casal. 
Dunkerque en sa faveur contre nous se déclare... (2). 


Les Espagnols sont triomphans 

Et vantent déjà leur conquête. 

Ils se moquent des Allemans ; 

Les Espagnols sont triomphans. 
L’Artésien et les Flamans 

Pour nous bien frotter il s'apprète. 
Les Espagnols sont triomphans 

Et vantent partout leur conquête (3). 


Il est temps pour notre patrie de prendre une éclatante 
revanche. 

Condé décide l’Archiduc à tenter une entreprise contre 
Arras. L'armée ennemie approche. C'est donc encore une 


(1) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss, de la bibl. 
(2) Histoire de France en vers. 
(3) P. Ignace, Add., t. 11. 


— 273 — 


fois sous nos murs que va se montrer la vaillance de l’armée 
française. 

Le siège de 1654 est le fait d'armes le plus important de 
cette campagne et il passionne les deux nations, parce qu'il 
met en présence Condé et Turenne (1). 


À travers mille feux, je vois Condé paraitre 

Tour à tour la terreur et l'appui de son maitre, 
Turenne, de Condé le généreux rival, 

Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal (2). 


Tous les Français ont les yeux tournés vers Arras : 


Des personnes de tous métiers, 

Juges, chanoines, bahutiers, 

Chantres, capitaines, notaires, 

Pages, médecins, secrétaires, 

Clercs, filoux, sergens, sacristins, 
Traiteurs et faizeurs de festins, 
Débiteurs de vins dans les caves, 
Marchands de melons et de raves, 
Bref, les vendeurs de mort-aux-rats... 
Tous, ne font que parler d’Aras.., (3). 


(1) Voir le poème sur Turenne de M. Leroy-Keraniou, collection 
V. Barbier : | 


Du blocus de Stenay vivement outragé, 

Condé frémit de rage et veut être vengé; 

Il appelle en son camp des troupes étrangères : 
L’Espagnol vient offrir ses armes mercenaires; 
Un traité les unit: avide de lauriers, 

Il conduit contre Arras trente mille guerriers. 
Déjà de tous côtés la place est investie. 

Pour hâter les travaux, Condé se multiplie ; 

Il veille, il est partout ; son exemple et sa voix 
Inspirent l'assurance et l'espoir à la fois. 


(2) Voltaire, La Henriade, chant vir. 
(3; Loret, La Muse historique. 
| 18 


— 974 — 
Tous aussi ont confiance dans la valeur de nos soldats : 


Pour Arras belle et grande ville, 
Piace pour nous assez utile, 

Et dépendante de nos roÿs 

Depuis quatorze ans et trois mois, 
Environ trente et deux mille hommes, 
Aussi vray que J'aime les pommes, 
Ont assiégé de toutes parts 

Ses murailles et ses remparts, 

Avec canons cinquante quatre, 
Pour presque incessamment la batre 
Et la foudroyer in promplu. 
Pauvre Aras, que deviendras-tu ? 
Pour moy, j'ay meilleure espérance 
De l'heureux destin de la France; 
Le brave et vaillant Montdejen 
Jouera sans doute illec beau jeu ; 

Il tiendra plus de dix semaines, 

Il crèvera bien des bedaines, 

Et remplira bien des fossez 

De pauvres Flamans trépassez (1). 


Le 5 juillet à quatre heures du matin, l’armée espagnole 
paraît devant Arras. 


..... Léopold ce renommé guerrier 

L’assiège, et se promet d'y cueillir du Laurier 
Dont son front couronné des mains de Ja Victoire 
Brilleroit à bon droit d'une immortelle gloire. 

À peine paroit-il forteme:t secondé 

Du prince de Lorraine et du vaillant Condé 
Qu’Arras est investy d’une si grosse armée 

Que la valeur françoise en est tout alarmée. 


(1) Loret, La Muse historique 


— 275 — 


Ses troupes font d’aburd des lizna2s, des ce nparts, 
Que de nombreux fortins couvrent de toutes pris, 
Et l’armée à couvert par eux est retranchée, 

Un des généraux ou /re et couluit la tranchée. 
PenJant quoy Léopold place ses canonniors 

Sur certaines hauteurs faites en cavaliers. 

Là suixante canons posez en batterie 

Battent ville et rempars d'une extrê:nse furie. 

Le pot au feu, la bombe y fout tant de fracas 
Qu'ils jettent les maisons et tous les toits à bas. 
Monjus, qui commandoit pour le Roy dans la ville 
Rand cependant leur effort inutile, 

Fait des irruptions, fait jouer des fourneaux, 

Qui font sauter en l'air et soldats ettravaux, 

Ou pointe ses canons avec tant de justesse, 

Qu'il cause à l’euuemy la dernière détresse, 

Mais malgré sa bravourv et sa dextérité, 

La ville est aux abois, c’est fait de la Cité, 
Hormis qu’un prompt secours d'armée auxiliaire 
Relève leur courage, et les tire d'affaire. 

Turenne et d'Hocquincourt voyant leur fermeté 
Couviennent sur le champ de joindre La Ferté, 
D'attaquer l’Archiduc, qu'il est tes d’entreprendre 
D'empécher de concert la place de s3 rendre. 
Ainsi dit, aiusi fait. Car les trois généraux 
Livrèrent à Léopold de si pressans assauts 

Que sans qu’en sa déroute il put se reconnaitre, 
De son camp le secours s'étant rendu le maitre 
Bat, enfonce, disperse escadrons, bataillons, 
S'empare du bagage et de tous les canons, 

Et fait des ennemys un si nombreux carnage 

Que l’Archiduc perdant l’esprit et le courage 
Abandonne le siège et, fuyant le premier, 

Laisse croitre à loisir son prétendu laurier (1). 


(1) Mss. du R. P. Dom du Buisson. 


— 276 — 


L'histoire de ce siège a été racontée en vers burlesques 
dans un long poème inséré dans le 28° volume du Recueil 
des diverses pièces d'Etat du cardinal Mazarin (1). Je n'en 
donnerai ici que quelques extraits (2) : 


Ce fut, dit-on, dès le matin 

Qu'ils firent ce beau coup de main 
Et que d'Hocquincourt par bravade 
Commenca cette camisade, 
Donnant au quartier des lorrains 
Dessus ces malheureux humains 
Avecque tant de véhémence 

Que sans faire de résistance 

Ils plièrent tous à l’abord 

Et consentirent à leur mort. 

Or la dame cavalerie 

À peine eut vu l'infanterie 

Lacher le pied si prestement, 

Que sans aucun raisonnement. 
Jugeant bien qu'elle étoit défaite, 
Elle résolut sa retraite,.... 

11s montèrent tous à cheval 

Le soir du jour vingt-quatrième 
Et firent dedans l'instant même 
Filer adroitement leurs gens 

Par lieux cachés ou faux fuyans, 
De crainte que l’hostile armée 
N'en eut quelque vent et fumée... 
Incontinent sur cette engeance 


(1) Ce poème, qui comprend 328 vers, se trouve entièrement repro- 
duit dans les Mémoires du P. Ignace. 

(2) Le lecteur en trouvera d'autres dans Les Sièges d'Arras, par 
d’Héricourt, l'Histoire d'Arras, par Lecesne, et le Vieil Arras, par 
le Gentil. 


— 2717 — 


Turenne par cinq bataillons 
Soutenus de quatre escadrons 

Fit faire décharge aussi rude 
Qu'on peut faire pour le prélude... 
Bientôt après de la Ferté, 
Donnant aussi de son côté 

Au lieu choisi pour son attaque, 
Avec la force dont il frappe 

En fit tomber dessous son bras 

De morts et blessez à gros tas : 

Et d’Hocquincourt de même ensuite 
Maint en occit ou mit en fuite 
Dans le premier retranchement, 

Si bien qu'ils passèrent promptement, 
Sans recevoir de résistance 

Qui fut de fort grande importance, 
Jusques au bord du premier fossé, 
L'ennemi s'étant efforcé 

De montrer là quelque courage 
Pour en empêcher le passage. 

Il y fit d’abord assez grand feu, 
Mais sa vigueur dura peu : 

Et nos gens sans y prendre garde 
En lui faisant mainte mazarde 

Se jetèrent dans ce fossé 

D'où chacun s'étant élancé, 
Comme s’il avoit eu des ailes, 

A la faveur de nos échelles 

Sur les lignes des assiégeans 

Après avoir en peu de tems 
Avecque encore hargarades 

Défait toutes les palissades 

Et même les fossez comblez. 

Nos chevaux ailiez et zélés 

Tous fort allègrement 


— 278 — 


Et plusieurs régiments poussèrent 
Tant que le grand falot du jour 
Commencat son oblique tour ; 
Car tout ce que je viens d'écrire 
S'exécuta pendant l’empire 

De Madame la Brune-Nuit 

Où la bonne Lucine luit..... (1). 


La défaite des Espagnols excita la verve de lous les poètes 
satiriques. En voici encore un exemple : 


Enfin tous ces gens ramassez 

Dans leurs retranchemens forcez 
Ont duré comme feu de chaume, 
Et sans prendre Arras ny Bapaume 
Ils sont de la France chassez, 
Hormis les morts et les blessez 
Qui dans leurs travanx renversez 
Ne peuvent sortir du Royaume : 
Leurs lignes sont pleines de corps 
Prisonniere, malades, ou morts 
Qui sont entassez pesle-mesle. 
L'Archiduc y laisse ses plats, 

Et fait dire au Prince tout bas, 

En se retirant à Bruxelle, 

Qu'il luy quitte sa part d'Arras 

S'il luy veut rendre sa vuisselle 2). 


Hébert, chantre du Roy,composa deux sonnets sur la levée 
du siège d'Arras : 


Malgré ces feux grondans qui forment un tonnerre, 
Malgré cent. bataillons couverts de toutes parts, 
Dans un camp ennemy planter ses estandarts 

Et semer de corps morts la face de la terre ; 


(1) P. Ignace, Add , t, vi. 
(2) Sur le forcement des lignes d'Arras, Epigramme. Collection 
V. Barbier, 


nn ne Oh Re 


— 279 — 


Assujettir enfin ce que l'Espagne enserre 

E: la charger de fers au milieu des hazards ; 
Portant par tout l’effroy, mesmes au sein de Mars, 
Et luy faire douter s'il est Dieu de la Guerre, 

C'est ce que les Francois ont fait devant Arras, 

Où nos grands généraux ont signalé leur bras 

Et porté leur valeur au plus haut de la gloire... (1). 


Le second sonnet commence ainsi : 


Grand Roy toujours vainqueur sur la terre et sur l’onde, 
Laissés pour quelque temps reposer vostre bras, 

Après avoir chassé les ennemis d'Arras, 

Vous pouvés triompher de toux les Roys du monde. (2). 


Je ne sais si ce poète craignit déplaire à la Reine en 
adressant autant d’éloges à l’« Invincible Louis », tou- 
jours est-il qu’il fit suivre ces vers du quatrain suivant dédié 
« à la Reyne » : 


Je n’ay point fait de vers pour vostre Majesté, 
Vous estes au dessus de toutes les louanges, 
Voyant vostre vertu s’eslever jusque’aux Anges, 
Le vol de mon génie alors s'est aresté,., (3). 


La victoire d'Arras est accueillie avec enthousiasme dans 
toute la France : 


Turène, Ferté, d'Hvquincour, 
Que ce fut pour vous un beau jour! 
O Ferté, d’Hoquincour Turène, 
Quelle glorieuze semaine ! 
Turène, d’Ioquincour, Ferté, 
Quel los n'avez-vous mérité | 
-Mondéjeu, qu'est-ce que la France 
Ne doit pas à ta rézistance (4) ! 


(1) du Roy. Sur la deffuite des ennemis devant Arras, Collection 
Barbier. 

(2) Au Roy. Sur ses conquestes. Coll. Barbier. 

(3) À la Rryne. Coll. Barbier. 

(4) Muse historique de Loret. 


— 280 — 


Partout on élève jusqu'aux nues les noms de ces géné- 
raux, 


Et plusieurs autres chefs de guerre, 
Que l’on aplaudit tant-que-terre, 
Pour avoir joué près d'Aras 

Aussi bien des mains et des bras, 
Que les vaincus, qui s’efrayèrent, 
Des piés et des jambes jouèrent (1). 


Un certain nombre d'habitants firent en vain des efforts 
pour seconder les Espagnols : 


Un bruit a couru ce matin, 

Que d'Aras le peuple mutin, 
Souhaitant de changer de maistre, 
Par un complot cruel et traistre, 
Vouloit, sans rime ni raison 
Assassiner la garnizon; 

Et qu'ayant découvert la trame 

De cette populasse infâme, 

Ils avoient été maltraitez 

Par les gens de guerre irritez, 

Et que, tant au soleil qu’à l’ombre, 
On en avoit pendu grand nombre (2). 


Le siège de 1654 est le dernier qu’ait subi notre ville, qui 
depuis lors est restée Française : 


she dite tes Arras | 

C'est le dernier effort de ta rare constance 

Et tu vas te parer de l'étendard de France. 

Avec lui tes regrets deviendraient superflus ; 

Quand on est à la France, on ne transigue plus... (3). 


(1) Muse historique de Loret. 
(2) Muse historique de Loret. 
(3) Poème Plocq. Mss. de la bibl, d'Arras, 


— 281 — 


Turenne, le héros de cette campagne, est contraint de 
livrer chaque jour de nouveaux combats, les Espagnols 


Faizans du mal autour d’Aras 
Plus que cent millions de rats (1). 


Les années 1655 et 1656 ne voient que des sièges de 
places : 


La guerre dans ce tems faisoit tant de ravages 
Qu'on n'entendoit parler que de feux, de pillages; 
A peine trouvoit-on un village, un hameau, 

Qui nese fut muny d’un fort ou d’un château (2). 


Turenne n'ose avec sa petite armée frapper un coup 
décisif. Sa gloire n’en brille pas moins d’un vif éclat pendant 
celte guerre de partisans qui lui permet de harceler sans 
cesse les troupes ennemies. 


Le vicomte de Turenne 

À livré plusieurs combats. 

S il a gagné Célimène 

Je ne m'en informe pas. 

Suffit que ce capitaine 

Ait sauvé beaucoup d'états 3). 


Ces revers successifs affaiblissent l'Espagne, et la victoire 
des Dunes, qui ouvre les portes de Dunkerque, force le cabinet 
de Madrid à demander la paix : 


Eafin la paix se fait ; d'un côté Mazarin, 
De l’autre de Haro la signent de leur main. 
Chacun en est ravy, la joye est générale (4). 


(1) Muse historique de Loret. 

(2, Mss. du P. du Buisson. 

(3) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 
d'Arras. 

(4) Mss. du P. du Buisson, 


— 282 — 
Le traité des Pyrénées a été raconté en vers burlesques : 


Le Cardinal et Dom Louis 

Se trouvèrent fort ébahis 

Lors de la conférence 

Ils étoient sans vin sur les lieux, 
Cependant ils avoient tous deux 
Plus soif qne l’on ne pense. 

Faute de s’en faire apporter 

Its ne purent jamais chanter : 

Et bon bon bon, que le vin est bon 
À ma soif j’en veux boire .. (1). 


Quel que soit le peu de sérieux de ce récit, il n'en est pas 
moins vrai que ce traité fut l’un des plus avantageux que 
la France ail signé. 11 couronne l’œuvre du Cardinal Maza- 
rin qui mourut deux ans après, le 9 mars 1661. 

Ce Ministre, qui a été tant chansonné lors de son avëne- 
ment au pouvoir, le fut aussi après sa mort: 


Icy dessous gist Mazarin 

Qui plus adroit qu’un Tabarin 
Par ses ruses dupa Ja France. 
Il eut éternisé son sort, 

Si par finesse ou par finance 
Il avoit pu duper la mort 


Enfin, s’il est vray ce qu’on dit, 
L'ayarice eut tant de crédit 
Dessus son cœur insatiable 
Qu’aflin d'acquérir plus de bien, 
S'il n’eut donné son âme au diable, 
1] n’auroit jamais donné rien. 


(1) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 


TT 


— 283 — 


Vous qui passez près de ce lieu 
Venez jetter, au nom de Dieu, 

A Mazarin de l'eau bénite. 

Il en donna tant à la Cour 

Que c’est bien le moins qu’il mérite 
Qu'on lui en donne à son tour (1). 


L’annexion définitive de notre ville à la France ne lui 
donne pas le repos, car son Gouverneur ne sait, par ses 
procédés tyranniques, qu’augmenter encore la haine des 
Arrageois contre leurs nouveaux maîtres. Sa rigueur 
s'exerce même envers ceux qui l’entourent et 


Du susdit Montdéjeu la femme, 
Qui, sans mentir, a dans son ame 
Autant d'honneur et de vertu 
Que jamais son sexe en ait eu (2), 


devient bientôt la malheureuse victime de sa cruauté jalouse. 

Je crois devoir taire ici les épigrammes trop libres 
adressées à ce mari qui n’élait pas, mais se croyait et aurait 
mérité d’être... offensé. 

La mort de Philippe IV fut l’occasion de la première 
guerre de Louis XIV. La campagne de Flandre fut, il est 
vrai, plutôt une promenade militaire qu’une invasion, mais 
elle procura à la villé d'Arras l’honneur de recevoir le roi 
de France. 


La Reyne est du voyige, accompagne ce Prince ; 
Et marchant avec luy de Province en Province 
Entre au feu du canon dans les plus forts châteaux 
Et recoit les devoirs de ses sujets nouveaux... (3). 


(1) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 
(2) Muse historique de Loret. 
(3) Histoire de France, par de Brétigny. 


— 284 — 


« Leurs Majestés logérent à l'évêché qui estoit assez com- 
mode. Le Gouverneur mit tout en usage pour régaler la 
Cour... Toutes les rues estoient tendues de tapisseries et 
jonchées de fleurs avec des festons, qui, se croisant à la 
hauteur du premier étage, formoient une espèce de berceau 
continuel. Aux fenestres paroissoient, en leurs attours des 
dimanches, toutes les belles du païs, qui, sans les flatter, 
ne le sont guerre : la plus passable estoit la fille du Médecin 
de la Ville ; mais on ne faisoil que la saluer en passant avec 
respect, sans s’y amuser davantage : 


Elle esi jeunette, elle est fleurie, 
Eile ne manque point d'appas : 
Elle entend assez raillerie ; 

Mais son père ne l'entend pas (l) » 


Pendant que le roi alla rejoindre l’armée, la reine resta à 
Arras, en attendant son retour. 


Sous un triste climat, où cent nuages sombres 

Couvrent toujours le ciel de leurs épaisses ombres, 

Et font avec la terre un commerce ennuyeux 

De pluye et de brouillards qu’elle exhale en tous lieux... 


De ce Monarque à peine elle fut séparée 

Et dans les murs d'Arras à regret retirée, 

Qu'un noir essaim d’ennuis vint soudain s’y loger, 

Et de tristes langueurs tous les cœurs afiliger. 

Ils logèrent partout, et chez la Reine mesme, 

Sans respecter l'éclat de la grandeur suprême, 

Mais sans troubler pourtant celuy de ses beaux yeux, 
Ils vinrent l'assaillir de deux différents lieux : 

Les plus pressans d'entr’eux, mais pourtant les plus sages, 
Vinrent couvrir son front de quelques doux nuages, 
Et sans vouloir montrer leur discrette langueur 

Ils furent se cacher dans le fond de son cœur... 


(1) Relation du voyage que la Reyne a fait en Flandre. Recueil 
de pièces galantes en prose et en vers par Mme la comtesse de la 


Suze, 


— 285 — 


Sous le fais des ennuis les âmes accablées. 

Et des noires vapeurs de leur poison troublées 
D'un triste désespoir alloient enfin périr, 
Quand ce Héros parut, et vint les secourir... 


Son éclat triompha de leur nuit la plus noire, 
Et perçant tous les cœurs des rayons de sa gloire, 
Il chassa les langueurs de sa charmante Cour, 

Et redonna la joye, et la force et l'amour... (1). 


Ce séjour de ia reine à Arras avait été annoncé dans l’une 
des centuries de Nostradamus : 


Mars et l’Amour marcheront en campagne 
Et du beau sexe ils troubleront la paix ; 
Reine, la gloire et de France et d’Espagne, 
D'un nid à rats l’on doit faire un palais (2). 


Ce fut pendant ce voyage que Louis XIV ordonna la 
construction de 


RE notre citadelle 
Qu'on jugeait inutile autant qu'elle était belle... 


Montdejeux, aidé d'ingénieurs italiens, avait fait réparer 
les fortifications en partie détruites ; mais il appartenait au 
créateur du Génie français d’entourer notre ville d’une cein: 
ture de murailles invincibles, 


Re *..:... d'ouvrages avancés 
Glacis, chemins couverts, redans et demi-lunes... 


et de faire creuser 


Ces immenses fossés qui bordaient les remparts 
Et dont la profondeur étonnait les regards (3). 


(1) Le Séjour des ennuis, par de Montplaisir, lieutenant du roi à 
Arras. 

(2) Collection Barbier. 

(3) Arras démantelé, poésie de E. Lecesne, 


— 286 — 


L'auteur de ces «fiers bastions, ces farouches courtines », 


Ce héros dont la main raffermit nos remparts, 
C'est Vauban, c'est l'ami des vertus et des arts... (1). 


Profitant de la paix, les couvents prirent à cette époque 
une importance considérable et rien que pour distinguer les 
différentes congrégations de l’ordre de Saint-François on 
dut avoir recours à un proverbe : 


Ni barbe, ni pièces, 
Pièces sans barbe, 
Barbe sans pièces, 
Barbe et pièces (2). 


Ces derniers étaient les Capucins, qui à la suite d’une 
mission firent élever un calvaire sur la porte de la Cité : 


Aimable Croix, douce espérance, 
Unique objet de mes amours, 
Soyez ma force et ma défense 
En l'extrémité de nos jours (3). 


Louis XIV revint à Arras en 1670 et en 1673 (4) au début 
de la guerre de Hollande : 


(1) Voltaire, La Henriade, chant var. 

(2) Ni barbe n1 pièces, ce sont les Cordeliers ; pièces sans barbe 
ce sont les Récollets ; barbe sans pièces ce sont les Picpuces ; barbe 
et pièces ce sont les Capucins. — P. Ignace. Dict., t, 11. 

(3) Noëls et cantiques de l'abbé Paellegrin. Mss. de la bibl. d'Arras. 

(4) En cette année l'Évêque d'Arras eut la douleur de perdre son 
père. Le continuateur de Loret signale dans sa Gazette burlesque : 


La mort dont tout chacun endève 
De messire Alexandre de Sève, 
Lequel étoit depuis neuf ans 

De Paris prévot des marchands. 


— 287 — 


Le roi dedans sa course isnelle, 
Aiant vu sa chère Pucelle, 
Savoir la ville de renom 

Dont partout Péronne est le nom, 
Est passé d’illec à [$anaume 

Où l’on joue à la longue paume, 
Et d'illec sans nul embaras, 

Est aussi passé dans Arras. 
Montpezat, qui de cette ville 

A le principal domicile 

En qualité de Gouverneur, 

De le recevoir eut l'honneur. 

À la tête de la noblesse 

Avec laquelle et grande liesse 

Il avoit, m’écrit-on, été 
Au-devant de sa Majesté 
Jusqu'aux confins de la Province 
Laquelle n’est nullement mince, 
Scavoir la Province d’Artois 
Assez fertile en fins matois (1). 


Le Gouverneur d'Arras avait alors, comme Saint-Preuil, 
une conduile fort irrégulière. Près de l'église Saint-Aubert 
se trouvait une auberge ayant comme enseigne trois agaches 
et habitée par irois jeunes filles qui recevaient fréquemment 
la visile du Marquis. 

Nous nous abstiendrons de reproduire les épigrammes 
qui lui furent adressées lors de son départ pour le Lan- 
guedoc. 

Le fils de cet officier avait quelques années auparavant 
brillamment soutenu une thèse de philosophie chez les 
Jésuites d'Arras : 


(1) Gazettes burlesques ou lettres en vers à Monsieur, frère unique 
du Roi Louis XIV. 


Etant encore entre mes draps, 
J'ai sun qu’en la cité d'Arras, 
N'aguerres on vit grande assemblée 
Et de gens de marque comblée, 
Ches ces pères si géniez 

De Jésus les associez. 

Dudit Arras le porte Mitre (1) 
En fut avecque le chapitre 

Et la plupart de son clergé 

En un très-bel ordre aggrégé. 
La noblesse et magistrature 

De s’y trouver prit aussi cure. 
Enfin, comme on me l'a conté, 
De Douai l'Université, 

Et si nombreuse, et si savante, 
Que par tout canton on la vante, 
S'y rendit par ses Professeurs. 
Or ce grand congrès de Docteurs 
Se fit tout exprès pour entendre, 
Ainsi que j'ai pu l’apprendre, 

Le fils ainé du Gouverneur, 

Qui soutiut avec grand honneur 
Des thèses de philosophie 

Sur toute et chacune partie, 
Montrant en cette occasion 

Très profonde érudition, 

Et par sa docte suffisance 
Ravissant toute l’assistance (?). 


Arras et l’Artois n'étaient pas encore français de cœur. 
En 1682, la naissance du duc de Bourgogne fut l’occasion 
d’une fête, mais l'habitant ne décora sa maison que par 


(1) Guy de Sève, Evêque d'Arras, 
(2) Gazette burlesque. 


— 289 — 


obéissance et l'Hôtel-de-Ville, pour stimuler l'allégresse du 
peuple, s'orna d’un transparent sur lequel furent écrits ces 
vers : 


Ces marques de bonhour que le ciel nous envoye 
Font de tout l’univers la merveille et la Joye (1). 


La guerre de la succession d'Espagne jeta de nouveau 
l’effroi dans notre Cité qui avait perdu l'habitude de voir 
l'ennemi près de ses murailles. 

Marlborough envahit les Pays-Bas et ne rencontra sur sa 
route qu’un général incapable, 


Ne disons mot de Villeroy, 

Il fut choisi par le Roy ; 

Il faut s’en prendre à ce Prince 
D’avoir fait un choix si mince (2). 


La prise de Lille fait de Marlborough le « héros du soldat »: 


Sa valeur trouve.tout facile, 
Soumettre la plus forte ville (3) 
N'est pour lui qu’un amusement 

En voici quatre ici pour une : 
Témoin Douay, témoin Béthune, 

Et témoins Aire et Saint-Venant (4). 


Le découragement s’empara des Français, et, en 1708, 
l’armée ennemie vient faire une excursion jusque sous les 
murs d'Arras : 


(1) E. Lecesne, Histoire d'Arras. 


(2) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 
d'Arras. 


(3) Lille. 
(4) P. Ignace, Rec., t. vn. 


19 


_— 990 — 


Tout est flambé, tout est perdu, 
Disent icy tous nos Alcides, 
L’Escaut passé, Lille rendu. 
Tout est flambé, tout est perdu. 
Fénelon a bien défendu 

À nos Princes d'être homicides. 
Tout est flambé, tout est perdu, 
Disent icy tous nos Alcides (1). 


Nos soldats manquent de pain. 


Sans nul secours, sans nul convois, 
Réduits à vivre dans l’Artois 
Ou dans la Picardie 
Les malheureux y crèveront, 
La faridondaine, la faridondon, 
De faim, de soif et de dépit, 
Biriby, 
A la facon de Barbari 
Mon ami (2). 


La glorieuse défaite de Malplaquet annonce enfin le terme 
de nos revers. 

En 1712 le comte d’Albemarle cherche, il est vrai, à 
prendre Arras, mais d’Artagnan le force à s'enfuir et la 
victoire de Denain, remportée par le maréchal de Villars, | 
sauve la France : 


Comme Denain faisoit leur tête 
Il l’attaque fort brusquement ; 
Aussi en fait-il la conquête 

Pour les mener tambour battant, 


(1) Recueil de chansons pour servir à l'histoire Mss. de la bibl. | 
(2) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 


=— 291 — 


Duc d’Albernal pour les défendre 

Vous combattez très vaillamment, 

Mais c’est en vain, il faut vous rendre 
A Montesquiou (1) et à ses gens... (2). 


En 1714 (3), Villars envoyé sur le Rhin où il se trouva en 
face du prince Eugène, déconcerte encore une fois les Impé- 
riau x par l’impétuosité de ses attaques et pendant que 


Montesquiou, plein de zèle 
Et plein d’ardeur, 

Le tient sur la Moselle 
Et lui fait peur (4), 


il prend Landau, escalade la montagne de Roskhof et 
s'empare de Fribourg. 


(1) Montesquiou, gouverneur d'Arras. 

(2) P. Ignace, Add. aux Mém. 

(3) Il y a lieu de citer à cette époque quelques pièces de vers 
adressées à la famille Palisot qui, au XVI{le siècle, fournit plusieurs 
premiers Présidents au Conseil d'Artois : 


Palisot, reçois cet ouvrage ; 

Il ne retrace que l'image 

De ce que l’on admire en toi. 

Si tu n’y trouves point de graces, 
Songe que marcher sur tes traces 
Est ici leur unique emploi... 


(Ode de la Buisselière, jésuite.) 


Interprète des lois, soutien de la justice, 
Le sage Palisot, comme un astre propice, 
Brille au milieu de vous. 
Ciel, conserve des jours si chers à la Patrie, 
Clotho prens sur nos ans pour augmenter sa vie; 
Ce vol nous sera doux... 


(Ode de J. A. Masson, chanoine d'Arras.) 


(4) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl, 


— 292 — 


Les fatigues de cette longue guerre, la rigueur de l'hiver, 
la famine firent éprouver au pays les plus grandes misères. 
Aussi la nouvelle de la mort de Louis XIV, 


Lui qui sur les rives du Lis (1) 
En mille lieux planta nos lis(2), 


fut-elle accueillie sans tristesse. À Arras, elle n’excita que 
des regrets officiels et les habitants, peu respectueux pour 
la mémoire de celui qui avait assuré la réunion de notre 
ville à la France, se mirent à chanter ce refrain : 


Enfin ce grand jour est venu 

Que nous avons tant attendu. 

À Louis chantons pour Libera : 
Alleluia (3) ! 


Une épitaphe fantaisiste composée à la même époque est 
aussi irrévérencieuse que ce couplet pour la mémoire du 
grand Roi : 


On a semé dans cette terre 

[es os du père de la guerre. 

Si le terroir est de façon 

Que pour un grain cent il rapporte ; 
Grand Dieu, grelez sur la moisson 
Et nous privez de la récolte (4). 


(1) La rivière de la Lys était autrefois souvent appelée le Lys. 
(2) P. Ignace, Dict., t. ur. 

(3) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl. 
(4) Môme Mss. 


— 993 — 


V 
Arras sous Louis XV et Louis XVI. 


Une dette de deux milliards, quatre cent millions, telle 
était la siluation des finances à la mort de Louis XIV. 

Un Ecossais proposa alors au régent de substituer au 
numéraire métal le papier-monnaie qui est susceptible d’une 
mulliplication indéfinie : 


Dargenson dans la finance 

S’est comporté comme un fou. 

Il faut à présent en France 

Un esprit bien plus filou : 

Monsieur Law a pris sa place... (1). 


Son système créa le crédit, mais comme il ne consistait 
qu'à mettre en circulation des valeurs fictives, l'illusion 
cessa bientôt et Law dut s’enfuir, poursuivi par les malédic- 
tions publiques : 

Gy gist cet escroc diligent, 
Qui ne fut jamais négligent... 
Cy gist enfin tont notre argent (2). 


À cette ruine de l'Etat succède l’ébranlement des mœurs 
et des idées. Le cynisme de la conduite s'affiche comme la 
licence de l'esprit. Dans les chansors populaires le dérégle- 
ment du rhythme s’unit à celui de la rime et de la pensée, 
le vin élant seul l'inspiration du poète : 


... En buvant l’âme est toujours alerte 
Et l'esprit vient quand la raison s’en va (3). 


(1) Recueil de chansons pour servir à l'histoire. Mss. de la bibl. 
(2) Même Mss. 
(3) Chansons d'amour et de tuble. Mss. de la bibl. 


— 294 — 


Cette légéreté s’introduit bientôt dans les mœurs des 
Arrageois et le patriotisme ne se mesure plus qu’à la quan- 
tité de bière absorbée : 


La France faisoit tous les jours 
Des progrès dans la gloire; 

Nous devons luy prêter secours 
À force de bien boire. 

Pour moy je prétens que du Roy 
Je soutiens la dépense, 

Puisqu’à mesure que je bois 
J'augmente la finance (1). 


Un autre poète s'écrie : 


Plus de guerre qu’à coups de verre. 
Nous n’aurons plus d’autres affaires 
Que celles de notre plaisir, 

Plus de gloire 
Qu’à bien boire. 
Enyvrons-nous tous à loisir... (2). 


Dans ce banquet de la vie où les couplets grivois servent 
d'accompagnement au ‘choc des verres, l’homme perd sa 
dignité, et il n’est pas étonnant que le portrait qu'on nous 
en fait soit peu flatteur : 


Pour bien peindre les hommes 
Tels qu'on en voit beaucoup 

Dans le siècle où nous sommes, 
Tracez-vous un coucou, 

Un paon, un animal 

Qui n’a qu’un beau plumage, 
Souvent un ami déloyal, 

Le cœur plus grand qu’un hopital, 
Un papillon volage (3). 


(1) Chansons d'amour et de table. Mss. de la bibl. 


(2) Recueil de chansonnettes et vaudevilles, Mss. de la bibl. 
(3) Môme Mss. 


—…— 295 — 


La femme n’est d’ailleurs pas mieux traitée par la chan- 
SON : 


Pour bien peindre une femme 
Peignez-vous un lutin, 

Un vray tyran des âmes, 

Un réveille-matin, 

L'’humeur d’un chat friand, 

Une fine marotte, 

Les yeux d’un basilic ardent, 

La langue d'un serpent rampant, 
La tête d’une linotte (1). 


La femme du village n’est pas meilleure ; elle abandonne 
les champs et cherche par tous moyens à devenir maîtresse : 


.....Chacun scait que c'est votre usage 
De ferrer la mul” poliment, 

Oubliant que dans vot’ village 

Vous ne voyez jamais d'argent. 

Tout votre vaillant 

N’étoit que six blancs, 

Pour votre aliment 

Du fromage blanc. 


En servant dedans une ville 
Vous amassez des picallons, 
Puis vous réformez vos guenilles 
Pour porter bichons et frisons. 
Toupet sur le front, 

Des mouch’s au menton, 

L'on voit ces dondons 

Dans leurs conditions..... 


(4) Recueil de chansonnettes et vaudevilles, Mss. de la bibl. 


— 996 — 


Vous vous croyez du rang des Dames 
Vous étant un peu décrassées, 
Un désir enflamme votre âme, 
Vous oubliez le tems passé, 
Etant déniaisées, 
Bien débarbouillées, 
Vous fait’s la sucrée 
Lorsque vous parlez... (1). 


I] m'a semblé utile de citer ici ces fragments de couplets : 
ils sont comme les coulisses d'un théâtre où l’on aperçoit 
les ressorts secrets du drame qui se déroule sous les yeux 
des spectateurs ; en nous montrant les petits côtés de l'his- 
toire, ils nous permettent d'apprécier le caractère du peuple, 
ses habitudes, ses dégoûts, ses aspirations. A cette époque, 
les Arrageoïis semblaient se désintéresser de tout : 


Ne parlons plus de politique, 
Qu'importe à moy 

Qui gouverne la république 
Lorsque je bois... 

Que l’on conserve à la régence 
L'autorité, 

Ou que le Parlement de France 
Soit consulté. 

Que le parti du Janséniste 
Ait le dessus, 

Que le commode Moliniste 
Soit confondu, 

Que Quesnel prouve en son ouvrage 
L'amour divin, 

À tout je donne mon sufirage 
Quand j'ai du vin... (2). 


(4) Chanson nouvelle, sur l'air d'une contredanse bretonne, 
P. Ignace, Supplément aux recueils. 
(2) Chansons d'amour et de table. Mss, de la bibl, 


| 


— 9297 — 


Un de nos chansonniers parait cependant mécontent de 
notre Evèque, plus que suspect de jansénisme, et dans une 
série de conférences il donne la parole à Guy de Sève (1) et 
au chanoine Michaux pour leur permettre de soutenir leur 
thèse théologique peu favorable à la bulle Unigenitus : 


Vous que Dieu par un heureux choix 
Mit sous ma discipline, 
Apprenez aujourd'hui mes loix 
Et la sainte Doctrine. 
Usez avec discrétion, 
La faridondaine, la faridondon, 
De tout ce qu’on vous dit ici, 
Biribi, 
A la facon de Barbari, mon ami. 


N’allez pas ridiculement 
Me croire Janséniste, 
Je ne le suis certainement 
Pas plus que Calviniste : 
C’est une imagination, 
La faridondaine, la faridondon 
Des ultramontains d'aujourd'hui, 
Biribi..... 


Si quolqu’un osait m'attaquer, 
On l’attend à confesse, 

On pourra là le démasquer 
Usant d’un pau d’adresss ; 

Car en fait de confession, 

La faridondaine, la faridondon, 

On scait comme on en use ici, 

Biribi..... (2). 


(1) Voir l'Histoire de Guy de Sève de Rochechouart, par le cha- 
noine J. Depotter, 1893. 

(2) Le Grand Prédicant à ses jrunes clercs d'Arras, P. Ignace, 
t. vil. 


— 998 — 


À partir de ce moment, l’histoire d'Arras ne présente plus 
aucun fait saillant. L'attention se tourne principalement vers 
les intérèts locaux, et divers travaux sont commencés : la 
tour de l’église de Saint-Jean-Baptiste, la chapelle du Petit- 
Atre, la maison des poissonniers, le Palais des États. Dans 
ces questions, l'Échevinage n'agit plus seul, l'autorité supé- 
rieure commence à intervenir dans toutes les affaires muni- 
cipales et l'heureuse ingérence de l’Intendant Chauvelin est 
conslatée dans ce quatrain qui fut mis au bas de son 
portrait : 


Humain, prévoiant, équitable, 
Il fut tout à la fois ministre et citoyen ; 
Il eut lesprit, le cœur aimable, 
Et du bonheur public il fit toujours le sien (1). 


De temps à autre, des réjouissances publiques viennent 
contribuer à l’essor pris par le commerce et l’industrie. En 
1729, la naissance du Dauphin fut l’occasion d’une grande 
fèle, le canon se fit entendre sur les remparts. L'Hôtel des 
États fut illuminé, et un feu d'artifices attira la foule sur la 
Grand’Place : 


Sur son haut froutispice, éclatante et dorée 
Brilloit la fleur de lys en Artois adorée. 


Charles de Lorraine, duc d’Elbeuf, placé sous un dais 
présida la cérémonie, et on lui présenta un flambeau pour 
mettre le feu : 


Lorraine animoit tout par sa présence illustre, 
De cet heureux spectacle il rehaussait le lustre, 
Assistant d’un grand air, mais gracieux, humain, 
Au feu de notre jrye allumé de sa main (2). 


(1) Vers mis au bas du portrait de M. Chauvelin, intendant de 
Picardie et d'Artois. 

(2) Lettre d'un gentilhomme des Etats d'Artois à un marquis de 
ses amis, 


——— me 


— 999 — 


La cloche Joyeuse convie sans cesse le peuple à de nou- 


veaux plaisirs, et les Arrageoïis, heureux, commencent à 
aimer la maison de France : 


Arras est tout francois, c’est la vérité pure, 

Et si j'en crois sa joye en cette conjoncture, 

Le cœur des citoyens contre tous les hazards 

En répond mieux au Roi que ses fameux remparts (1). 


La guerre de la succession de Pologne n'’intéressant pas 
notre région, nos chansonniers se contentent de lancer un 


triolet (2) contre le Maréchal duc de Noailles, lors de son 
départ pour l'Italie : 


Tremblez, tremblez fiers Allemans, 
Noailles part pour l'Italie, 

C'est le Don Quichote du tems ; 
Tremblez, tremblez fiers Allemans, 
Il prend les moutons dans les champs 
Pour des colonnes ennemies, 
Tremblez, tremblez fiers allemans (3), 


(1) P. Ignace, Mém., t. 11. 

(2) Ce triolet fait allusion à une anecdote qui cireulait de bouche 
en bouche et d'après laquelle le Maréchal de Noailles, au mois de 
janvier 1735, crut voir l'ennemi approcher en apercevant au loin la 
poussiére soulevée par le passage d'un troupeau de moutons. 

(3) P. Ignace, Supplément uux Mém. 


Le P. Ignace, dans le tome vit des Add., cite l'épitaphe de la 
maréchale de Noailles : 


Par une faveur singulière 
Qui de ses vertus fut le fruit, 
Noailles a fournila plus longue carrière. 
Saine de corps et plus saine d'esprit, 
Elle touchoit à son vingtième lustre, 
Quand de ses Jours sereins le cours fut arrêté, 
Epargnons, dit la Parque, à cette femme illustre 
L'affront de la caducité, 


— 9300 — 


Le calvaire (1) placé sur la porte de la Cité tombait en 
ruines. Le P,. Duplessis sollicita la restauration de ce cal- 
vaire et la nouvelle croix fut bénite le 18 mars 1738. Parmi 
les nombreux miracles qui se produisirent alors, le plus 
remarquable a été raconté en vers burlesques : 


Or écoutez, petits et grands, 

Un merveilleux évènement 
Arrivé dedans cette ville 

A l'endroit d'une bonne fille 

Qui se nomme Zableau (2) Le Grand, 
Agée de près de quarante ans. 

Ce fut le jox:r que l’on faisoit 

La fête du grand Saint-Joset, 

Du mois de mars le dix-neuvième 
En mil sept cent trente-huitième, 
Tout ceci doit être noté, 

Car c'est la pure vérité. 

Du depuis trois ans et demie 
La pauvre Zableau dans l’ennui 
Avoit la jambe estropiée, 

Aussi la cuisse attrophiée : 
Car c’est ainsi qu’en bon chrétiens 
L'ont déposé les chirurgiens... 


(1) Je n'ai pas l'intention de rappeler ici toutes les pièces de vers 
composées à l'occasion du calvaire d'Arras. 
Non seulement une inscription fut placée sur la rotonde en maçon- 


nerie : 
O croix miraculeuse! honneur de ces murailles, 


Faites les respecter au démon des batailles. 

Un ennemi plus fort, le tyran des enfers. 
mais encore des poésies furent inscrites sur les gravures qui 
représentaient le calvaire : 

Quel est l’apôtre que je vois ? 

C'est Duplessis, le héraut de la croix. 

Des saints martyrs il a le zèle. 


(2) Zableau, mis ici pour Isabelle, 


— 301 — 


Elle consulta maître Hazard 
Et plusieurs autres du même art, 
Surtout le Pocheur de Bapaume, 
Qui, comme on scait, est habile homme; 
Mais tous lui dirent belle et beau 
Dieu seul peut vous guérir, Zabieau. 
Or il advint que Dup'essis, 
L'apôtre de notre pais, 
Forma le dessein de refaire 
Le tant dévotieux calvaire 
Qui jadis d’un zèle tout saint 
Fut planté par les capucins. 
Par ordre de notre prélat 
La Croix fut avec grand éclat 
Bénite par le grand-vicaire, 
Qui pour cela monta en chaire 
Montrant par son noble entretien 
Que la mitre lui siéroit bien. 
Pour obéir à l’ordre saint 
La fille se mit en chemin, 
Sur deux béquilles soutenue, 
Marchant tout comme une tortue, 
Mais malgré l’aide de sa sœur 
Trois fois s’assit toute en sueur. 
Dans le temple quand elle entra 
Dès la porte elle s’écria : 
Dieu, sauvez mon corps et mon âme. 
Et puis le cœur tout en flamme 
Dans un recoin Elisabet 
Va commencer son chapelet. 
Vers la fin de son oraison, 
Elle sent une pamoison : 
Mais tout à coup ragaillardie 
Elle se sent sans maladie : 
Pour mieux voir ce qui en étoit 
Elle se lève et marche droit...., 


— 302 — 


Ce miracle partout prêché 
Parvint bientôt à l'Evéché. 
* Notre prélat homme de tête 
Fit faire prudemment l'enquête 
Où l’on entendit pour le moins 
Quatre douzaines de témoins. 
Dont s’ensuivit un mandement, 
Ouvrage profond et charmant 
Rempli d'une belle éloquence, 
Soutenu de tant de science 
Qu'il confondra les mécontens 
D'ici jusqu’à plus de cent ans (1). 


Quelques années plus tard, le projet de translation du 
calvaire occasionna une longue polémique et le peuple 
d'Arras éleva jusqu'au ciel sa voix plaintive : 


Prêtres, peuple choisi, couvrez-vous de poussière, 
Priez, ce tems surtout a besoin de prière. 

Hommes, femmes, vieillards nés sous de plus beaux ans, 
Arrachez vos cheveux. Et vous, jeunes enfans, 


(1) Ce miracle a été chanté dans plusieurs poèmes : 


Arras en tes contrées 
Ce prodige a paru, 

Pour toi le grand Dicu des armées 
Vient de signaler sa vertu. 


(Réflexions, prières et cantiques sur la croix, 
par J.-B. Lefebvre, chapelain de Saint-Géry.) 


Et toi, ville trois fois heureuse, 
Dont tous les pieux habitans 
Sont autant de témoins vivans 
D'une grâce si prétieuse, 
Conserve pour ton Dieu la même piété 
Et compte hardiment avec sa fidélité... 


(Ode par Louis-Jacques de Bussy, jésuite.) 


ER RS RE. A mme 


— 303 — 


Imitez-nous, pleurez les crimes de nos pères, 

Qu'en ces lieux tout se livre à des plaintes amères, 
Que nos cœurs soient brisez des plus vives douleurs, 
Durs rochers, s’il se peut, versez aussi des pleurs... 
O porte, qui soutiens ce fardeau prétieux, 

Tu conduis à la ville et tn conduis aux cieux. 

Par deux peuples voisins sans cesse révérée 

La Croix à deux cités sert de borne sacrée. 

Ce beau signe est placé (quel comble de douceurs l) 
Au milieu de nos murs, au milieu de nos cœurs... 
Miraculeuse Croix, l’appui de la patrie, 

Sa gloire, son salut, sa victoire, sa vie, 

Restez, où fuyez-vous ? Le lieu que vous quittez, 
Ce lieu vous appartient, il est à vous, restez... (1). 


Cette période de recrudescence des convictions religieuses 


ne ramena pas les esprits à des idées meilleures et l’on con- 
tinua de chanter : 


Laissons chamailler l'Allemagne, 
L’Angleterre, la France et l'Espagne, 
Laissons chamailler toute la terre 

Et ne chamaillons qu'à coups de verre... (2). 


Il fallut la guerre de la succession d’Autriche pour 
réchauffer le patriotisme, et la prise de Menin, Furnes, 
Ypres, Fribourg furent l’occasion de nombreux Te Deum 
” chantés à Arras. 

Ce qui excita surtout l'enthousiasme des provinces du 
Nord, ce fut le projet de voyage du Roi. Il y avait quatre- 
vingts ans que notre ville n'avait reçu la visite de son sou- 
verain, aussi cette nouvelle rendit la joie générale. 

Le maréchal de Noailles avait désiré que le Roi se 


(1) Vers sur la translation du calvaire d'Arras, Plaintes du peuple 
d'Arras, Elégie, 


(2) Chansons d'amour et de table. Mss. de la bibl, 


— 304 — 


montrât aux troupes pour ranimer leur courage ; de son 
côté, la nouvelle favorite, la duchesse de Châteauroux, 
femme énergique et ambitieuse, avait tant insisté que l’arri- 
vée de Louis XV fut décidée pour le 21 juillet 1744 : 


Quel grand honneur pour les provinces 
De Flandre, Cambresis et Artois. 
Tout y est rempli de joye 

Sçachant que Louis quinze 

Doit venir commander 

Lui-même ses armées..... 

Dans Cambrai, comme on a dit, 
Pour l’attendre au passage 
Monseigneur fit meubler 

Partout son Archevêché... 

Il veut nous faire cette honneur, 
Prions que le Ciel le soutienne 

Et qu’il vive pour notre bonheur (1). 


A Arras, un arc triomphal fut élevé près de l’église Saint- 
Aubert. C'était un immense portique où les armoiries, les 
trophées d’armes alternaient avec des cartouches chargés 
d'inscriptions (2). 


Le côté droit portait ces mots : 


Louis entre en vainqueur, il rappelle à nos yeux 
Du dernier de nos Roys les faits victorieux. 


Le côté gauche : 


Louis a triomphé d'Ypres, Furne et Menin, 
Que ne fera-t-il pas s'il paraît sur le Rhin. 


(1) P. Ignace, Rec, t. n. 
(2) Ces inscriptions furent composées par M. Bauvin, avocat et 
membre de la Société littéraire. 


— 305 — 


La façade regardant la ville était ornée de colonnes avec 
ces quatrains, à droite : 


De la splendeur qui l’environne 
Louis daigne nous honorer, 

Profitons des instans que ce héros nous donne 
Pour le voir et pour l’admirer. 


À gauche : 


De sa présence formidable 
Nous ne sentons pas les effets ; 

Contre ses ennemis, c’est un Roi redoutable 
C'est un père pour ses sujets (1). 


L’année suivante, la France entière célébrait la victoire de 
Fontenoy ; Tournai, Gand, Oudenarde, Bruges, Dender- 
monde et Ostende capitulérent : 


.. Ces traits frappans, ces coups terribles, 
Ces inconcevables travaux 

Font bien des hommes invincibles, 

Mais ils ne font pas des héros ; 

Tous ces brillans foudres de guerre 

Ces vainqueurs, l’effroi de la terre, 
Peuvent bien se rendre immortels ; 

Mais aussi, dans le cœur des sages, 
Trouveront-ils de vrais hommages ? 
Mériteront ils des autels ?... 


Osons le dire ; oui c’est peu d’être 
Ferme, habile, intrépide, heureux ; 
De soi-même il faut être maitre, 
Toujours bon, toujours généreux ; 


(1; P. Ignace, Add., t. vis. 
20 


— 306 — 


Aimer, soulager ses semblables, 
En être le conservateur, 

C'est atteindre à l’Etre suprême 
Et partager avec Dieu même 

Les fonctions du Créateur. 

Voilà l’homme de qui la gloire 
Brave le ciseau d’Atropos, 
L'homme au-dessus de la victoire, 
Mon demi-Dieu, mon vrai héros! 


00000 2 ®@ 2 0010 te 00 9 e 0 


Sans y songer, j ai peint Locis (1)! 


Cette ode sur le véritable héroïsme fut composée dès que 
l’on apprit le retour du roi et son projet de s’arrèler à Arras 
avec le Dauphin (2). 

Leur présence dans nos murs excita l’enthousiasme, et si 
l'on en juge par le grand nombre de vers (3) qui furent 
récilés devant eux, il est difficile de dépeindre l'affection et 


(1) P. Ignace, Rec., t. vus. 
(2) 6 sepetmbre 1745 Un arc de triomphe élevé sur leur passage 
portait, au milieu d'inscriptions latines, les vers suivants : 


Vive Louis le Conquérant, 
Vive Louis le Bien-Aimé. 


Dans le temple de mémoire 

Où sont peints les grands exploits, 
Un seul titre orne l'histoire 

Des plus fameux de nos Rois. 


Mais celui qui va paroître 

N’a-il pas bien mérité, 

Que deux noms fassent connaître 
Sa valeur et sa bonté. 


(3) Les odeë et épiîtres citées dans les Mémoires du P. Ignace 
contiennent près de 400 vers. 


— 307 — 


l’allégresse témoignée par le peuple en cette circonstance : 


è 


.… Nous bénirons, GRAND ROY, ton rèzne fortuné. 
Que de titres pompeux tout bon sujet s'empresse 
D'enrichir son héros, c’est la pure équité. 

Celui de Bien Aimé flatte plus ta tendresse, 

Il vivra dans nos cœurs autant que ta bonté. 

Si l’ennemi jaloux trouble encor ton repos, 

A l’ombre de ton nom, des héros invincibles 
Détruiront aisément ses perfides complots. 

Puisse plutôt la paix, de retour sur la terre, 
Sensible à tant de maux désarmer les guerriers, 
En chassant pour jamais Bellonne et son tonnerre, 
Réunir sur ton front l'olive et les lauriers (1). 


Le roy voulut bien accepter l'hommage d’un dialogue 
entre un poète et sa muse ; en voici la fin: 


.… .. Ecrivez, me dit-elle, et jusqu’au dernier âge 
Faites passer chez nos neveux | 

De tant d’exploits brillans la peinture animée. 

Vous vous trompez, lui dis-je, aveugle renommée, 

Un seul règne ne peut embrasser tant d'exploits, 
C'est là l'histoire de dix Rois : 

Et quel que soit enfin le zèle qui me presse 

Je n’ose me charger que d’un règne à la fois. 

C’est vous qui vous trompez, répartit la déesse, 

Le récit éclatant de ces faits inouis 

Ne contient que trois ans du règne de LOUIS (2). 


(1) P. Ignace, Rec., t. vit. 
(2) P. Ignace, Rec., t. vit, 


— 308 — 


Un autre poète présenta à Louis XV une ode qui se termine 
ainsi : 


L'Anglois confus, le Batave soumis, 
Le Germain consterné, leurs provinces tremblantes, 
La Lys, l’Escault, le Rhin à tes lois asser vis, 
Au bruit de tes exploits cent villes chancelantes, 
L'Allemagne forcée à respecter tes droits, 
LOUIS, c'est ton ouvrage et celui de trois mois! 
Puisse un héros qui partage ta gloire, 

Formé par toi dans l’art de la victoire, 
Imiter ta valeur, égaler tes vertus, 
Vaincre un jour en César et régner en Titus (1). 


Les PP. de la Compagnie de Jésus récitèrent devant le 
roi la poésie suivante : 


Muse, reprenons notre lyre, 
Viens présider à mes transports | 
Louis reparoit, il m'inspire 

Et daigne écouter mes accords ! 
Chantons ce monarque intrépide, 
Tel qu'on l’a vu d’un pas rapide 
Voler de succès en succès, 

Et sur les ailes de la gloire 
Toujours conduit par la victoire 
1mmortaliser ses progrès.... (2). 


Les pensionnaires du collège d'Arras déclamèrent le com- | 
pliment qui suit : 


(1) PF. Ignace, Rec.,t vi. 
(2) Même Mss. 


— 309 — 


Grand Roy, cachés au sein d’un loisir studieux 
Nous n avons encor pu de tes faits glorieux : 
Nous faire qu’une idée imparfaite et légère ; 
Nous en avons pris la matière 
Dans les livres grecs et latins 
Qui consacrent les noms des conquérans Romains. 
Eloignés des combats, dans l’état où nous sommes, 
Nous n’aurions pu te connoitre, GRAND Roy, 
Si par des faits dignes de toy 
Tu n'avois pas surpassé ces grands hommes (1). 


Les jésuites aimaïient à produire ainsi leurs élèves ; ils les 
faisaient fréquemment réciter des pièces de vers et chaque 
année ils donnaientdesreprésentalionstragiques et théâtrales. 
Guy de Sève le leur interdit et leur refus de se soumettre fut 
le commencement des luttes qu’ils soutinrent contre l’évèque 
d’Arras. Ce prélat irrité créa même un séminaire concurrent 
de leur collège : 


Guy, par un saint zèle excité, 
Erige un collège en Cité 

A la barbe de Loyola..... 
L'Ecole de Messieurs d'Arras 
Ne sera plus qu’un nid à rats; 
Celle de Guy l’effacera (2). 


Les jésuites semblaient avoir pris pour mission de rendre 
la religion agréable et facile et d'autoriser toules les super- 
cheries de la conscience. Tout le monde a présent à l'esprit 
ces vers de Boileau : 


(1) P. Ignace, Rec., t. vi. 

(2) Le grand prédicant d'Arras à ses jeunes élèves, 3° confé- 
rence ; chant joyeux sur l'établissement d’un nouveau collège, — 
Collection V, Barbier, 


— 310 — 


Si Bourdaloue un peu sévère 
Nous dit : Craignez la volupté, 
Escobar, lui dit-on, mon Père, 
Nous la permet pour la santé (1). 


Cette réputation avait suscité bien des haïnes (2) contre 


(1) Chanson à boire faite par Boileau à Haville, chez le premier 
président de Lamoignon, où se trouvait Bourdaloue. 

{2) Cette haine contre les jésuites se retrouve même dans les 
chansons et le P. Ignace (Supplément aux Rec.) nous donne comme 
exemple celle qui fut composée à Arras à l’occasion d'un incendie 
survenu chez les jésuites de Valenciennes : l'on grillait un ou deux 
porcs dans la cour du collège et la paille enflammée communiqua le 
teu à quelques bâtiments voisins. 


Quel grand trouble ne causa pas 
La famille d'Ignace ! 

On vit un soir dans l'embarras 
Toute une populace 

Et le guet en haut qui sonnoit 

Ne sçavoit pas que l'on grilloit 
Les cochons des jésuites, 

Les gros cochons, les gros cochons, 
Les cochons des jésuites. 


L'on voulut forcer le parloir : 
A grand force l'on sonne ; 
Le portier vitte à son devoir 
Y trainesa personne. 
Le vieux frère ne sçavoit pas 
Que l'on sonnoit pour le trespas 
Des cochons des jésuites. 


Le bon vieillard dans l'embarras 
Et dans son humeur noire 
Alloit, revenoit sur ses pas 
Et frottoit sa machoire. 
Jamais n'avoit veu de ses jours 
Tant de gens venir au secours 
Des cochons etc... x 


Le boucher, fort épouvanté 
D'entendre la justice, 
Se sauvant d'abord est monté 
En chaire dans l'église. 
Vouloit-il donc le bon garçon 
Faire la furébre oraison 
Des cochons des jésuites, 
Des gros cochons, des gros cochons, 
Des cochons des jésuites, 


— 311 — 


cl 


les jésuites et ils ne tardèrent pas à être supprimés (1). Par 
sa délibération du 4 mars 1762, le magistrat confia la direc- 
tion de leur collège à des membres du clergé séculier. 

Le traité d’Aix-la-Chapelle mit fin à la guerre d'Autriche 
et la paix tant altendue fut accueillie avec bonheur : 


Louis dont la valeur parut dans le besoin 

Vient ramener le calme après tant de tempête ; 

Et ses pauvres sujets, dont il prend tant de soin 
S'écrient : Vive Louis ; puisque la Paix est faite (2). 


Ces vers furent écrits par un soldat qui ne tarda pas à 
retourner à son village, car un grand nombre de miliciens 
furent licenciés, heureux d'aller retrouver sous le toit pater- 
nel les habitudes et les amitiés de leur jeune âge. 


..... Adieu la milice: 
Aujourd’hui mon tour est fini, 
Je vas prendre un autre parti 
Dans la grand’ confrérie, 
M'engageant à Marie ; 

Je m'en vas aujourd'hui 
Changer d'exercice 

Dedans ce beau régiment, 

Et j'aurai pour tout armement 
Un fléau et un van (3). 


Le règlement des troupes subit alors de nombreuses mo- 
difications. 
Les divers bataillons réunis à Arras furent fondus en un 


(1) Arrêt du Parlement de Paris du 6 août 1671. 

(2) De Pace. Fait par Francœur, cavalier au régiment de Conty, 
à Arras, le 22 février 1749. 

(3) Chanson nouvelle du retour d'un milicien, — Sur le air ; Ils e en 
sont charmés, 


— 312 — 


seul régiment qui prit le ncm de Grenadiers de France | 1) 
et leur colonel, M. de Vallier, leur adressa à cette occasion 
l'épitre suivante : 


Romaine légion, troupe vraiment guerrière, 
Qui sous les armes as blanchi, 
Dont jamais la valeur n’a trouvé de barrière, 
D'un habile ministre ouvrage réfléchi, 
Vous étiez de vos corps et la force et la gloire, 
Votre Roi vous unit, pour assurer vos coups... 
Tout Francois est né pour la guerre ; 
Le laboureur armé devient un fier soldat, 
Du sein des voluptés le chef vole au combat, 
Le cœur encor tout plein d'une tendre chimère, 
Occupé de parure et du désir de plaire, 
Entend-il la trompette ? il vit à son éclat ; 
Son goût pour les plaisirs devient ardeur guerrière, 
Il n’est sensible alors qu’au seul bien de l'Etat. 


Le Ministre attentif aux intérêts du Maitre, 
Habile à bien peser les talens du guerrier 
Aux héros qu’il conserve assure un nouvel être 


Son cœur immole au bonheur de la terre 

Tout ce qui peut flatter d’ambitieux projets ; 

Mais quand on est aussi grand dans la guerre, 

On est plus grand encore eu conseillant la paix (2;. 


Le régiment des Grenadiers de France ne resta à Arras 
que jusqu’au 1° octobre 1750 et son départ, comme sa for- 


(4) Ordonnance du 15 février 1749 qui a fait un corps des compa- 
gnies de Grenadiers, tirées des bataillons réformés et assemblées à 
Arras. 

(2) Epître sur l'établissement des Grenadiers de France à Arras, 
l'an 1749, par M. de Vallier, colonel d'infanterie. — P. Ignace, Sup- 
plément aux recueils, t. 111, p. 93, 


— 313 — 
mation, donna lieu à un chant qui obtint un grand succès : 


Grenadiers de France de renom, 
Il faut changer de garnison 
Suivant les ordres de Bourbon. 
Préparez-vous, dressez vos pas ; 
En quittant la ville d'Arras 
Vous allez changer de climat. 


Quittant le beau pays d'Artois, 
Vous allez au pays au bois 

Où l’on se chauffe à son choix. 
Vous quittez le pays au grain 
Pour aller au pays au vin, 
Cela raccourcit le chemin. 


En quittant Arras de renom, 
Où se fit votre création, 

Faut changer d’inclination : 
L'on quitte parens et amis 
Pour servir le grand Roy Louis, 
Et l'on suit l'ordre qui le dit... 


Adieu tous mes beaux corps de garde, 
Adieu la jolie promenade, 

La citadelle et l’esplanade ; 

Adieu les allées des soupirs, 

Où nous promenions à plaisir 

Pour contenter nos désirs. 


Adieu beau quartier de renom, 
Adieu remparts et bastions, 

Adieu les jolis environs, 

Dainville, Achicourt et Agny, 
Beaurains, Tilloy, Athies, Feuchy, 
Adieu Saint-Laurent et Blangy ; 


— 34 — 


Adieu jolies hotelleries 

Où nous sommes tant diverti, 
Buvant la bière et l’eau-de-vie. 
Adieu, places, rues et carrefours 
Où nous promenions chaque jour 
Pour cultiver le tendre amour. 


Adieu noble ville d'Arras, 

Adieu le plus brillant Etat, 

Adieu Conseil, adieu Saint-Vaast, 
Adieu aimable Etat-Major 

De qui, j'avons tous le suport. 


Pour Nancy faut faire tous nos efforts (1). 


Si, à celte époque, l’histoire de notre ville ne se signale 


par aucun fait digne de remarque, la chanson 
pas moins tous les prétexles pour se montrer. 


Baye un peu, Louis Berna, 
V'la laba du fu tout clair, 
On diroit que chez à Arras ; 
Mon Dieu queu fracas qui nia, 
Tout chla vole par chi par la, 
Va y nia là del misère... 


Allons en vir sur chez mont, 

De là nous les verrons tout au clair; 
Accoute un peu Pierre Simon, 

En entend querre chez masons... 

Baye, v’là Jean queu revient aveu s’mère, 
Allons vire, nous leu demanderons, 

Peut être bien qui nous le diront : 

Jean explique nous un peu chla... 


Si fait, Adrien Lucas, 

Arras est tout en lumière ; 

Le Mason de Ville et aux Etats 
YŸ aia rien de pu biau que chla. 


(1) Chanson nouvelle des adieux des Grenadiers de 


n’en saisit 


France, sur 


l'air de la Murche du Roi. — P. Ignace, Supplément aux recueils. 


= 915 — 


En dit que tout chla brulera, 

A cause no Dauphin qu'il a 

Un fiu, chez le duc de Bourgogne 
Chest pour chla qu’on fait tout chla 
Aujourd’hui deden Arras. 

Tout cha est bien à propos, 

Pour l’appui d’une couronne 

On ne peut rien faire de trop 
Pour un unique repos. 

Allons courons aussitôt 

Chers amis vuider latonno, 

Les pintes, bouteilles et pots. 
Buvons à tarlarigo... (1). 


(1) P. Ignace, Supplément aux Rec. 

A l'occasion de cette fête organisée en 1351 lors de la naissance 
du duc de Bourgogne, Lorin, procureur du Roi à Bapaume, juge des 
fermes et subdélégué des Intendants d'Artois, composa une ode au 
Roi suivie de plusieurs poésies en français et en latin. Nous cite- 
rons seulement les suivantes : 

Sur le portrait du Roi : 


Ce roi, le bonheur et l'amour 
D'un peuple à ses maitres fidelle, 

Pour prix de ses bienfaits voit naître en ce grand jour 
Un nouvel héritier de sa gloire immortelle. 


Sur le portrait de la Reine : 


Reine qu'avec transport l'avenir te contemple ; 
Si ta sublime piété 

Donne à tout l'univers le plus illustre exemple ; 
Que ne doit pas la France à ta fécondité P 


Sur le portrait du Dauphin : 


Digne fils d’un héros cher à l'humanité, 
11 comble nos désirs en devenant le père 
D'un fils dont la postérité 
Régnera sur la terre entière. 


Sur le portrait de la Dauphine: 


Tant d'immortels héros dont elle tient le jour, 
Les grâces dont elle est ornée, 
Tout promettoit à notre amour 

Les plus illustres fruits d'un auguste hyménée. 
Gallia felici partu exultans 

La France se réjouit d'une si heureuse naissance. 


(P. Ignace, Supplément aux Rec.) 


— 316 — 


La fête organisée à Arras lors de la naissance du Comte 
d'Artois (1} a été aussi racontée dans une chanson populaire : 


Vertu choux que chela paroit biau | 
Cha ravise belle Isabiau, 
I faut après chés grands tabliaux 
Morg'é tertous défuler sen capiaux. 
En nous a dit qu’à Paris no dauphaine 
Accoucha d’en fieu de fort bonne maine; 
Ches grand gala en cour, 
Dansons à notre tour, 
Trémous3zons-nous au son du tambour, 
Catheraine, 
Seraphaine, 
Valentaine, 
Jacquelaine. 


Boutez-vous trétous en rond, 
Et faites des bonds jusqu'au plafond. 
A la Cour tous chés cordiaux bleux 
Pour chelle couche ont fait des vœux, 
Et par ichi en fait des jeux 
Et l’on allume partout des grands feux. 
On a raison parce que ce jone prince 
Est baptisé comme no province. 
On a pensé fort bien, 
Ün chacun pense au sien; 
Il va devenir notre soutien. 
On jonguelle, 
On sautelle, 
Ché kirielle, 
Ché quendelle, 
Font clair comme en plein jour, 
Sur tous nos cloquers et sur nos tours (2). 


(1) Voir une Fêle à Arras au XVIIIe siècle, par G. Acremant. 
(2) Chanson inédite sur l'air; Nenvions pus le sort. Collection 
de M. de Puisieux. 


ire 


Nos chansons patoises ne brillent ni par la forme, ni par 
le fond, l'historien cependant aime à les rappeler ; le natu- 
rel, l’à-propos leur donnent un agrément plein de finesse et 
le plus souvent elles fournissent la note vraie. 

Il arrive pourtant quelquefois qu'elles se transforment en 
calomnies. De Gouves (1), l’aide de l’intendant Chauvelin, 
fut chargé de l'exécution de l’édit du 12 décembre 1749, 
ordonnant la réunion de la Ville et de la Cité; cette mesure 
froissa bien des intérêts, et les mécontents s’en prirent au 
Procureur-Syndic de la ville. Le vaudeville essaya non- 
seulement de jeter sur lui le ridicule, mais même d’entacher 
son honorabilité : 


Il est trop juste qu’on te loue, de Gouves, la fortune te rit, 
Tout Arras en vain s’en aigrit. 
De tes concitoyens méprise la critique, 
Ris de leur jalouse fureur, 
En leur faisant à tous la nique, 
De ton sort goûte la douceur. 
La Probité gémit, qu'importe ! 
Tes protecteurs n’en savent rien ; 
Sois Tartuffe, cache-toi bien, 
Trompe les toujours de la sorte. 
Mais crains qu'un Despréaux, nommant tout par son nom, 
Dise un chat est un chat, et de Gouves un fr... (2). 


Je ne citerai que cette seule épigramme (et encore à titre 
de document), car le bon sens public en fit justice et défendit 
de Gouves contre ses détracteurs. 

Un autre exemple de ces satires composées pour rappeler 
les pelits ridicules de la vie humaine est le récit en vers de 
la dispute qui eut lieu entre M. Hocedé, curé de la paroisse 
de Saint-Aubert, et un peintre d'Arras nommé Lemaur. 


(1) De Gouves était membre de l'Académie d'Arras. 
(2) P. Ignace, Add. aux Mém., t. vi. 


— 318 — 


Ce dernier avait été chargé de faire pour cette église un 
tableau représentant le Purgaloire, mais le curé fut très 
contrit 


.°..+. parce qu'entre les âmes 
Qu'on voyait au milieu des flammes 
Il crut remarquer son portrait. 


I] refusa le tableau et fut prodigue en épithètes peu aima- 
bles à l’égard de l’auteur. 


Dévotement il l’'appela vaurien, 
Barbouilleur, esprit ridicule, 
Mauvais plaisant et plus mauvais chrétien. 
Cette harangue peu gaillarde 
Au nez du peintre enfin fit monter la moutarde, 
Tant qu'il s’écria, l’œil en feu : 
Non, Monsieur, mon tableau n’a rien qui vous regarde. 
Vous mettre en Purgatoire ! Y pensez-vous morbleu ? 
Le Purgatoire étoit trop peu ; 
C’est pour l’enfer que je vous garde (1). 


Ces disputes poétiques sont fréquentes au XVIIIe siècle, 
aussi les médecins et apothicaires ne sauraient y rester 
étrangers, et, en guise de pamphlets, ils se jettent à la face 
tantôt des vers latins, tantôt des vers français. 

Les critiques de Molière ne semblent guère avoir exercé 
une salulaire influence sur cette corporation, et l'on ne 
rencontre nulle part : — 


Un médecin sans grands mots, 
D'un scavoir extrême, 

Qui n'envoie point aux eaux 
Et guérit luy-même (2). 


(1) Le tableau, par A. Harduin. 
(2) Chansonnettes pour chanter à table. Mss. 1089 de la bibl. 


d'Arras, 


en mcte. ete. 


— 319 — 


En 1778, M. Retz, médecin, et M. Lescardé, chirurgien, 
font une opération malheureuse ; aussitôt tous leurs collè- 
gues leur reprochent de tenter sur les malades des expé- 
riences entraînant Ja mort. 

M. le docteur Retz aurait pu se croire suffisamment vengé 
par une épitre qui termine ainsi : 


Une tempête en mer fait peur au passager, 
Elevé loin d’aucun rivage ; 

Quand il entend jurer les nautes éperdus 
1] les croit certains du naufrage ; 

Il a tort, mon ami, c’est s'ils ne jurent plus 
Qu'on a droit de trembler (1). 


Il crut préférable de prendre lui-même la parole et les 
vers qu'il adressa à ses confrères mirent fin à cette polé- 
mique : 


O mes amis, vivons en citoyens ; 
C'est le parti, croyez-moi qu’il faut prendre, 
Chérissons-nous, soyons justes, chrétiens, 
On ne sçait pas à quoi l’on doit s'attendre. 
Quand du public, l'objet de tous nos soins, 
Nous aurons bien lassé la patience, 
Par nos discours, nos cris, notre arrogance, 
Que contre nous mille et mille témoins, 
De nos débats trop crédules victimes, 
Auront porté chez les morts de nos crimes 
En décédant le vrai certificat ; 
À notre tour nous descendrons là-bas. 
Lors, que seront tous nos sujets de haine ? 
La sourcs hélas ! d’une éternelle peine, 
Et de regrets de n'avoir profité 
De notre état que pour être damnés ! 


(1) Epitre à M. Retz, qui dans ses observations la résume ainsi : 
« En médecine, il ne faut pas s'alarmer du bruit que fait le Rio: 
mais de s0n silence », 


— 320 — 


Dans notre union, vous le scavez, nos frères 
Ont de tout temps mis leur plus sûr espoir, 
Nous les trompons, redoutons le pouvoir 
Du Dieu vengeur qui punit les faussaires. 

Que l'envie pour la dernière fois, 
Sous les rayons de la première aurore, 
Emporte ailleurs loin de notre Epidaure {1) 
Tous ses poisons, ses serpens, ses carquois ! 
Tels sont mes vœux, amis, s'ils sont les vôtres, 
Embrassons-nous et qu’enfin pour jamais 
Nous trouvions dans une douce paix 
Notre salut et la santé des autres (2). 


L’avènement de Louis XVI inspira nos poètes : 


Déjà l’Astre du Jour, ce superbe Réveil, 

Dissipe de mes sens les restes du Sommeil. 

Déjà pour réparer le triste temps des Ombres, 
Sa lumière m'appelle à des heures moins sombres... (3). 
O toi d’un peuple heureux l'amour et le soutien, 
Da plus auguste sceptre héritier magnanime, 

Ta grandeur est le fruit de la vertu sublime, 

Le matin de ton règne est le midi du sien : 

Le vice est un Tyran que tes mains vont abattre, 
Le bonheur empressé de fleurir sous ta loi 
Ordonne à l’univers de reconnoître en toi 
Marc-Aurèle, Trajan, Titus et Henri-Quatre (4). 


La sagesse de l’Evèque d'Arras donna l'enthousiasme 
poétique aux élèves de notre collège : 


(1) Epidaure était une ville du Péloponèse fameuse par le culte 
qu'on y rendait à Esculape, Dieu de la médecine. 

(2) M. Retz à ses confrères, Mém. Collection de M. Leroux de 
Puisieux. 

(8) Réveil d'un Artésien du 12 juin 1774. Collection de M. Barbier, 

(4) Ode au roi. Collection de M. Barbier. 


— 3 — 


Tes sages mains nous ourdissent la trame 
De ce bonheur, hélas ! si peu connu, 

Et par tes soins, la céleste vertu 

Orne, aggrandit, divinise notre âme (1). 

Un chanoine trouva que le moment le plus propice pour 
célébrer les vertus de Mgr de Conzié était la fin d’un bon 
repas : 

Qu'on goûte de douceur 
Sous son vertueux empire ! 
Sur ses lèvres le bonheur 
À nos yeux semble sourire. 
Buvons, 
Chantons, 
Il faut chanter et boire 
Pour sa gloire ; 
Ensemble ou tour à tour 
Chantons, chantons son retour 
Et notre amour (2). 


Il n'est pas possible de donner ici un extrait de toutes Îles 
chansons composées à celte époque. La plupart d’ailleurs 
sont déjà connues. Je lerminerai ces cilations en rappelant 
les mesures prises en 1788 pour obvier au relàächement des 
mœurs. 


Vous connaissez nos superbes Allées, 

Leurs beaux tilleuls et leurs ormes si vieux .. (3). 
Oui, les voilà ces joyeuses Allées, 

Où tout Arras se donne rendez-vous, 

Par les plaisirs et les amours troublées... (4). 


(1) Couplets chantés par les pensionnaires du collège d'Arras à 
Mgr de Conzié à l'occasion de sa fete. Collection V. Barbier, 

(2) Chanson de table sur le retour de Myr de Conzié dans son 
diocèse. Elle se trouve dans le même recueil que la pièce précé- 
dente. Il existe dans la collection Barbier un grand nombre de 
poésies adressées à ce Prélat. 

(3) Arras-Revue, pochade en deux actes et quatre tableaux, repré- 
sentée à Arras le 1°" avril 1854. 

(4) Arras et ses faubourgs, revue locale représentée à Arras le 
13 août 18667. 


21 


— 322 — 


Le règlement qui défendit de s'y promener la nuit fournit 
le thème de la satire suivante : 


Ah ! Messieurs, réjouissez-vous, 
Vos échevins ne sont pas fous. 
Entre eux sans rien rabattre, 
Hé bien | 
Ils ont d’ l'esprit comm’ quatre. 
Vous m’entendez bien. 


Surtout en fait de règlemens 
On voit qu'ils sont d'habiles gens ; 
Par jour ils en font mille, 
Hé bien | | 
Et leur tête en fourmille. 
Vous m’entendez bien. 


Depuis leur règlement nouveau 
Sur le prix du bœuf et du veau, 
Messieurs d’ l’échevinage 
Hé bien! 
N'ont point perdu courage. 
Vous m’entendez bien. 


Dans nos promenades le soir, 
À cause qu'il fait un peu noir 
Il faut qu’à certaine heure 
Hé bien! 
Personne ne demeure. 
Vous m’entendez bien. 


Pourtant cette précaution 
Est tout-à-fait hors de saison ; 
Si la nuit n’est pas belle, 
Hé bien | 
Ils tiendront la chandelle. 
Vous m'entendez bien... (1). 


(1) Chanson sur le règlement affiché aux promenades le 10 août 
1:88. Collection de M. de Puisieux. 


— 323 — 


L'abondance des poésies composées à cette époque mon- 
tre que la recherche des satisfactions intellectuelles était 
devenue un besoin pour toutes les classes de la société. En 
effet le mouvement littéraire créé pendant le règne de Louis 
XIV n'avait fait que s’accentuer et la ville d'Arras, si fertile 
en hommes éminents, ne tarda pas à être dotée d’une Aca- 
démie. 

Je n'ai pas à rappeler ici les débuts de cette savante com- 
pagaie, les discours adressés à son premier protecteur : 


Prince, l’appui des muses et des arts, 
Daigne recevoir les hommages 
Que te rend aujourd’hui cette Société, 
À qui ton crédit, ta bonté 
Viennent de donner la naissance. .... 
Combien sera toujours précieux à nos cœurs 
Le souvenir de tes faveurs 1... (1). 


Les compliments adressés à la princesse d’Isenghien : 


... Par vous nous triomphons des ennemis jaloux, 
Qui, brûlant de nous interdire 
Le plaisir innocent, que l’on goûte à s'instruire, 
Osoient nous préparer les plus funestes coups. 
D'une si flatteuse victoire 
Nous scaurons à jamais conserver la mémoire : 
D'y penser chaque jour il nous sera bien doux, 
Puisqu'ainsi chaque jour nous penserons à vous... (2). 


Car aux poésies élogieuses dédiées à ce puissant protec- 
teur l’on pourrait opposer les épigrammes adressées au 
gouverneur d'Arras. 

Voici comme exemple celle composée lors de son élévation 
au grade de maréchal de France : 


(1) Arch. de l'Académie d'Arras. 
(2) Arch. de l'Académie d'Arras. 


De la promotion veut-on savoir l’histoire 
Moins par dessein que par hasard, 
J’étois au Temple de Mémoire. 

Les Dieux avoient pris le nectar, 

Lorsqu'un d'eux rompit le silence : 

« Il faut, dit-il, nous amuser, 

Faisons des Maréchaux de France. » 
Chacun aïant ce droit prétendit en user. 

Minerve et Mars d'intelligence 

Firent Belle Isle et Maillebois (1. 

De Thémis Nangis eut la voix. 
ISENGHIEN et Duras eurent pour eux Mercure : 
Il est vrai qu’il dormoit en cette conjecture ; 

Il en fut repris par Pallas. 

Momus armé de sa marotte 

Pour la gloire de la calotte 

Désigua Chaunes et Brancas. 

A ce point peut-on se méprendre ? 

Dirent les tristes concurrens ; 

Libres dans leurs amusemens 
Les Dieux n'ont point de compte à rendre (2). 


(1) Le marquis de Maillebois était gouverneur de Douai L'on fit 
sur cet officier celte autre épigramme : 


De Luxembourg, de Condé, de Turenne 
Et de tant de héros que produisit la Seine. 
La mémoire à jamais vivra chez les François. 
Plus craints, dit-on, que le tonnerre, 
Is furent des fuudres de guerre. 
Chacun pour les louer fit entendre sa voix, 
Mais à l'égard de Mailiebois, 
Qui devoit tout réduire en poudre, 
Malgré ses exploits d'outre-mer, 
Si on le compare à un foudre, 
Ce n'est qu'au foudre d'Hcidelberg (a). 


(a) Allusion au fameux tonneau d'Heidelherg qui contient 140,000 litres. 


2 P Ignace, Mém., t. vi. 


— 325 — 


L'Académie tient régulièrement ses séances, et son ordre 
du jour toujours varié, toujours savant, contribue aux pro- 
grès de la littérature, des sciences el des arts. 


O charme inconcevable au profane vulgaire ! 
O bonheur ignoré du mortel ordinaire | 

O plaisirs enviés ou goûtés par les dieux ! 

Le savant vit, agit, pense et parle comme eux : 
Son âme aux voluptés ne s'est point asservie, 
Il cueille sagement les roses de la vie... (1). 


Je crois inutile de m'étendre davantage sur ce sujetel ne 
citerai qu’une seule des nombreuses poésies qui furent débi- 
tées pendant ces réunions : 


Rhume (2) affreux, rnume insupportable, 
Qui sur moi sans relàäche exerce tes fureurs, 
Quitte, laisse en repos un pauvre misérable. 
Va-t-en chercher fortune ailleurs, 
Crois-moi, va-t-en chez un gros moine 
Ou chez un fortuné chanoine... 
Tu serois encor bien gité 
Chez les Directeurs jansénistes ; 
Car ces béats antipapisten, 
Ces pieux charlatans de l’austère rigueur, 
En imposent, dit-on, sous un masque trompaur..... 
Si tu n’es pas content, va-t-en chez une abbesse, 
Chez un abbé, chez un prélat..... 
Tu n'es pas sage en vérité ; 
Chez moi, c’est en gueux qu’on te traite. 
Là, l’on te traiteroit en mal de qualité : 
Manteau fourré, couche douillette, 
Bons restaurans, surtout pleine tranquillité. 


(1) Epitre à l’Acadèmie, par Poyart. 
(2) Le rhume, poésie par Masson, lue à la séance du 7 février 1750. 


— 326 — 


Si par trop de respect, tu fuis les gens d'église, 
Va-t-en chez Doris, chez Belise, 

Des coquettes du tems, détruis en la beauté 
L’idole de leur vanité. 

Oh! comme on te choira ! pour toi quelle délice ! 

Que tu seras heureux en faisant leur supplice ! 

T'y lasses-tu ! va-t-en chez un riche banquier 
Ou chez quelque bon maltotier, 

Là venge le public, par tes douleurs aiguës 
De ces détestables sangsues 

Qui s'engraissent du sang d'un peuple malheureux, 
Redouble ta rage sur eux, 

Suce, ronge à leur tour ces monstres effroyables. 
Si tu n'es pas encore bien, 

Ccurs chez mon médecin, chez mon chirurgien. 

Si ce n’est point assez, va-t-en à tous les diables (1). 


Nous avons déjà eu l’occasion de donner quelquesextraits 
des œuvres d’'Harduin (2), le secrétaire perpétuel de l’Aca- 


démie. Voici les vers qu’il adressa à la loge maçonnique 
d'Arras : 


Objets de la critique, illustres francs maçons, 
De vos symboles, de vos titres, 
De vos loges, de vos chapitres, 
Apprenez ce que nous pensons. 


Vos ventres sont les édifices 
Que votre main s'occupe à cimenter ; 
Dans ces temples fumans de mille sacrifices 
Les Dieux des fins repas vont souvent habiter. 


Le protecteur de la calotte 
Partage aussi l'encens de vos autels, 
Il daigne vous prêter la gentille marote 
Dont il charme les iminortels. 


(4) P. Ignace, Add, aux Mém.,t. v. 
(2) Voir la Notice bioyraphique et littéraire sur A4.-X Harduin, 
par M. A. Laroche. 


— 327 — 


Le grand art, le seul art que chez vous on pratique, 
C'est d'apprendre sans cesse à devenir gourmets 
Et de manger d'excellents mets 
Assaisonnés de sel attique (1). 


Harduin saisissait toutes les occasions qui se présentaient 
à lui pour composer des vers. Un jour le sort le désigne 
comme échevin pour ètre un des commis aux honneurs. 
Aussitôt il écrit à un ami : 


Heureux destin que ma charge m'apprôte ! 
En plus d'une brillante fète 

Par moi le corps entier sera représenté : 

Pour soutenir les droits de notre compagnie, 

J'irai dans les repas de mainte confrérie 
M’enivrer avec gravité (2;. 


Les Académiciens honoraires travaillent aussi et M. de 
Couturelle fait sa correspondance en vers. 

J'ai retrouvé le brouillon d’un billet qui lui fut adressé 
lors de son retour à Arras après l'assaut de Berg-op-Zoom : 


Quel bonheur en ce jour, 
Cousturel est enfin de retour 
En dépit du terrible pandour ; 
Il revient en ces lieux pour faire un long séjour. 
Tout mouroit dans son absence, 
Fout renoit par sa présence, 
Comme les zéphirs font naître les fleurs... (3). 


Cet officier habitait dans la rue du Vert-Soufflet un hôtel 
qu'il fit orner avec beaucoup de goût : 


(1) P. Ignace, Add. aux Mém.,t. v. 
(2) P Ignace, Mém.,t. vu. 
(3) Collection de Puisieux, 


— 328 — 


Au verd souflet étoit au tems jadis 
Vieille masure et ténébreux taudis ; 
L'œil dégouté le voyoit avec peine ; 
S'y blotissoient escadrons par centaine 
De chats-huans, de rats et de souris; 
Tel lieu n'étoit pour les jeux et les Ris : 
Ja maintenant Amours y font leurs nids, 
Et voire même est docte Neuvaine 

Au verd souflet... (1). 


Quelques dames furent mème reçues membres de l’Aca- 
démie, et M. de la Place dédia à M de Keralio les vers 
suivan(s : 


Dussent mille cagots en faire la grimace, 
Venez parmi nous prendre place, 
En dépit du qu’en dira-t-on; 
On voit neuf muses au Parnasse ; 
Mais on n’y voit qu'un Apollon (2). 

A côté de l’Académie se fonde bientôt une autre société 
liltéraire : les Rosati. Parmi ses fondateurs nous apercevons 
les le Gay, les Foacier de Ruzé, les Dubois de Fosseux, 
Carnot, Robespierre... « Les petits vers musqués, les fleurs 
embaumées, les libations répétées à Bacchus et à Flore, 
grisent ces têtes de vingt ans (3) » et ils se réunissent dans 
un jardin. Voici comment leurs diplèmes étaient rédigés : 


Vu qu'il existe un avocat 

Brillant de plus d’une manière 
Que l’on nomme de Robespierre... 
Parmi nous il prendra séance ; 

Il aura sans peine audience 

Pour y chanter joli couplet... (1). 


(1) Rondeau à M. le comte de C... Collection V. Barbier. 
(2) P. Ignace, Mém., t. vit. 

(3) Les Losati, par V. Barbier. 

(4) Diplôme de Robespierre, par Herbet. 


— 329 — 


Le terrible dictateur préludait à la Révolution en chantant 
lui-même les couplets qu'il avait pris plaisir à composer. 
Un de ses collègues lui adressa mème ce compliment : 


Ah ! redoublez d’attention, 
J'entends la voix de Robespierre : 
Ce jeune émule d’Amphion 
Attendriroit une panthère (1). 


Dans ces réunions où la littérature tenait la première place, 
la noblesse, le clergé et le tiers-état concouraient tour à tour. 
A tous trois elle était chère, et tous trois lui étaient chers (2). 

La même égalilé avait cessé de régner dans la société : 
la noblesse, qui autrefois payait de son sang, s’affranchissait 
de plus en plus de ses devoirs de patriotisme ; le clergé se 
transformait en abbés de cour et de salon ; il ne payait plus 
de ses prières. Le tiers-état était seul resté conforme au vieil 
axiome de notre droit public : il payait de ses biens, et, 
chaque année, chaque"jour, il payait davantage. 

La liberté, la fraternité, l'égalité, autrefois reconnues dans 
nos franchises échevinales, n’existaient plus. La réunion des 
États-Généraux dans la salle des trois ordres témoigna des 
malheurs de la nation el marqua une nette démarcation entre 
l’ancienne et la nouvelle France. 


(1) Dictionnaire d'anecdotrs. 
(2) Ancienne devise de l'Académie d’Arras. 


— 330 — 


ÉPILOGUE 


Nous voici arrivé aux sombres jours de la Révolution ; 
la guillotine s'apprête... J'arrète donc ici celte histoire : ce 
ne surait plus plaisanter que faire de l'esprit au détriment 
des malheureuses victimes de la terreur. 

« Si l’on perdait tous les livres qui ont été écrits sur l’His- 
toire de France, a dit je ne sais quel Académicien, on pour- 
rait la reconstituer avec les chansons. » Divers auteurs vont 
plus loin et prétendent que les chansons nous font voir la 
vérité de l’histoire sous ses vraies formes et avec ses vraies 
couleurs. 

Cette opinion me semble exagérée. Le burlesque manie 
avec aulant d’habileté le gai et le tendre que l’ardent et le 
belliqueux ; il élève jusqu'aux nues nos véritables patriotes, 
de mème qu'il flagelle sans pitié ceux qui ne vivent que par 
l’audace. Pourtant, s’il apporte dans son récit un énergique 
naturel, il faut avouer qu'il succombe, lui aussi, sous l’em- 
pire de la passion. II devient alors dangereux ; car sa sim- 
plicité naïve, les expressions pleines d’ondulantes couleurs 
qu'il fait miroiter devant des yeux éblouis, séduisent ceux 
qui se jettent dans la littérature satirique ; ils y prennent 
goût si vite qu'ils ne pensent bientôt plus qu’à rire de ce 
dont nos pères se faisaient un honneur... Je crois avoir évité 
cet écueil en rejetant systémaliquement toute épigramme 
susceptible de fausser la sincérité historique. 

La chanson n’est parfaite que quand elle sort du cœur et 
non de la tèle. Destinée à reproduire les impressions fugi- 
tives que les évènements font naître, elle ne doit être que 
l'écho intelligent de la grande voix populaire. Cependant, 
comme pendant les ères de prospérilé les poètes ont tout 
intérêt à être les dociles apologistes du pouvoir, comme 
pendant les périodes troublées ils deviennent les meilleurs 
auxiliaires des œuvres de destruction, il est bon de n’accep- 


— 331 — 


ter que sous bénéfice d'inventaire le copieux héritage de 
vaudevilles, chansonnetles et épigrammes qu'ils nous ont 
légués. Ces motifs m'ont décidé à m'abstenir de tout juge- 
ment sujet à discussion. Cette absence d’appréciation n’en 
fera d’ailleurs que mieux ressortir le talent varié et le carac- 
tère particulier des auteurs que j'ai cités dans ce travail. 

J'ai pris soin également d'éliminer les nombreux pam- 
phlets que j'ai rencontrés sur ma route el qui, sous prétexte 
d'esprit, distribuent l’injure en ne blessant que la morale. 

Si, malgré ces explications, je suis, à mon lour, pris à 
parti par la satire, je plaiderai les circonstances atlénuan- 
tes en rappelant ces vers d’un de nos plus aimables acadé- 
miciens : 


Pour un poète du Crinchon 
(Quelques efforts qu’il puisse faire) 
Unir la rime à la raison 

N'est pas une petite affaire (1) 


J'ajouterai avec un de nos vieux chansonniers : 


Mes couplets sont fort innocens, 
Quand on les tourne du bon sens ; 
S ils souffrent une équivoque, 
Hé bien ! 
Laissez le sens qui choque. 
Vous m’entendez bien (2). 


Si la critique insiste quand mème et me dit comme à 
Varillon, cet historien réputé par ses mensonges : « Mon- 
sieur, vous n'avez pas présenté les choses sous leur vrai 
jour. » — Comme lui, je répondrai : « Cela se peut, mais 
qu'importe ? les faits ne sont-ils pas mieux tels que je les ai 
racontés ? » 


(1) Le baron de Ransart à un de ses amis de Paris. 
(2) Chansons d'amour et de tuble. Mss. de la bibl. d'Arras, 


— 9332 — 


Et pnis redire ce qui a déjà été écrit était 
Here iioiuimoitnen see IDUUle 
Car vous avez tous lu, c’est bien certain, 
Gentil, Terninck, Cardevacque, Harbaville 
Et d’Héricourt et Lecesne et Godin .. (1). 


Quoi qu'il en soit, ce travail servira une fois de plus à 
prouver la gloire de la ville d'Arras, car son histoire, qu’elle 
soil écrite d’une manière sérieuse ou d’une façon burlesque 
fait toujours ressortir la fermeté et la valeur de ses habitants. 

Il y a quelques années à peine, nous pouvions encore par- 
courir nos remparts en répétant avec Lamartine : 


Mon œil trouve un ami dans tout cet horizon : 
Chaque arbre a son histoire et chaque pierre un nom. 


Aujourd’hui les antiques débris de notre gloire sont dis- 
parus : du vieil Arras il ne reste que le souvenir ! 


Arras, jeune cité, sur la vieille s'élève ! 


Et je n’aperçois plus que boulevards, squares, places en 
quinconces.. C'est la lutte entre Arras et la plus belle ville 
du monde qui recommence (2). 

En présence de ces efforts pour orner la vieille capitale 
des Flandres et de l'Artois, la glorieuse cité Bourguignonne 
el Espagnole, je considère comme mon devoir de terminer 
cette étude en rééditant le vœu du baron de Ransart : 


Peut-être viendra-t-1l un âge 
Où l’on dira par tout pays 
D'Arras ce qu’on dit de Paris (3;. 


(1) Arrus-fevue, pochade en deux actes et quatre tableaux. 


(:) Voir la Dispute entre Puris et Arras. 
(3) Le baron de Ransart à un de ses amis de Paris. 


FA 


ser wŸ se \/A\ /A\ 
A »A L/\E/\E A Ste Fées 


LA CROIX DE GRÈS 


DU 


CIMETIÈRE SAINT-NICAISE 


par M. A. DE PUISIEUX 


Membre correspondant. 


ap ravcors RICHARDOT, évêque d'Arras, fit élever au 
Je milieu du cimetière de St-Nicaise une croix de grès, 
dont le P. Ignace parle avec détail dans ses recueils. 

« Elle est, dit-il, fort élevée et placée sur une espèce de 
calvaire fait en rond (1). » 11 ajoute qu’elle porte la date 
de 1573 et les armes du prélat en relief. 

Objet de la dévotion des personnes qui visitaient le cime- 
tière, elle était le centre d'une réunion annuelle de la con- 
frérie des clercs de la Ste-Trinité. 

Si l’on se rappelle qu'en l’année 1572 François Richardot 
eut à essuyer les menaces des gueux briseurs d'images, 
don il fut le prisonnier à Malines (2), on peut se demander 
si ce monument ne fut pas une sorte d’ex-voto promis par le 
pieux prélat dans une heure d'angoisse. 

L'emplacement de celte croix se trouve exactement indi- 
qué dans le plan d'Arras dressé en 1710 par J. Desailly, et 
édité par MM. d'Héricourt et Godin. 


(1) Dictionnaire, t. n, p. 251. 
(2) Cf. l'abbé L. Durror, François Richardot, p. 191 et suiv, 


— 334 — 


Depuis le 20 septembre 1792, date à laquelle l'administra- 
lion fit enlever les monuments et les dalles du cimetière 
St-Nicaise, on en avail perdu la trace. 

Nous croyons avoir retrouvé la partie supérieure de celle 
croix de grès dans une borne plantée rue des Lions, contre 
la propriété de M. Boyenval, et dont le Dictionnaire des 
rues d'Arras (1) fait une description assez inexacte. 

C’est un fût cylindrique cannelé, d'environ 0 m. 23 c. de 
diamètre et saillant de 0 m. 47 c. au dessus du sol où il est 
implanté obliquement. 

A l'envers, on y lit le millésime de 1572 et on y distingue 
la moilié des armes de Richardot, qui sont d’azur à deux 
palmes d’or en sautoir. cantonnées de quatre étoiles du même. 


La communication qui précède ayant élé faite à l’Acadé- 
mie dans sa séance hebdomadaire du 15 juillet 1898, la 
Société exprima le vœu que ce débris vénérable fût soustrait 
aux hasards fâcheux auxquels il était exposé. Une démarche 
fut donc tentée auprès de MM. Boyenval, qui voulurent 
bien mettre ce grès historique à sa disposition. 

La borne fut déterrée le 13 août 1898 et l'écusson de 
Richardot apparut intact. Ses côtés, légèrement cintrés en 
dedans, le rapprochent beaucoup du modèle usité dans les 
Pays-Bas au XVI: siècle. 

La crosse épiscopale, dont on aperçoit la bague supérieure 
et la naissance de la volute au-dessus, avec la continuation 
au-delà de la pointe de l’écu, ne laisse aucun doute sur 
l'identité des armoiries. 

Quant à la différence d’une année entre les millésimes 


(1) T.ur, p. 108. 


— 335 — 


cités, elle s’expliquerait facilement en admettant qu'exécutée 
en 1572, la croix fut érigée en 1573. Malheureusement, la 
partie cachée dans le sol, qui devait former l’extrémité 
supérieure de la croix, a été grossièéremnt taillée en pyra- 
mide tronquée. 

Nous devons des remerciements aux généreux donateurs 
de cet intéressant et pieux vestige du passé. 


AE AO ET de ER 


6 ts 


nn 


Fes NE see VS VS RO PSS De: A 


Paroles adressées par M.T Abbé RoBart 
Vice-Chancelier 


à Monseigneur DERAMECOURT 
Président 
à l’occasion de sa nomination à 1 Evéché de Soissons 


(25 Mars 1898) 


MonsiEUR LE f RÉSIDENT, 


4 nous tardait de vous voir arriver pour exprimer au 
nouvel évêque de Soissons des hommages el des souhaits 
auxquels, croyez-le bien, nuls autres ne sauraient être 
comparés, pour vous dire le double sentiment qui, en cette 
circonstance, se partage nos cœurs. 

C’est d’abord un sentiment de noble et légitime fierté; car 
si le Saint-Siège et le Gouvernement français ont voulu 
honorer en votre personne le vicaire-général du diocèse, 
c'est peut-êlre à cause précisément des qualilés que l’Aca- 
démie d’Arras avail la première, sinon reconnues, du moins 
consacrées, en vous appelant à elle d’abord comme l’un de 
ses membres les plus chers et plus tard comme son président 
bien sympathique. Nous ne saurions oublier tout ce que 
nous devons à votre plume d'historien et à votre parole 
d'orateur. Nos volumes de Mémoires ont enregistré vos lec- 


— 337 — 


tures, et nos oreilles tintent encore doucement de ces remer- 
ciements gracieux, de ces allocutions délicates, de ces mots 
heureux dont votre prédécesseur semblait vous avoir trans- 
mis le secret. Aussi, au moment où des exigences plus 
sévères que justes réclament pour l’épiscopat français des 
prélats qui puissent soutenir le bon renom de la France, des 
évêques jeunes et vigoureux choisis parmi les prêtres les 
plus savants, capables de se montrer les hériliers des anciens 
pontifes par leur talent, leur science et leur éloquence, nous 
sommes fiers de vous présenter aux Églises de Soissons et 
de Laon comme le digne successeur de tant d’évêques qui 
les ont illustrées. 

Après vous avoir vu ici au labeur comme vicaire-général, 
nous aurons encore la joie de vous trouver là-bas à l’honneur, 
s’il nous est permis de vous appliquer un mot de cette pure 
héroïne, que vous avez glorifiée dans une fète inoubliable, 
et qui ne sera plus seulement pour vous la pucelle d'Orléans 
ou la prisonnière d'Arras, mais encore la malheureuse 
hôtesse du château de Beaurevoir. 


* 
* + 


Toutefois, comme en ce monde les joies les plus pures 
sont souvent les avant-courrières des douleurs les plus 
vives, ce sentiment de bien juste orgueil ne saurait être 
séparé chez nous de la peine profonde que va nous causer 
votre éloignement. 

Aussi, en regardant tout à l'heure vos armoiries, dont, 
par une délicate attention, vous avez voulu confier la com- 
posilion à l’un d’entre nous, et en contemplant la croix rayon- 
nante qui en forme Île centre, avec la devise : Lumen semitis 
meis, je me disais mélancoliquement que la lumière serait 
désormais et surtout pour Soissons et que la croix resterait 
le lot de notre Académie, privée de son chef et de son plus 
brillant flambeau. 


22 


— 338 — 


Au moins, donnez-nous comme consolation l'assurance 
que vous ne nous quitierez pas tout entier, et que vous nous 
laisserez une large part dans votre mémoire et dans votre 
cœur. 


* 
#* + 


Hier même, M. de Voguë disait dans sa réponse au 
nouvel académicien, votre illustre diocésain, M. Hanoteaux, 
qu'un âge vient, où l’on se prend à désaimer beaucoup de 
choses et il ajoutait : « mais, vous le verrez à l’user, on 
s'attache toujours davantage à la vieille maison de votre 
cardinal, aux souvenirs qu’elle conserve, aux objets qui 
occupent ici l'esprit ». 

Nous ne sommes pas sous la coupole Mazarine ; mais 
dans celte salle, où règnent également « l'indépendance et 
le désintéressement, » se forment de solides amitiés, que ne 
sauraient atteindre les vicissitudes des honneurs ou de la 
séparation. 

A Soissons comme à Arras, vous continuerez donc d’être 
nôtre, vous rappelant que nous vous avons offert comme 
résumé de nos vœux la devise de notre chère Compagnie : 


Flores fructibus addit. 


SRE MANIERE 


Réponse de Mgr Deramecourt 


LL 


Mes cHers foLrÈGues, 


je remercie M. le Vice Chancelier des paroles si délicates 

qu'il vient de m'adresser. Mais, vous le comprenez, mon 
esprit n’est pas assez libre pour vous offrir, comme je le 
ferai plus tard, l’expression de mes sentiments envers l’Aca- 
démie d'Arras. Seul mon cœur peut aujourd’hui vous mani- 
fester en quelques mots ce qu'il éprouve. 

L'Académie, depuis plus de douze ans, a été pour moi une 
institutrice, une famille et comme une oasis dans mon 
existence. Ici, on est à l’abri des sécheresses el des orages 
de la vie. Le ciel y est pur, les fontaines agréables, l’atmos- 
phère réconfortante, et nulle part les amitiés ne sont aussi 
bonnes. En franchissant le seuil de cette salle, tout le monde 
est à l'aise, el ce sont des amis qui se revoient, plus encore 
que des esprits qui s’éclairent. 

Je ne quitterai donc pas lout entier cette enceinte ; mon 
cœur y resle, ou du moins il s’y reporlera souvent pour 
jouir avec vous des plus charmants souvenirs. 

Et, puisque la bonne Providence ne m'éloigne pas beau- 
coup d’Arras, en y revenant, je me ferai une fête de me 
retrouver au milieu de vous, dans vos rangs, où je vous 
demande de me conserver une place. 

Permettez-moi de m'arrèter ici: je vous ai ouvert mon 
cœur, je ne pourrais plus continuer que par mes larmes. 


TE? 


ee ee ee de de dede dede ee De de dde dede VE NE LE 


er 


OX DT 7 NT TS TES 7 JU US PUS JEU TUE 700 700 7e MOIS TS I TE I 7 AS 
Ke EEE NE ES k RENE RE NE RENE 2 À LAS À LA Je 


PAROLES 


PRONONCÉES 


par M. l'Abbé ROHART 


Vicec-Chancelier 


lors de la remise de l'Anneau pastoral offert par l'Académie 


A SON PRESIDENT 


Monseigneur DERAMECOURT 


Evêéque nommé de Soissons 


(27 Juin 1898.) 


nm — RS -—— 


MonsiEUR LE PRÉSIDENT, 


GTe dois à une délicate et scrupuleuse attention de M. le 
cd) Chancelier de prendre aujourd'hui la parole. Privé, il ya 
deux mois, par une absence forcée, de présenter au nouvel 
évèque de Soissons les premières félicitations de l’Académie 
et de travailler à la réalisation d’un vœu spontanément et 
unanimement émis par elle, M. Loriquet a voulu que, selon 
ses propres expressions, celui qui avait été au labeur fût 
également à l'honneur. Je l’en remercie et bien volontiers 
je me fais l'interprète de notre Compagnie pour vous redire 
une fois encore, ici, en famille, dans cette salle, au milieu des 


anciens qui vous y ont accueilli, des contemporains qui vous 


— 341 — 


y ont suivi, des jeunes que vous y avez vous-même introduits, 
les sentiments qui se partagent nos âmes. 


* 
+ + 


Que n'’ai-je pour vous les exprimer, avec le cœur aimant 
de celui dont le regard sourit toujours à nos séances, la 
délicatesse de sa pensée et l'élégance de sa parole ! Sans 
doute il y aurait eu des larmes dans la mélodie de sa voix ; 
mais aussi dans son discours d'adieux aurait passé un souffle 
d'espérance, laissant ceux qui restent aux charmes du 
souvenir et emportant celui qui nous quitte vers les promesses 
de l'avenir. Ces promesses sont pour vous presque des réalités. 
Car, nous le savons, à Soissons, c'est tout un peuple qui 
vous désire, un clergé qui vous attend, un diocèse qui déjà 
vous fait fête. Votre vieille cathédrale gothique elle-même 
semble avoir voulu, pour vous recevoir, retrouver dans ses 
dentelles de pierre la première blancheur de ses jeunes 
années. Partout on vous chante l’Æosanna de la bienvenue 
et à ces acclamations d'aujourd'hui et de demain nous 
sommes fiers de pouvoir faire écho par les nôtres, qui sont 
aussi Celles d’hier, celles de toujours. 


** + 


Vous serez donc dans l’Ile de-France Île digne représen- 
tant de l’Artois et vous saurez prouver à cette noble contrée, 
que si elle a vu fleurir sur son sol l’une des plus anciennes 
et des plus célèbres académies de province, elle n’a pas eu 
cependant le monopole de ces fécondes efflorescences de l’art 
et des belles-lettres. Vous lui montrerez que près d'elle il y 
a des traditions de beau langage, de saine érudition, de style 
relevé, de goûts vraiment littéraires ; et nous ajouterons, ce 
que vous ne sauriez dire, que vous en avez été chez nous, 
sinon l’initiateur, du moins l’inspirateur souvent, le mainte- 
peur toujours. 

Voilà donc ce que vous apportez, j'allais dire ce que nous 


— 342 — 


donnons, à l'Église de Soissons. Et à nous, appauvris en 
l'enrichissant, que reste t il? 11 reste, et nous le récla- 
mons comme prGpriété de famille, votre patrimoine littéraire, 
vos titres d'écrivain, d'historien, d'orateur, avec vos dis- 
cours, vos lectures, vos rapports, vos allocutions. Il reste, à 
nous lous, vos amis et vos collègues, le souvenir de votre 
bonne et franche cordialité, de votre sereine et affable prési- 
dence. Puis surtout, il reste votre cœur tout entier. L’Aca- 
démie, vous l'avez dit, en a eu les premières, les plus 
douces, les plus précieuses affections : elles seront aussi les 
plus durables. 


* 
* + 


C'est pourquoi nous avons voulu qu'un modeste anneau, 
symbole de liens indissolubles, scellât à jamais une alliance 
que ne sauraient rompre ni les vicissitudes du temps, ni la 
distance, ni les honneurs. Il est d’or, pour.bien marquer le 
prix et la solidité de cette union. Sans doute deux croix en 
supportent le châton ; mais vous verrez que des brillants en 
éclairent les bras ; car nous souhaitons, si jamais la croix 
apparait dans votre ciel, qu'à ses côtés scintille toujours 
d’une douce lumière l'étoile de notre Académie : les diamants 
en seront la figure. Enfin la pierre, qui est une améthyste, 
n’est pas sans signification. Les vieux rabbins, très experts 
dans l’art lapidaire sous toutes ses form:s, lui attribuaient 
la puissance de procurer de doux songes à ceux qui la por- 
taient. Puisse-t-elle avoir pour vous cette vertu et, dans 
vos rêves, — car la vie sans les rèves serait une trop dure 
réalité, — évoquer le nom, la physionomie et l'affection de 
chacun de vos collègues, réunis dans ce cordial hommage : 


A son Président 
L'Académie d’Arras 


1898. 


— HS È 2 


SO OO HOME DD 000 
Lee QU: + At =, CA A REX RSR 


ÉPITRE 


A 


MONSEIGNEUR DERAMECOURT 


par M. Victor BARBIER 


Secrelaire-Adjoint. 


Ke  -- —— 


Pour parler sans m'y voir forcé, 

Alors qu’à flots l’on a versé 
Déjà tant d’éloquence, 

Faut il que je sois dépourvu 

De bon sens! A-t-on jamais vu 
Pareille inconséquence *? 


Pourtant en joyeuses chansons, 

Risquer de voir demain Soissons 
Prôner votre mérite 

À grand renfort de flageolet, 

Sans qu'Arras lance un seul couplet, 
Vraiment, cela m'irrite ! 


Aussi, le sort en est jeté ! 
Chante donc, chante en liberté, 
Ma musette ! et peut-être 
Verras-tu, malgré sa grandeur, 
De tes vieux airs notre Pasteur 

Goûter l’accord champêtre ? 


— 344 — 


Puis-je trouver un dissident 

En exaltant, cher Président, 
La vieille Académie, 

Où nous venons, l'après-midi, 

Bavarder, chaque vendredi, 
Comme chez une amie ? 


Dans la vie, incessant combat, 

Où le genre humain se débat 
Comme en un mauvais rêve, 

C’est un des trop rares endroits 

Où l’on trouve, auprès de cœurs droits, 
Quelques heures de trève. 


C'est sur ses vieux fauteuils poisseux, 
Devant son tapis vert pisseux, 

Que j'appris à connaître 
Qu'on peut pour tous être indulgent, 
N'’en déplaise à l’intransigeant, 

Sous la robe du prêtre. 


La vôtre, de noir qu’elle était, 
Va prendre, ainsi qu’on y comptait, 
La teinte violette, 
En attendant, car c’est son lot, 
D’emprunter au coquelicot 
Sa couleur moins discrète. 


Mais, sous la pourpre, Monseigneur, 
Toujours, j'en suis sûr, votre cœur 
Pour nous sera le mème, 
En lui je suis bien confiant, 
Car ce n'est qu’à bon escient 
Qu'il estime et qu'il aime. 


— 345 — 


Quand votre anneau resplendissant 
De votre dextre bénissant 

Cerclera l’annulaire, 
Jamais, jamais vous ne pourrez 
Oublier que vous nous devez 

Un appui tutélaire. 


Ne nous avez-vous pas promis 

Que notre couvert serait mis 
Toujours, si bon nous semble, 

En vôtre hôtel de la Croix-d'Or, 

Pourvu qu’un heureux coup du sort 
À Soissons nous rassemble ! 


Si nous allions vous prendre au mot ! 
Alléchés par le haricot 
Et pris d'une fringale, 
Chez vous si nous venions loger, 
En demandant à partager 
La mense épiscopale ! 


Que diriez-vous d'un pareil plan ? 
Pour ma part, c’est avec élan 
Que je ferais campagne 
En un diocèse si voisin 
Du fier pays dont le raisin 
Nous donne le Champagne. 


Si je ne veux me voir crosser 
Par vous, il est temps de cesser 
Et d’enrayer ma muse ; 
Avec elle on risque beaucoup 
À lui laisser la bride au cou, 
La vilaine en abuse ! 


Au lieu de se hausser d'un ton, 
En méchants vers de mirliton 
La pécore s'exprime, 
D'un maitre trop peu circonspect 
N'ayant appris d'autre respect 
Que celui de la rime. 


Je m'arrète sans trop d'émoi ; 
Pourquoi porteriez-vous sur moi 
Un jugement sévère ? 
Dieu ne proscrit point la gaïité, 
Il comprendra votre bonté 
Pour un joyeux confrère ! 


sr = 


Rs se 
Frrrririrrr9? 


4 
Fri rir tir 9999? 


RÉPONSE 


DE 


Monseigneur DERAMECOURT 


a 


Mes CHERS forrÈGues, 


’ANNEAU que vous venez de m'offrir est à mes yeux 
FE comme aux vôtres un symbole et un souvenir. C’est le 
lien indissoluble qui achève cette longue chaine d'or, par 
laquelle depuis si longtemps je suis attaché à votre Compa- 
gnie. C’est l'emblème des douces relations, dont je garderai 
à Soissons la consolante mémoire. 

Je me rappellerai là-bas votre école d’intellectuelle forma- 
tion, de franche cordialité, d’exquise courtoisie, où le cœur 
mèle ce qu'il a de plus précieux à ce que l’esprit:a de plus 
charmant. J’emporte avec moi un modèle et je serai fier de 
le montrer aux Sociétés sœurs de la vôtre ; dans l’Ile-de- 
France je redirai et l’on saura que l’Académie d'Arras est 
digne de prendre rang parmi les Associations les plus 
distinguées dont puissent se glorifier les Lettres, les Arts et 
les Sciences. 


Je vous le dois, Messieurs, à titre d'affection. Je vous le 
dois également à titre de reconnaissance. Car, je ne crains 


— 348 — 


pas de le proclamer, l’Académie avec l'élévation de ses 
idées, la largeur de ses vues, la générosité de ses inspira- 
tions m'a montré comment on peut vivre en conformité de 
pensées et de sentiments entre hommes venus de points 
divers, mais se réunissant dans la même recherche du vrai 
et du beau. Elle m'a servi ainsi à compléter mon éducation 
sacerdotale et à préparer ma vie épiscopale. 
x ha x 

Merci donc pour cet anneau d’or que vous m'offrez, merci 
pour la sympathie que vous m'avez témoignée et dont il sera 
l’image, merci pour le bien que vous m'avez fait et dont il 
restera le mémorial ! 


1460) LEE 
: LFP 
TN 


! 


! NN D | 
| # || l 
Al mer || 


II 


Séance publique du 928 Juillet 1898. 


Digitized Google 


ALLOCUTION D'OUVERTURE 


par M. l'Abbé ROHART 


Président. 


MESDAMESs, Messieu R&, 


M voix serait tremblante, si, au début de cette séance 
eSŸ£ solennelle, il m'était imposé autre chose qu’un hom- 
mage à ceux qui m'ont ici précédé et un merci à ceux qui 
m'y entourent aujourd’hui. 

Sans doute nous n'exagérons pas notre importance, et 
mieux que personne nous savons que l’immortalité d’une 
modeste académie de province est aussi éphémère que 
relative. 

Cependant, en parcourant la liste plus que séculaire de nos 
membres, on se sent fier d’être les fils de ceux qui, à Arras | 
ont élé les tenants de la science, de l’art, des belles-lettres, 
de l'élévation du nom, de l'esprit et du cœur, et l’on se dit 
alors, avec une conviction mêlée de crainte, que noblesse 
oblige. Puis, au milieu de cette pléiade d'hommes de plume 
ou d'épée, de robe ou de frac, se détachent quelques figures 
formant l’imposante galerie des chefs de la famille. Héritier 
bien indigne de leurs titres et de leur charge, j'ai visité cette 
salle des aïeux pour les interroger, m'inspirer de leurs 
exemples, m'abriter sous leur autorité. Pour un grand 
nombre, vous le devinez, j'étais, sinon un étranger, du 
moins un inconnu, comme dans ces familles patriarchales, 
où les arrière-petits-enfants se pressent autour de l’ancètre, 


— 352 — 


qui se complaîit dans ses rejelons sans trop les distinguer, ni 
les reconnaitre. 11 les aime cependant parce qu'il les sent 
animés des mêmes traditions, des mêmes aspirations, du 
même esprit. 

Chez d'autres, plus rapprochés de moi par le temps ou par 
l'intimité, j'ai cru saisir un sourire de sympathie et d'encou- 
ragement ; laissez moi, pour vous faire oublier le mien, vous 
redire leurs noms. 


* ” x 

Le premier de ces contemporains, que je relrouverais tout 
entier dans son fils, notre collègue, si mes souvenirs venaient 
à me faire défaut, c’est le vénérable M. Laroche, dont les 
yeux, en se fermant à la lumière de ce monde, semblent 
s'ouvrir de plus en plus aux splendeurs de la vérité éternelle. 
De ses lèvres tombent des paroles de sagesse el de modéra- 
tion ; de son commerce sortent des leçons d’exquise cour- 
toisie ; de sa rigidité de principes jaillit une force à l'heure 
du découragement. Je m'incline maintenant devant une 
autre figure toute rayonnante de calme et de douce fermeté, 
devant le président Gardin, dont la tête a pu se pencher sous 
le poids de l’âge et de la responsabilité, mais dont l'esprit 
reste toujours élevé, la distinction toujours intacte, la bien- 
veillance et la sérénité toujours égales. À ses côtés, voici 
m'accueillant, celui que nous n'avons pas perdu complète- 
ment, puisqu'il nous reste la meilleure partie de lui-même, 
son fils, M. Lecesne. Au-dessous de son nom, en les lui 
appliquant, je graverais volontiers ces vers qu'il dédiait à la 
mémoire de son collègue et ami, M. Gardin : 


Uu modèle accompli d'honneur et de bonté, 
Et qui ne s'est jamais, dans sa longue carrière, 
De la droite ligne écarté (1). 


(1) La mort du Juste, par M. Ev. LECESNE. Mémoires de l'Aca- 
démie d'Arras, t. xx1, p. 387. 


— 353 — 


Rapproché de lui, dans la vie comme dans la mort, je 
contemple avec émotion celui dont la mémoire plane toujours 
au dessus de notre Compagnie. celui qui n'avait au cœur 
que des trésors de tendresse, dans l'intelligence, que des 
élans ravissants, dans la voix, que de douces harmonies : 
j'ai nommé M. de Mallortie. S'il le pouvait encore, il me 
donnerait devant vous tous le baiser du père, l’accolade de 
l'ami. 

Enfin, je m’arrète en face du dernier inscrit au nécrologe 
de la présidence. Sous sa démarche austère, à ses traits 
graves, à sa parole incisive, à son éloquence sobre etconvain- 
cante, vous avez reconnu M. Paris, l'honneur du barreau 
d'Arras, la lumière de nos assemblées délibérantes, le colla- 
borateur intègre de notre gouvernement parlementaire. A 
mon tour j'y distingue le fin lettré, l'historien érudit, le 
collègue prévenant, l'ami fidèle et affectueux. 


* 
x + 


J'en ai fini avec la lugubre série de ceux qui ne sont plus ; 
car si le départ de Mgr Deramecourt a eu pour nous ses 
déchirements, il a eu aussi ses joies, puisque du labeur le 
cher Président que je remplace a passé à l'honneur. L'hon- 
neur est sans doute pour lui; mais n'est-il pas un peu pour 
nous, si, entre autres mérites, il a été accordé à l’orateur, 
à l'écrivain, au penseur, à l'historien, qui était nôtre ? Nous 
le lui avons dit en famille ; en cette réunion plénière, per- 
mettez-moi de me faire l'écho de vos sentiments et d'envoyer 
à l’évèque de Soissons, sur les ailes du souvenir et de 
l'amitié, nos hommages et nos vœux. 


* 
w + 


Voilà, Messieurs et chers Collègues, les traditions dont 
vous m'avez fait le dépositaire. À vous, qui avez pris la res- 
ponsabilité de cette transmission, de me soutenir par vos 


23 


— 354 — 


Sympathies et votre cordialité. Elles sont mon unique ambi- 
tion ; elles seront mon meilleur encouragement. 

C’est donc en toute confiance que j'ouvre cette séance sous 
les auspices de mes prédécesseurs et sous le regard bien- 
veillant de mes confrères. C’est en toute assurance qu'en 
leur nom je me plais à remercier les autorités municipales, 
qui par une délicate attention, veulent, en nous accordant 
l'hospitalité de leurs salons, nous faire croire que nous som- 
mes chez nous. C’est en toute sincérité que j'aime à saluer 
ceux dont les mérites personnels suffiraient à gagner nos 
suffrages, s'ils n'étaient déjà les représentants et les inter- 
prètes du général Stroh}, l’une des étoiles de notre armée, 
et de M. Alapetite, l'éminent Préfet de notre département. 

A tous le sincère merci de notre Académie. 


RAPPORT 


SUR LES 


TRAVAUX DE L'ANNÉE 1897-1898 


PAR 


M. le baron CAVROIS, 


Chancelicr. 


Ne trees 


Mesbanes, Messieu RS, 


Tous êles probablement aussi étonnés que je l'ai été 
jar de me voir encore chargé du Rapport sur 
les travaux de l’année, puisque ce compte-rendu ne rentre 
pas dans les attributions de la nouvelle dignité que mes 
Collègues trop bienveillants m'ont récemment conférée. 
Mais il m'aurait semblé peu gracieux de ne pas me rendre 
au désir qu'ils ont bien voulu m'exprimer; et puis j'avoue 
que je ne me suis pas fait prier, parce qu'on éprouve un 
certain charme à s’attarder dans des fonctions qu’on a 
remplies pendant longtemps ; il semble qu’on se survit à 
soi-même, comme si les années ne marchaient pas toujours. 
Ce n'est assurément qu’une illusion; car on a beau faire, 
selon la pensée d’un auteur contemporain : « Rajeunir n’est 
qu'une façon de vieillir ! (1). » 

Votre Chancelier, au lieu de s'occuper de la garde du 


(1) Edouard Pailleron. 


— 356 — 


sceau de l'Académie et des ressources matérielles de votre 
Compagnie, va donc une dernière fois supputer vos richesses 
intellectuelles : c'est un peu comme si le Ministre des 
Finances prenait la place du Ministre de l'Instruction 
publique et des Beaux-Arts ; mais chez nous il n'y a pas 
à craindre de conflit de juridiction, et tout se passera avec 
la plus agréable courtoisie. Je ne pousserai pas plus loin ma 
comparaison, Car elle finirait par m'imposer un rôle qu'il 
me répugnerait d'accepter. Je trouve, en effet, dans les 
Essais de Sainte Foix, cette sentence qui me parait quelque 
peu stoïque : « Le chancelier ne porte aucun deuil, parce 
qu'étant l'homme de l'Etat, il doit ètre insensible à toutes 
affections et afflictions (1). » 

Cette indifférence calculée ne saurait nous convenir au 
moment où nous venons de nous séparer d'un Président qui 
avait justement conquis toutes nos sympathies ; el, comme 
l'a si bien dit son digne successeur, en voyant la croix 
rayonnante qui brille sur les armoiries de Mgr Derame- 
court, avec la devise Lumen semitis meis, nous pensons 
« mélancoliquement que la lumière sera désormais et surtout 
pour Soissons, et que la croix restera le lot de notre Aca- 
démie, privée de son chef et de son plus brillant flambeau. » 

En s exprimant ainsi, M. le chanoine Rohart ne nous a 
pas dit que la consolation se trouvait à côté de la peine, 
mais nous qui ne sommes pas tenus à la même réserve, nous 
ajouterons que, tout en conservant religieusement le souve- 
nir de celui qui nous a quittés, nous sommes heureux de 
retrouver dans notre nouveau Président des qualités, dont 
Sa Jeunesse ne peut encore qu'accentuer la vigueur. 


E 
*X * 


Nous ne nous plaindrons pas ici que « l'homme ait une 
tendance instinclive à limitation », car, pour le cas spécial 


(1) Œuvres, t. 1v, p. 165. 


— 357 — 


qui nous occupe, nous ne demanderons pas mieux que de 
retrouver dans l'avenir ce qui nous a singulièrement plu 
dans le passé. L'un de nos collègues nous a pourtant mis 
en garde contre les inconvénients qui résulteraient de ce 
systéme : il n'est pas bon que la copie reproduise indéfni- 
ment et trop servilement son modèle. Cette idée, transportée 
dans le domaine purement spéculatif, a été ingénieusement 
exposée par M. Louis Blondel dans une étude sur la Téléo- 
loyie. On désigne sous ce nom une nouvelle mithode qui 
recherche « dans les êtres le but apparent auquel ils sont 
destinés », pour coordonner « les moyens avec leurs fins ». 
Il ne faut être l’esclave ni de la tradition, ni de l'habitude, 
ni de la mode, mais à l’aide des principes téléologiques on 
doit s’efforcer d'orienter tous ses actes vers la fin qui nous 
est proposée. 

Appliquant cette doctrine aux institutions en général et à 
l’Académie d'Arras en particulier, notre intelligent collègue 
nous conseille d'utiliser cette théorie dans le recrutement de 
nos Membres, afin que leur collaboration devienne de plus 
en plus profitable à notre Compagnie. Je ne sais si je m’abuse, 
mais il me semble que c’est précisément ce que nous nous 
sommes efforcés de réaliser, et le premier exemple que je 
citerai à l’appui de ce dire, c'est celui de M. Louis Blondel 
lui-même qui, par sa prédilection pour les études sociolo- 
giques, est venu nous faire profiter de ses méditations 
écrites sur les rives de la mer d'azur! Remarquez-vous en 
effet, Mesdames et Messieurs, combien les nouveaux mem- 
bres de notre Académie ont apporté de notes précieuses qui 
manquaicnt à notre concert intellectuel ? 

Sans vouloir déflorer les discours de réception que nous 
attendons, nous pouvons bien nous féliciter de l'entrée de 
M. Henry Boulangé dans nos rangs : la marine française n’y 
était pas représentée jusqu'ici, et nous aurions bien perdu 
à ne pas entendre la causerie scientifique provoquée récem- 
ment par cette meurtrière guerre hispano-américaine, où la 


— 9358 — 


vaillance des vaincus n’a pu triompher de l'or des vainqueurs. 

M. l'Ingénieur Alayrac viendra à son tour nous raconter la 
genèse si curieuse de nos mines de houille, et M. le colonel 
Delair relèvera au milieu de nous les souvenirs militaires 
de ses devanciers, dont les noms sont à eux seuls toute une 
histoire, — j'ai désigné le colonel Répécaud et le général de 


Bellecourt. 


* 
* * 


Si maintenant nous reculons un peu en arrière, la mème 
variété de travaux va s'offrir à nos regards ; si bien que nous 
serons amenés à reconnaitre, avec une satisfaction bien 
légitime, que toutes les branches des connaissances humaines 
ont leur interprète parmi nous. 

Sous le titre alléchant de Miettes poëtiques et humo- 
rustiques, M. Acremant nous a montré, pendant quatre 
séances bien remplies, comment on peut reconstituer l’his- 
toire d'Arras à l’aide de nos vieilles chansons populaires et 
des poëmes d'autrefois. Des chroniques rimées nous rappel- 
lent les principaux évènements qui ont illustré notre ville, 
depuis la conquête romaine et l'invasion des Francs 
jusqu'aux célëbres sièges de 1640 et 165+. Tout y trouve sa 
mention : les Trouvères artésiens, les Tapisseries et les 
Dentelles d'Arras, aussi bien que les épisodes de la captivité 
de Jeanne d’Arcet des exactions de Louis XI. À titre 
d'exemple, écoutez cette description de nos industries locales 
telles qu'elles étaient exercées dans l’abbaye du Vivier. 


« Ses filles dans l’ouvroir tous les jours assemblées 
Sont à faire leur tâche ardentes et zélées 

Celle-cy d'une aiguille ajuste au patit point 

Un bel étuy d’autel, que l'église n’a print, 

Broche d’or, ou de soye, un voile de calice. 

L'autre fait un tapis du point de hautelice 

Pour servir certains jours à l'autel de frontal. 
Celle-là fait une aube, une autre un corporal, 


— 359 — 


Une autre une chasuble, ou chappe sans pareille, 
Où l'or, l'argent, la soye arrangez à merveille 
Représentent des Saints vêtus plus richement 
Que leur état n’auroit souffert de leur vivant. 
L'autre de son carreau détachant les dentelles 
En orne des surplis ou des aubes nouvelles (1). » 


1) faut convenir que beaucoup de ces pièces laissaient à 
désirer pour le fond aussi bien que pour la forme, si bien 
qu'un Membre de notre ancienne Académie n’a pas craint 
de dire : 


« Pour un poète du Crinchon 
(Quelques efforts qu’il puisse faire) 
Unir la rime et la raison 

N'est pas une petite affaire (2,. » 


Si imparfaits soient-ils, ces écrits n’en constituent pas 
moins, dans leur ensemble, une curieuse collection de 
documents dont l’idée s’est perpétuée de nos jours dans cette 
modeste composition que nous appelons tout simplement 
« La Chanson de la Fête d'Arras », où se trouvent mentionnés 
périodiquement les faits saillants de chaque année. 

Un point particulier de notre histoire locale a été mis en 
pleine lumière par M. l'abbé Duflot. Le siège épiscopal 
d'Arras, dont certains auteurs font remonter l'érection au 
second siécle de l'ère chrétienne, comme pour celui de 
Cambrai, ne compte, dans sa première période, que quatre 
évèques dont les noms soient parvenus jusqu’à nous, à 
savoir: saint Diogène, saint Vaast, saint Dominique et 
saint Védulphe. Ce dernier se vitcontraint de transférer sa rési- 
dence à Cambrai ; et à partir de cette époque, notre diocèse 
resta pendant cinq cents ans sous la direction des évèques 


(1) L'ubhaye du Vivier, poème manuscrit de la Bib. d'Arras. 
(2) Le baron de Kansart à un de ses amis de Paris. 


— 9360 — 


de cette ville, au préjudice de ses anciens privilèges. Dans 
un travail très documenté, M. Duflot nous a montré com- 
ment le pape Urbain II réussit à restaurer le siège épiscopal 
d'Arras, malgré les résistances qu’il rencontra du côté de 
Cambrai comme du côlé de Reims qui était alors notre ville 
métropolitaine; c'est ainsi qu’en 1094 l’évêque Lambert de 
Guînes fut sacré à Rome par le Souverain Pontife lui-même 
et vint prendre possession de cette cathédrale dans laquelle 
il devait ètre, quelques années plus tard, témoin de l’avène- 
ment du Saint-Cierge, sur lequel nous avons lu nous- 
même à l’Académie une nouvelle étude. M. Duflot, qui a 
porté un si légitime intérôt à notre ancienne cathédrale, ne 
saurait être indifférent à notre église de Saint-Nicolas-en- 
Cité, bâtie sur ses fondations. C’est un simple rapproche- 
ment ; mais les associalions d'idées ont quelquefois un 
caractère prophétique ! 

Tout en recherchant avec soin les souvenirs artésiens qui 
peuvent s’y trouver, M. l'abbé Rambure nous a raconté 
avec humour une visite qu'il a faite dernièrement au musée 
de Condé, dans le château de Chantilly si généreusement 
légué à l’Institut de France par le duc d'Aumale. « Reçu, 
dit le spiriluel procès-verbal de cette séance, dans la cour 
d'honneur par le connétable Anne de Montmorency toujours 
en selle sur son cheval de bronze, et par une armée de 
valets de pied inégalement polis, mais uniformément galon- 
nés, M. Rambure ne nous a pas dissimulé la déception de 
son premier coup d'œil d'ensemble devant l'effet disparate 
qu'offrent le château moderne et la Capitainerie Renaissance; 
mais une fois à l'intérieur, celte impression disparaît bientôt 
devant l’éclectisme éclairé qui a présidé partout à l’orne 
mentation et à l’ameublement. » J’arrête ici ma citation, 
vous laissant deviner combien a été agréable cette excursion 
dont notre aimable narrateur nous a épargné la fatigue, tout 
en nous en faisant goûter les charmes. 

Voilà, Mesdames et Messivurs, ce que les Membres les 


— 361 — 


plus récemment admis dans notre Académie ont produit 
dans le cours de celte année. N’ont-ils pas amplement justifié 
le choix dont ils ont été l'objet et ne nous ont-ils pas géné- 
reusement octroyé leurs dons de joyeux avènement ? 


# 
*k + 


Il me reste à vous montrer que les anciens nous ont 
continué leur concours, grâce auquel l'intérèt de nos 
réunions se soutient constamment. 

M. Victor Barbier, quand il ne nous donne pas de la prose 
poétique dans ses procès-verbaux, nous lit de beaux vers, 
comme ceux de Charles Leconte, d'Edouard Noël, d'Henri 
Potez ou de Paul-Auguste Massy; maïs il ne se contente 
pas de nous faire connaitre les chefs-d’œuvre de ses amis, 
il en fait lui-même : je ne vous lirai pas son épitre d’adieux 
à Mgr Deramecourt au moment de la remise de notre 
anneau d'or; le temps ne me le permet pas. J’en détache 
seulement ces strophes : 


« Puis-je trouver un dissident 

En exaltant, cher Président, 
La vieille Académie, 

Où nous venons, l'après-midi, 

Bavarder, chaque vendredi, 
Comme chez une amie. 


Dans la vie, incessant combat, 
Où le genre humain se débat 
Comme en un mauvais réve ; 
C'est un des trop rares endroits 
Où l'on trouve auprès de cœurs droits 
Quelques heures de trêve. » 


L'une de ces réunions où l’on revit dans un passé lointain, 
a été occupée par M. Loriquet à étaler devant nos yeux 
émerveillés les richesses considérables et inconnues de nos 


— 302 — 


Archives départementales. Notre érudit collégue prépare en 
vue de l'Exposition universelle de 1900 un répertoire analy- 
tique des fonds historiques que nous possédons, « où l'on 
trouvera, comme il l’explique lui-mème, condessées en 
quelques lignes, voire en quelques pages, des collections qui 
peuvent comprendre plusieurs milliers d'articles importants, 
— comme ce magnifique fonds des Chartes d'Artois, dont 
l'inventaire des 27,0) chartes a demandé 614 pages in-4° 
à deux colonnes ; — comme cet inappréciable fonds des 
Etats d'Artois, dont les 5,936 articles réclameront un jour 
cinq volumes de l’?nrentaire sommaire ; — comme ce riche 
fonds de Saint-Vaast, qui dans ses 3,145 articles offre des 
éléments d'histoire pour 207 communes. » 

Cette statistique éblouissante est bien faite pour piquer la 
curiosité des travailleurs et encourager leurs recherches. 

M. Ricouart a complété la partie héraldique de son his- 
loire de l’hospice Saint-Matthieu, en nous communiquant 
une série de documents sur l'illustre famille de Mailly 
à Arras. Utilisant les manuscrits de nos Archives munitci- 
pales, il a retrouvé les propriétés qu’elle possédait, en indi- 
quant l'emplacement des maisons et les revenus qui y étaient 
affectés: ce genre de travail est bien précieux pour notre 
histoire locale puisqu'il aide à reconstituer la topographie 
de notre ville. 

De son côté M. le comte de Hauteclocque a largement 
contribué à l’intérèt et à la variété de nos réunions, en 
poursuivant ses études sur le premier Empire : ïl nous a 
montré les diflicultés multiples que le génie de Napoléon 
parvint péniblement à résoudre, soit par rapport au réta- 
blissement du Culte, que le mauvais vouloir de certains 
fonctionnaires entravait plus ou moins ouvertement ; soit par 
rapport au budget de l'Etat, qu’une longue suite de guerres 
grevail outre mesure. Mais ce qui captiva particulièrement 
notre attention, ce fut le récit du grand voyage qu'avait fait 
M. de Iauteclocque dans l'Europe septentrionale, au cours 


— 303 — 


de l'été dernier, avec le jeune compagnon de route qu’il avait 
bien voulu s’adjoindre. Que ne puis-je vous en raconter, 
après lui, toutes les péripéties, et vous énumérer les mer. 
veilles qui s'offrent aux touristes en Allemagne, en Russie, 
en Suëde, en Norwège et en Danemarck ! Vous devinez 
plus facilement que je ne puis l’exprimer l'attrait de sem- 
blables narrations. 

Obligé d’effleurer tous ces sujets, je n’ai plus qu’à vous 
mentionner, en terminant, une causerie scientifique de 
M. Pagnoul sur le rôle de l'azote dans la végétation. Notre 
Académie considère toujours comme une bonne fortune les 
communications de notre vénérable collègue et souhaiterait 
de les voir plus fréquentes. M. Pagnoul ne se borne pas à 
rendre compte des expériences entreprises sous sa direction 
à la Station agronomique d'Arras pour rechercher l'aptitude 
de l’azote à la nitrification, il étudie ses transformations 
dans le sol et l’influence qu'exercent sur sa fixation les légu- 
mineuses et certaines bactéries dont l’existence était encore 
inconnue 1] y a vingt ans. 


ex 

Tel est, Mesdames et Messieurs, l’ensemble des tra- 
vaux de nos membres litulaires ; pour être complet, je dois 
ajouter que nos membres honoraires et correspondants 
alimentent aussi le contingent de nos lectures hebdoma- 
daires : — M. Guesnon nous a signalé toute une série de 
chartes découvertes par lui et qui ont fait l’objet d’un Mémoire 
présenté au Congrès des Sociétés savantes à la Sorbonne ; 
— M. le comte de Loisne nous a lu une étude philologique 
sur le dialecte artésien, d'après des chartes en langue 
vulgaire du xt siècle ; ce travail long et consciencieux a 
tellement plu à l’Académie qu'elle en a décidé l'insertion 
dans ses Afémotires actuellement sous presse ; — M. Alfred 
de Puisieux, avec une perspicacité qui fait honneur à son 
esprit, nous a dit avoir retrouvé dans une de nos rues 


— 364 — 


d'Arras, les restes de la croix monumentale en grès qui fut 
érigée en 1572 au centre de l’ancien cimetière St-Nicaise ; — 
M. René Brissy nous a envoyé l’intéressante monographie 
d’un village brelon ; — enfin, puisque pendant cette année 
scolaire, nous avons suivi la gracieuse tradition du passé, 
en admettant de nouveau une Dame parmi nos membres 
correspondants, je ne la nommerat que sous son pseudo- 
nyme de Mme Mary Floran, mais je prendrai la confiance 
d'offrir à l’auteur si distinguée d'Orgueuil caincu, l'hommage 
respectueux de nos plus sincères félicitations pour le prix 
Moutvon que l’Académie française vient de lui décerner. 
x r x 

Maintenant, Mesdames et Messieurs, ma tâche est accom- 
plie, et mon rôle de Secrétaire-Général prend définitivement 
fin. Je ne me sépare pas sans un certain regret de fonctions 
qu'on peut trouver assujélissantes, mais qui n'en sont pas 
moins attachantes ; seulement je sais que je cède la place à 
un collègue qui vous fera des rapports charmants, peult-ètre 
en vers, qui sait ! Ce ne serait pas la première fois. Aussi, 
pour ménager la transition, je vais emprunter à la poésie 
ma réflexion finale : 


« De leur meilleur côté, tächons de voir les choses, 
Vous vous plaisnez de voir les rosiers épinsux : 
Moi, je me réjouis et ronds grâces aux dieux 

Que les épines aient des roses (1) ! » 


(1) Alphonse Karr. 


eee eee bd ee 


Eto D EME END ED ED EEE EN EN ES ED ENS Et be ED NS E + 


RAPPORT 


SUR LE 


CONCOURS D'HISTOIRE 


par M. l Abbé L. DUFLOT, 


Membre résidant. 


——————— pt — —— — 


Mespam ES, Messieu RS, 


qe n'est plus de nos jours que l'on pourrait dire comme 
8SA Cicéron : « Mihilest magis oralorium quam historia. » 
L'histoire el l'éloquence ont rompu la longue et antique 
alliance qui les avait faites inséparables, ou plutôt l’histoire 
parait s'être affranchie de la tutelle de l'art oratoire pour 
se créer de nouvelles destinées. Aujourd'hui elle est avant 
tout une œuvre de science. Sa première ambition est d’être 
« le témoin des temps » ; elle subordonne à l'exactitude des 
faits l'intérêt du récit ; elle prétend n'appuyer ses aflirma- 
tions que sur des documents originaux et authentiques. 

La prétention est assurément fort louable, et je l'approuve 
volontiers quand l'historien prend soin d’ailleurs d’animer 
les chartes, les diplômes et tous les arides débris recueillis 
dans l’ossuaire des archives et des bibliothèques, quand il 
sait donner à ses récits l'intérêt d’une action, sans altérer la 


" vérité, Mes éloges seront même sans réserve si l'écrivain 


— 366 — 


joint aux mérites du savant et de l'artiste un sens droit, une 
impartlialité sereine, une véracité sans défaillance, et s'il 
complète tout cet ensemble par de solides qualités littéraires : 
l’art de grouper les faits, le choix des détails, un ton simple 
et grave. 

Cet exposé de principes, Messieurs, me facilitera, je l'es- 
père, l'accomplissement de la tâche délicate de rapporteur 
que je dois à votre trop grande bienveillance, et aussi peut- 
ètre au bénéfice de l’âge. 


Quatre travaux d’étendue et de valeur diverses ont été 
présentés à l’Académie pour le Concours d'Histoire. 

Le premier travail serait plus justement appelé simple 
note historique. Il comprend dix pages seulement, consa- 
crées à la discussion d’une étude publiée récemment dans le 
Bulletin historique d'une Société savante. Nous n’avons pas 
à prendre parti en cette affaire : c’est une querelle à vider 
en champ clos. Nous ne pouvons que retourner à l'auteur 
de la note le mot de sa devise : « Il serait vraiment trop 
commode. » 


Sous l’épigraphe : Labore fideque, et sous le titre : Dévo- 
tions locales dans la province d'Artois, un manuscrit de 
400 pages grand in-8° nous offre le recueil complet des tra- 
ditions, légendes, documents, faits historiques et anecdoti- 
ques, institutions et monuments concernant les saints 
honorés dans le diocèse d'Arras. L'auteur a emprunté la 
division de son travail au Dictionnaire historique et archéo- 
logique du Pas-de-Calais. Il le suit, pour ainsi dire, pas à 
pas, non sans lui emprunter encore d'abondantes citations. 
Il met aussi à contribution le Mémorial historique d'Harba- 
ville, les hagiographies dues à la plume de nos vénérés 


— 367 — 


prédécesseurs à l'Académie, MM. Proyart, Robitaille et 
Van Drival, les ouvrages de M. le chanoine Destombes, 
enfin plusieurs monographies dont les auteurs ont eux- 
mêmes puisé le fond dans les œuvres des Bollandistes et de 
Mabillon. 

Certes il a fallu à notre candidat beaucoup de travail et 
plus de patience encore pour dresser le tableau des Déootions 
locales, et il justifie à merveille le premier mot de sa devise : 
Labore. 

Votre Commission, Messieurs, eût souhaité qu'il se fût 
moins appliqué à justifier l’autre partie de son épigraphe : 
Fideque. La foi mérite à coup sûr tous les respects, mais 
encore faut-il discerner ce qui en fait l’objet. L'Eglise 
n'oblige pas ses fidèles à croire tout ce qui est raconté de 
ses saints ; elle-même a redressé, en ces derniers temps, 
maintes erreurs historiques longtemps inscrites au bréviaire; 
elle revise et elle permet de reviser son histoire. 11 semble 
que l'auteur des Dévotions locales n’eût point péché contre 
la foi s’il avait fait dans son étude quelque part à la critique. 
L'examen des faits et de leur crédibilité est un des devoirs 
de l'historien ; s’il le néglige, il court le risque d'admettre 
en ses récits jusqu’à des événements contradictoires, impos- 
sibles, inexplicables même par le miracle. 

Toutefois, Messieurs, il a paru à votre Commission que le 
labeur patient ne doit pas rester sans récompense, el elle 
vous propose de décerner à l’auteur des Dévotions locales 
une médaille d'argent. 


** « 

« Mon ambition est plus noble et plus belle, » pourrait 
nous dire l'auteur du troisième manuscrit, « Cœlum mihi 
palma 1 » Le ciel soit ma couronne | Mais en attendant il ne 
dédaigne pas de cueillir nos lauriers, et il soumet à notre 
jugement une étude sur Mathieu Moullart, évèque d'Arras 
(1575-1600). Il croit répondre ainsi aux vœux de l'Académie, 


— 368 — 


Jl y a un quart de siècle, ou à peu près, à l'occasion du 
troisième centenaire de la nomination de Mathieu Moullart 
à l’'évèché d'Arras, votre Compagnie, Messieurs, mettait au 
concours l'éloge du grand évèque. Personne ne répondit à 
cette invitation. L'année suivante (1876), M. le chanoine 
Robitaille publia sur la question une étude nécessairement 
incomplète, faute de documents. Depuis, Dom Ursmer 
Berlière, dans la Revue bénédictine de Maredsous (1894), 
M. Gachard, dans son travail sur les Etats-Généraux, la 
Sociélé royale de Bruxelles, par la publication de la Corres: 
pondance du cardinal de Granvelle, ont projeté quelques 
rayons de lumière sur la grande figure de Mathieu Moullart. 
Notre auteur a consulté tous ces travaux et s’en est inspiré. 
Il ajoute aux découvertes antérieures le fruit de ses propres 
recherches. L’Inventaire des archives de St-Vaast publié, 
au cours de ces dernières années, par notre savant collègue, 
M. Loriquet, un manuscrit de Dom Adrien Pronier, conservé 
à la Bibliothèque communale, la Table des Œuvres du 
P. Ignace dressée avec tant de savoir et de patience par 
M. de Cardevacque, l'Histoire des abbayes d’Anchin et 
d’Arrouaise, d’autres ouvrages encore, de date assez récente, 
ont mis notre historien sur la trace de très nombreux 
documents qu’il a su produire à propos, sans les fondre 
assez, néanmoins, dans l'unité d’un récitvivant et animé. 
Car je veux dire tout de suite le grand défaut de son étude : 


Pendent opera interrupta, minæque 
Murorum ingentes. 


1] y manque la dernière main. Les matériaux sont à picd 
d'œuvre ; ils sont classés, distribués par ordre d’emploi, 
mais l’architecte a négligé de régler cet emploi, de rejeter 
les pierres inutiles ou défectueuses, de penser aux décors et 
à l’ornementalion. Votre Commission, Messieurs, avait un 
moment pensé prier l'auteur de reprendre son travail, de lui 
consacrer une année encore, et de le présenter, l’an prochain, 


— 369 — 


à notre concours d'histoire. Mais l’impossibilité de garder 
le secret prescrit par le règlement, les conditions anormales 
qui accompagneraient une seconde présentation, la crainte 
de décourager une bonne volonté ont fait retenir le manus- 
crit. Tel qu’il est d'ailleurs, il offre un réel intérèt, et sa 
valeur documentaire est incontestable. 

Ce n’est point une vie banale que celle de Mathieu 
Moullart. Né à Saint-Martin sur-Cojeul le 21 septembre 1536, 
moine de bonne heure à Saint-Ghislain, étudiant en théo- 
logie à l’Université de Louvain, prieur, puis abbé de son 
monastère, il révèle promptement de rares aptitudes admi- 
nistratives et un vrai talent politique. Il est mêlé à toutes 
les affaires religieuses et civiles de son temps et de son 
pays, et il se tire fort habilement de difficultés réputées 
inextricables. Nommé évèque d’Arras en 1575, il n’est sacré 
que le 21 septembre 1577. C'est assez tôt pour avoir à con- 
naître l'épreuve, la persécution, et l’anarchie fomentée au 
sein des Pays-Bas et de l’Artois par Guillaume d'Orange. 
Cela n'empèche pas l’évèque d'Arras de remplir les fonctions 
de son ministère ni de pourvoir à tous les besoins de son 
diocèse. Vers la fin de sa vie, il a le bonheur d’assister au 
rétablissement de la paix et à un renouveau de prospérité au 
pays d'Artois, sous le gouvernement des Archiducs. La 
mort le surprend à Bruxelles, le 2 juillet 1600. Il avait 
gouverné l'église d'Arras environ vingt-quatre ans. 

L'auteur du manuscrit qui nous occupe a redit, jusque 
dans les moindres détails, les émouvantes péripéties de cette 
longue vie. S'il veut revoir ses pages, ordonner son récit, 
élaguer le superflu, réduire à huit ou dix les soixante-deux 
chapitres qu'il a écrits, polir et affermir son style, publier 
enfin son ouvrage ainsi corrigé, il pourra, sur la dernière 
page, écrire ces mots. les derniers de l’épitaphe de son 
héros : « Grati estote lectores », il aura droit à la recon- 
naissance de ses lecteurs. 

Aujourd’hui, Messieurs, votre Commission propose de lui 


24 


— 370 — 


décerner, en attendant ce consolant avenir, une médaille de 
vermeil. 


* 1 x 

Elle vous demandera plus encore pour le dernier manus- 
crit dont il me reste à vous entretenir. C’est l’Aistoire de la 
Congrégation des monastères exempts de l'Ordre de Saint- 
Benoît en Flandre. 

La préface serait plus justement nommée dédicace. Car, 
si elle nous instruit des sources auxquelles puisa l'auteur, 
de sa méthode, de la division de son travail, elle est surtout 
« le modeste tribut de son admiration et le trop faible hom- 
mage de sa gratitude » au maitre qui l'a tiré « des manuels 
gros ou petits, des formules générales, des considérations, 
des conventions et des fictions historiques, pour le conduire 
au document. » Et de fait, les documents abondent en ces 
230 pages in-folio d'écriture fine et serrée qui nous retracent 
les destinées des £'xempts de Flandre, et l’auteur a bien fait 
de ne point jeter au panier son ouvrage quand une circons- 
tance forfuite lui mit entre les mains l'Etude sur la Congré:- 
gation bénedictine des Exempts de Flandre publiée en 1894 
par Dom Ursmer Berlière. Est-ce à dire qu'il a réalisé parfai- 
tement le rêve formé par lui « d'offrir moins une thèse sur 
la réforme monastique que la peinture d'un milieu social ? » 
L’épigraphe de son travail : « J'ai maints chapitres vus (1) », 
déja éveille quelque défiance. La boutade railleuse du 
bonhomme à l'endroit de 


Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, 
Qui pour néant se sont ainsi tenus, 


est facilement pardonnée au poète ; on ne la pardonne pas à 
l'historien, s’il ne fournit la preuve de ses dires. Or, si 
de l'aveu des moines il leur est arrivé parfois de discuter en 


(1) La Fontaine, 1, 2. 


— 371 — 


synode des questions caractérisées par eux-mèmes d’une 
épithète fort peu révérencieuse (stmiosas quæstiones, ques- 
tions de singe), l’histoire de la Congrégation des Exempts 
établit, en dépit des conclusions de l’auteur, que chapitres 
de moines furent souvent autre chose que « des endroits à 
paroles ». 

Une idée de réforme avait présidé à leur institution. Le 
Concile de Trente, afin de remédier à de nombreux abus, 
avait décidé que les monastères exempts devraient à l'avenir 
se former en congrégations. Il avait en conséquence ordonné 
la convocation, à époques fixes, de chapitres généraux où 
s’assembleraient les députés des monastères réunis. Il 
exigeait en outre que ces chapitres se tinssent à tour de rôle 
dans chacune des abbayes, et que, pendant leur session, des 
religieux fussent élus pour visiter, au cours de l’année, les 
couvents de la Congrégation. 

En exécution de ces décrets, les abbayes de Saint-Vaast, 
de Saint-Bertin, de Saint-Pierre de Gand, de Saint-Pierre 
de Lobbes, forment ensemble, dès 1564, la Congrégation 
des Exempts de Flandre. Elles s’adjoindront dans la suite 
les abbayes de Saint-Sauveur d'Eenham et de Saint-Amand, 
Le premier chapitre général, longtemps retardé, se réunit 
au monastère de Saint-Vaast en octobre 1569. Avant d'en 
raconter les débats, notre auteur a retracé les origines de la 
Congrégalion, analysé son organisme, et conclu cette 
première étude par cette définilion : « La Congrégation est 
l'union entre les monastères exempts de Flandre, imposée 
et acceptée pour le service ét la défense de leurs intèrèts 
généraux el privés d'ordre spirituel, mixte et temporel, sous 
la juridiction ordinaire d’un Visiteur et l'autorité supérieure 
d’un Synode ». 

La division de son travail se trouve ensuite ( heureuse- 
ment indiquée et tout naturellement faite : le temps que 
chaque visiteur a passé en charge et ses actes constituent 
le cadre et la matière d’un chapitre ». 


— 372 — 


On en compte dix-neuf comprenant exactement l’histoire 
de deux siècles de vie monastique. De grandes figures y 
apparaissent. Entre toutes se détachent, brillant d’un plus 
vif éclat, celles de Jean Sarrazin et de Philippe de Caverel, 
abbés de Saint-Vaast. Un jour, espérons-le, la biographie 
de ces deux illustres personnages tentera le courage de 
quelque travailleur. D'avance l’Académie lui promet bon 
accueil, Car il aura utilement servi l'histoire, les lettres et 
la gloire de notre Artois. 

Deux derniers chapitres nous font assister au démembre- 
ment de la Congrégation des Exempts de Flandre. Les 
monastères de St-Vaast et de St-Bertin, situés en terre fran- 
çaise, se séparent des couvents placés sous la juridiction 
impériale ; ils obtiennent du roi (1775) le maintien de leur 
privilège d’exemption, malgré l'opposilion des évêques 
d'Arras et de St-Omer, puis leur agrégation à la Congréga- 
tion de Cluny. Les évèques poursuivent la lutte. Déboutés 
de leurs prétentions par un arrêt du Parlement (3 février 1778), 
ils se pourvoient en cassation. Le procès durait encore quand 
la Révolution y apporta soudain une solution violente et 
définitive. 

Je viens, Messieurs, non point d'analyser, mais seulement 
de parcourir à extrême vitesse une œuvre que son étendue, 
la richesse des documents, sa méthode claire et rigoureuse 
meltent au premier rang des travaux soumis à voire juge- 
ment. La plus haute des récompenses que vous décernez au 
mérite, une médaille d’or de deux cents francs, sera pour 
l'auteur le juste prix de ses longues et patientes recherches, 
un encouragement aussi à poursuivre les études historiques 
qui lui paraissent familières. Je souhaite mème qu'il ne tarde 
pas à livrer au grand jour de la publicité cette histoire encore 
manuscrite de la Congrégation des Exempts. 

Qu'il s’attende toutefois à plus d'une critique. On pourra 
lui dire que, trop plein de son sujet, il n'a cure d'en connai- 
tre les alentours. L'histoire générale l’aiderait sans doute 


— 373 — 


à approfondir la nature des rapports existant, au XVI® siè- 
cle, entre les pouvoirs ecclésiastique et politique. L'histoire 
des Pays-Bas lui révèlerait le nom du cardinal que, sur la 
foi d'un texte latin, il appelle ingénument Granvellanus : 
c'est le fameux Antoine Perrenot de Granvelle, d'abord 
évèque d'Arras, puis cardinal-archevèque de Malines, mi- 
nistre d'Etat de Charles V et de Philippe IT, finalement vice- 
roi de Naples. 

Il y aura d’autres critiques encore. Les conclusions de 
l'histoire des Exempts susciteront, je le crains, de graves 
réserves. On conviendra sans peine que la Congrégation n’a 
pas donné tous les résullats qu’on pouvait en attendre, que 
le mode de recrutement des vocations monastiques n’était 
point sans défaut, que plus d’une fois les religieux encom- 
brérent les synodes de leurs querelles ou de leurs affaires 
personnelles, en un mot, qu’il y eut des abus dans l’Ordre 
de St-Benoit. Mais admettra-t-on aussi aisément la réforme 
radicale proposée par l'auteur du manuscrit ? « Il fallait, 
écrit-il, faire table rase des coutumes particulières... faire 
table rase même, sinon de tout le personnel, au moins de la 
majeure partie du personnel monastique... il fallait créer, 
dans un noviciat parfait, de ces tempéraments monastiques 
dont la nature était devenue avare.... il fallait donner à 
ce nouveau monde la règle de Saint-Benoît avec une 
interprétation et une application uniformes, enfin doter le 
visiteur d’une supériorilé réelle sur ses collègues abbés, 
d'une puissance qui eût fait de lui l'abbé des autres abbés.» 
Et notre lauréat termine par cette question : « Est-ce une 
utopie que tout cela ? » Utopie, je ne sais ; mais à coup sûr 
ce n’est point la pratique habituelle de l’église catholique 
d'opérer de la sorte. Elle met à réformer plus de lenteur, 
plus de tempérament, plus de sagesse. Indulgente pour 
les faiblesses humaines, elle a en horreur la violence ; elle 
respecte en tout homme la liberté. Personne ne croit que s'il 
le veut bien; de même, personne n'embrasse la perfection 


— 374 — 


que de bon gré. Laissons donc, jusque dans la vie religieuse 
libre choix à la volonté personnelle et, du même coup, libre 
champ au mérite. De là suivront des imperfections, des abus 
peut-être : quelle institution de ce monde en est exempte 
tout-à fait ? Est-ce une raison suffisante pour supprimer ce 
bien essentiel et primordial, la liberté *? 


x ” # 

Je termine, Mesdames et Messieurs, ce trop long rapport. 
Pardonnez-moi d’avoir abusé de votre bienveillante attention, 
et permettez-moi d'ajouter encore un mot. Je le dirai en 
faveur de notre langue française. On se plaint qu’elle se 
meurt, on décrit les phases de son agonie. Je voudrais 
pouvoir contredire absolument à ce pessimisme ; mais il 
me faut reconnaitre que les plaintes ne sont pas dénuées de 
fondement. Ceux qui écrivent maintenant oublient trop 
souvent qu’il y a des règles qu'on ne saurait violer, par 
ignorance ou par mépris, sans allenter au charme et à la 
dignité du langage. J'avoue de bon cœur qu'un écrivain 
correct et attentif aux règles n'est point pour cela un bon 
écrivain, mais je ne sache pas que l'observation des règles 
empèche de bien écrire. Que nos lauréats de l’avenir dai- 
gnent se souvenir de celte vérité élémentaire ! Leurs travaux, 
sans rien perdre de leur solide mérite, acquerront un lustre 
nouveau et un titre de plus à nos éloges et à nos couronnes. 


RAPPORT 


SUR LE 


CONCOURS DE POESIE 


par M. Victor BARBIER 


Secrélaire-Général. 


Mesbpan ES, Messieurs, 


oeuvres du Rapport réglementaire sur les Travaux de 
fL£ l'année, grâce à l’obligeance de mon aimable et dévoué 
prédécesseur au Secrélariat-général, j'espérais n'avoir à 
jouer, en celte séance, que le rôle facile et muet d’un audi- 
teur attentif et recueilli, quand mes collègues, avec une 
touchante unanimité, m'ont imposé, une dernière fois, le 
Rapport sur le Concours de Poésie. 

C’est qu'il est loin le temps où tout Académicien fréquen- 
tait au Parnasse et flirtait peu ou prou avec les Neuf Sœurs. 
L’archéologie, la paléographie, l'épigraphie, l’hagiographie, 
Ja sociologie, filles naturelles de l’histoire, après avoir cessé 
tout commerce avec la littérature, ont converti leur mère à 
la science et soufflé son portefeuille à l'infortunée Clio. Le 
choix de mes collègues, tout flatteur qu'il paraisse, n'a pas 
d'autre cause; s'ils s'obstinent à me faire l'arbitre de leurs 
Jeux Floraux, c'est que les rimeurs ont chez nous fait place 
aux savants et qu'avec quelques aimables sexagénaires, 


— 376 — 


attardés sur la route, je représente aujourd'hui à l’Académie 
tout le coin des poètes. 


* 
+ + 


Et ce n’est pas seulement chez nous que les belles-lettres 
se voient bannies des doctes assemblées ; des sociétés plus 
jeunes ou moins respectueuses de la tradition ont déjà biffé 
la poésie du programme de leurs concours. Comment s’éton- 
ner, devant cet ostracisme, de voir les jeunes fouler aux 
pieds les règles les plus élémentaires de la prosodie et ren- 
verser de fond en comble l’ancien art poétique ! Privés de 
leurs juges naturels, les apprentis rimeurs s’adressent à 
quelque bimbelotier de lettres qui leur vend des médailles ou 
à quelque génial tavernier qui s'enrichit en leur débitant 
l'absinthe au lieu du miel de l'Hymette. C’est bien plus 
facile d'aller à Montmartre en omnibus que d’enfourcher 
Pégase pour gravir l’Hélicon ! C’est pour réagir contre ces 
tendances qu’au risque de paraître vieux jeu aux nauton- 
niers du dernier bateau, nous nous prononçons énergique- 
ment en faveur des tournois littéraires, pour le maintien des 
vieux concours académiques où les débutants sont plus sûrs 
de trouver de bienveillants censeurs, réprimant les extrava- 
gances outrancières, mais approuvant aussi les heureuses 
novations, soucieux sans doute du patrimoine poétique de 
la France, mais désireux quand même de voir chaque géné- 
ration apporter sa pierre à l'édifice des ancêtres et singula- 
riser sOn époque par un nouveau progrès. 

Ce programme, qui est le votre, a déjà produit des résul- 
tats appréciables ; plusieurs de vos lauréats ont poursuivi 
hardiment leur route et des juridictions supérieures ont 
confirmé vos premiers jugements. Le succès appelle le 
succès, les envois nous arrivent toujours plus nombreux el 
leur affluence a mème été telle, cette année, que certains 
d’entre nous ont cru devoir rechercher les moyens de l’endi- 
guer, soit en imposant le sujet, soit en n’admettant au con- 


— 371 — 


cours qué les seuls septentrionaux. Vous avez bien fait de 
ne pas adopter ces mesures restrictives et, tout en indiquant 
votre légitime préférence pour les sujets locaux, de laisser 
à tous les poëles leur pleine et entière liberté. 


* 
+ + 


Des quinze envois soumis à votre examen, aucun ne mé- 
rite un complet dédain et plusieurs ne sont pas loin d'’attein- 
dre la perfection rèvée. Les concurrents doivent appartenir 
aux mondes les plusdivers ; on reconnait aisément la touche 
inexpérimentée du bachelier diplômé d'hier, la mièvrerie un 
peu forcée de la normalienne majeure et supérieurement 
brevetée, les réminiscences ultra-classiques du vieux péda- 
gogue et les lapsus voulus et cherchés du verlibriste, hon- 
teux de connaître sa prosodie. Mais, la dominante de ce 
concert hétérogène, l’inévitable note qu’on retrouve partout 
et toujours, c’est la tristesse ! Tristes sont les vieux, tristes 
sont les jeunes ! Si je ne savais par expérience que les poètes 
ont la larme facile et qu'après la pluie reviendra nécessaire- 
ment le beau temps, je tenterais bien de prendre l’accord et 
de soupirer à l’unisson, mais c’est vraiment trop contraire 
à mes habitudes. 

Au lieu de me lamenter comme Jérémie sur la fatalité des 
choses et la malignité des hommes, je suis de ceux qui 
préfèrent en rire, suivant la vieille recetle du Barbier de 
Séville, l’immortel Figaro de Beaumarchais. 


* 
x + 


Neuf envois sur quinze ont été jugés dignes d’une récom- 
pense ; n'allez pas en conclure que les six autres sont forcé- 
ment mauvais, ils auraient très bien pu, en des années de 
disette, trouver grâce devant le jury, mais, couronner tout 
le monde serait d'un fâcheux effet et diminuerait vraiment 
trop le prestige des heureux lauréats. 

Passons d'abord en revue les œuvres des auteurs évincés. 
Trois d'entre eux ont cru faire preuve de nez en parant 


— 8378 — 


leur feutre du fulgurant panache de Cyrano. Le premier, 
un fantassin sans doute, n’a rien mieux trouvé que de mettre 
en vers l'historique du 102° d'infanterie, qu'un de ses supé- 
rieurs avait plus modestement présenté en la forme incons- 
ciemment employée par M. Jourdain; le second, moins 
incorrect dans sa versification, après avoir dit leur fait aux 
ouvriers de 48, nous promène de cimetière en cimetière, en 
faisant le salut militaire, à droite et à gauche, aux grandes 
ombres de Turenne et de Napoléon ; le troisième, nous tire 
une interminable et prolifique Durandal et termine son 
envoi par un sonnet où il sent valser dans sa têle cent vers 
ennuyés de se taire. Ces braves gens, après tout sont peut- 
être de Bergerac, mais, en tous cas, leurs vers ne sauraient 
rappeler que de très loin ceux d’'Edmond Rostand. 

Des trois autres pièces non classées, l’une nous arrive 
directement d'Egypte, ce qui nous explique peut-être cer- 
taines incorreclions de langage, rachetées du reste par une 
incontestable originalité ; une autre a été exécutée, l'an der- 
nier, à grand orchestre, ce qui, sans rien enlever de son 
mérite, retire à son auteur l'anonymat réclamé des concur- 
rents ; quant à la dernière, elle est d’un homme qui pleure 
comme les autres, mais qui, au moins, ne pleure pas comme 
tout le monde, si nous devons en juger par ce qualrain : 


Que ne puis je pleurer ? Que n’a le pleur ardent 
Humecté ma paupière et mouillé la banquette ? 
J'aurais le cœur moins triste et l'âme moins inquiète 
Et vous auriez souri peut-être en regardant. 


Comment lui refuser le sourire qu’il implore, ce serait 
vraiment de notre part trop de cruauté ; sourions donc et 
passons aux trois pièces honorablement mentionnées. 


* 
x + 


L'auteur du manuscrit coté 15, avec l'épigraphe : « Sta 
Viator », n’est guère plus correct que les précédents et ne doit 
sa mention qu’à une fable égarée dans son volumineux envoi. 


— 379 — 
Voici cette perle qui a pour titre : 
La goutte d'or et la mousse : 


Une gouttelette ligère 
Brillait au soleil du matin ; 
Et la mousse était toute fière 
De la porter sur son satin. 


« O petite goutte, dit-elle, 
Tu brilles comme un diamant 
Et je me vois devenir belle 
Aussi de ton reflet charmant. 


Tu ressembles à ces étoiles 

Qui sont le sourire des soirs, 
Scintillant à travers les voiles 
Des grands vilains nuages noirs. » 


Dans sa vanité chatouilleuse 
Que flattait ce beau compliment 
Notre goutteline orgueilleuse 
Se crut digne du firmament. 


La mousse lui parut grossière ; 
La beauté du ciel l'égara ; 

Et, dans un rayon de lumière, 
La goutte d’eau s’évapora. 


* 
* x 


C'est moins encore qu’à une fable, c’est à une chanson 
que le manuscrit, évidemment féminin, coté 12, est redevable 
d'une même récompense. 


Chanson d'hiver. 


Le vieil hiver morne et glacé 
S'en est allé d’un pas lassé, 

Les yeux atones, 
Par les routes, les sentiers creux, 
Les grands chemins silencieux 

Et monotones, 


— 380 — 


Les oiseaux se sont envolés, 

Dès qu’ils ont vu ses yeux voilés, 
Ses lèvres blêmes : 

Et, sitôt qu’il les a touchés, 

Se sont fanés, effarouchés, 
Les chrysanthèmes. 


Sous ses pas hâtés et tremblants 
Eclosent les pétales blancs 
De fleurs sans âme, 
Et, dans l'air, flottent les parfums 
Imprécis des rêves défunts, 
Rêves sans flamme. 


Le vieil hiver morne a passé, 

Parcourant d'un regard lassé 
La route à suivre ; 

Et déjà le pâle soleil 

A fait mourir dans leur sommeil 
Les fleurs de givre. 


L'envoi du dernier mentionné, n° 3 : Crépuscules, est 
assez élégant de facture, mais un peu trop monocorde ; nous 
citerons son Pourquoi, d'après Henri eine. 


Pourquoi, ce soir, le lac d’azur 
Est-il si languissamment pâle ? 
Pourquoi le ciel est-il obeur 

Comme une plaine sépulcrale ? 


Oh ! pourquoi sont-ils si troublants 
Les parfums des lys et des roses ? 
Pourquoi les yeux des lilas blancs 
Ont-ils des regards si moroses ? 


— 381 — 


Pourquoi la chanson des oiseaux 
Est-elle si mélancolique ? 
Pourquoi s'élève-t-il des eaux 
Une si funèbre musique ? 


Pourquoi sont-ils si désolés 
Les rayons tremblants d'améthyste, 
Larmes des astres étoilés ? 
... Et moi, pourquoi suis je si triste ? 
* ” * 

Avec les deux numéros suivants, nous nous trouvons en 
présence d'importants travaux, de véritables monuments 
historiques dont la lourde charpente nous a d’abord quelque 
peu effrayés. 

Le n°5, Gilles de Bretagne, est un drame historique en 
cinq actes, de cinq cents vers chacun. Je ne vous raconterai 
pas par le menu la querelle qui s’éleva, en 1448, entre le duc 
de Brelagne, François I1 et son frère Gilles, pour s'achever, 
deux ans plus tard, par le plus tragique des dénouements ; 
je me contenterai de vous dire que l’auteur, qui ne connait 
que ses classiques, mais qui les connaît bien, tourne l’alexan- 
drin avec une excussive facilité, et que sa pièce, revue, 
corrigée et considérablement écourlée, me paraît devoir 
tenir une place honorable parmi celles qui figurent au réper- 
toire courant des pensionnats de jeunes gens. 

Avec ses trente personnages et ses trente figurants uni- 
formément masculins, ce beau drame permettra aux chefs 
d'institution de mobiliser, devant les familles émues, leur 
brillant personnel, les piocheurs que u'effraie pas la plus 
longue tirade et les bons camarades qui ont moins de mé- 
moire que de mollet. 

Seize vers seulement, ceux où le jeune page Josselin 
motive son attachement au prince Gilles, vous permettront 


d'apprécier l’habile versificateur auquel l’Académie décerne 
une médaille d'argent, 


— 382 — 
JOSSELIN. 


Sans lui je serais mort près de ma mère morte, 
Ou, mendiant, souillé, j'irais de porte en porte 
Quêter ma nourriture, au hasard des chemins. 
Sans lui des bateleurs ignobles, inhumains, 
Auraient peut-être fait de moi, de place en place, 
Le martyr contrefait dont rit la populace. 

Je suis son petit page et mon cœur pénétré 

Voue un amour unique à ce maître adoré. 

De ses bienfaits exquis comblé dès l’âge tendre, 
Hors l’aimer, le servir, je ne puis rien entendre. 
Où qu’il aille, je trouve à ses pieds ma maison. 

On me dit qu’on s’en va Je conduire en prison ; 

La prison, c'est la nuit, le pain noir, mais n'importe, 
Comme un chien je le suis et je couche à sa porte ; 
On saura bien trouver, je pense, le moyen 

De donner un morceau de pain au pauvre chien. 


* 
* + 


Le n° 9 a pour devise : Eliam perière ruinæ et pour titre 
Thérouanne. 

L'auteur n'a pas seulement eu l'heureuse idée de choisir 
un sujet local ; c'est un fin lettré qui se rappelle les auteurs 
latins de la bonne époque et sait à propos s'en inspirer. Son 
seul tort est de ne pas avoir réservé son souffle pour mieux 
flétrir Charles-Quint, l'implacable destructeur deThérouanne, 
et d'avoir usé ses forces à la seule fin de nous prouver que 
le Légendaire de la Morinie n’a pas pour lui de secret. 

Permettez-moi de vous lire son préambule. 


Du couchant s'éteignaient les teintes purpurines, 

La lune, à l'orient s'élevant dans les cieux, 

Eclairait Thérouanne et ses nobles ruines 

Où dort dans son linceul un passé glorieux ; 

Et la brise du soir caressant les grands arbres 

Montait comme la voix des siècles écoulés : 

Murmure d'outre-tombe, au travers des vieux marbres 
Et des vieux palais écroulés, | 


— 383 — 


Et tous ces monuments sur lesquels fleurit l’herbe, 
Blancs fantômes de pierre aux contours indécis, 
Semblent lever encore au ciel leur front superbe 
Pour dire de jadis les belliqueux récits ; 
Héros, prélats, guerriers se réveillent en foule, 
Secouant leur suaire et sortant des tombeaux. 
Page à page, voici que l’histoire déroule 

Ses vastes et mouvunts tableaux. 
Mais ce passé, qu'’est-il? Une ombre dans l’espace 
Qu’évoque un moment l'astre aux rayons argentés ; 
Tout ce que l’homme écrit, la main du temps l'efface, 
Jetant dans le néant les débris des cités, 
Ilion de la Gaule, illustre Thérouanne, 
Ton nom doit-il descendre à jamais dans l'oubli, 
Ta gloire devenir le rêve diaphane 

D'un souvenir enseveli ? 


Que n'a-t-il su continuer sur ce ton ? C’est une médaille 
d'or du plus grand module que nous lui aurions très volon- 
tiers décernée au lieu d’une médaille d'argent, bien mince 
pour récompenser tant d'efforts. 


* 
* + 


L'auteur du n° 13, qui se présente avec !a devise : Pour 
le bien, par le beau, a suffisamment de métier pour se 
permettre une amusante fantaisie mallarméenne qu'il ne 
craint pas de dédier aux déliquescents du « gay sçavoir » 
en témoignage de facilité et d’inutilité. 

Son recueil, où la mer et les marins liennent une large 
place, nous a paru mériter une médaille de vermeil ; nous 
en détachons un morceau auquel la catastrophe de la Bour- 
gogne donne, hélas ! un terrible cachet d'actualité. 

C'est le soir. Le soleil allonge sur la lande 
Au sein des genêts d’or les ombres des rochers 
Et le biniou chante aux lèvres des vachers. 
Or, mainte fille songe, en pleurant, à l'Islande. 


— 384 — 


Hélas ! c’est l'heure aussi des mornes souvenirs : 
Une cloche, très loin, de sa voix chevrotante, 
Sous le beau ciel breton qu’une douceur enchante, 
Eveille en le silence et berce les menhirs. 


Enfants de la Bretagne, oh ! soldats, oh ! marins, 
Mes frères disparus ! Pour vous, plus d'une mère, 
Assise au seuil noirci de sa pauvre chaumière, 
Penche son front ridé par de mortels soucis. 


Et, dans les bourgs lointains, de Paimpol à Redon, 

De Léon à Quimper, les tristes flancées 

Prient en vain, chaque soir, ou s’en vont, délaissées, 
Faire des vœux tremblants aux jours de Saint Pardon. 


Mon Dieu ! prenez pitié des âmes de Bretagne | 

Le soir, quand le vent souffle à travers la campagne, 
Passent dans la rafale aux sourds gémissements 

Les suprêmes appels des fils et des amants... 

Mon Dieu ! prenez pitié des âmes de Bretagne l 


* 
* + 


Une autre médaille de vermeil a été décernée à l'auteur 
du manuscrit 14, pour trois poèmes d'une facture aisée el d'un 
sentiment délicat, 

Dans la seconde de ces pièces : Ressemblance lointaine, le 
poète, rencontrant un enfant de douze ans, se retrouve en 
lui, tel qu'il était vingt ans plus tôt; écoutez le langage qu'il 
lui tient: 


Oui, tu regarderas l'homme comme un génie, 
Comme un dieu réprouvant toujours la félonie, 

Et tu ne songeras à lui qu'avec respect. 

Tu frémiras aussi d'envie à son aspect. 

Tu douteras peut-être, en l’humaine bataille, 

D'être assez méritant pour atteindre à sa taille. 

Tu poursuivras ton but si loyal sans répit, 

Et tu constateras souvent avec dépit, 

— Car il en est ainsi des choses qu’on renomme, — 
Qu'il suffit de vieillir pour devenir un homme | 


— 385 — 


Tu le sauras bien vite, Ô mon frère lointain ! 
Le jour n’est pas semblable au lumineux matin ; 
Tu connaitras trop tôt le combat pour la vie 

Et la honte et l'horreur, pour nne àme asservie, 
De vouloir tout connaître et de ne rien savoir, 
De vouloir être juste et de ne le pouvoir... 


Mais tu contempleras toujours sans ironie 

L'art pur, qui n’est peut-être, hélas ! qu'une manio, 
L'art souvent bafoué, mais qui — marbre ou beau vers — 
Semble devoir rester vainqueur de l'univers ! 

Ah ! puisses-tu savoir combien, dans la mélée, 

Sa douceur reste chère à notre âme affolée, 

Quand le mal d'exister sur nous s’appesantit... 

Va, tu n'as pas fini de souffrir, mon petit | 


k 
x ES 


Notre revue touche à sa fin ; deux envois seulement nous 


reslent à examiner, mais l’un est d’une forme si pure, 
l’autre d’un souffle si puissant, que leur lecture nous a 
laissés longtemps indécis et charmés, 


Quelques extraits vous permettront de juger du bien fondé 


de cette impression. 


Ecoutez d'abord ce fragment d’un morceau intitulé: Vieux 


Liores, liré du manuscrit coté 8 : 


En passant — (Sensations d’art et de voyage). 


Vous me plaisez surtout au fond de vos coins noirs, 
Livres du temps jadis, ayant sur vos fermoirs 
De la poussière accumulée. 
Vous êtes, — confidents des beaux rêves d’alors, — 
Ce qui reste debout des vieux triomphes morts 
Quand la gloire s'en est allée. 


De quels faits oubliés futes-vous les témoins? 

Ah ! combien parmi vous qui ne valent pas moins 
Que ceux dont le nom sonne encore, 

Qui sont morts à Jamais sans presque avoir vécu ; 

Dans ce duel inégal où le temps a vaincu 


Que Jde merveilles qu’on ignore | 
25 


— 386 — 


Missels enluminés de vermillon et d’or, 

Où, guidé par la foi, le rêve a pris l'essor 
Dans les majuscules gothiques, 

Où, l’art léger, courant le long du texte saint, 

Comme sur la chasuble un filet d'argent fin, 
Brode les versets des cantiques. 


Vestiges d'un passé naïf et précieux, 
Vous ravissez le cœur et vous plaisez aux yeux, 
Votre minutie est un charme. 
On songe aux batailleurs, cœur simple et bras puissant, 
Qui ciselaient, la main encor rouge de sang, 
Un poème sur une larme. 


J'aime ce siècle énorme, enfantin et savant, 
La claire loyauté, qui va flamberge au vent, 
Vaut bien notre hostilité sourde. 
Bien me plait, malgré tout, le vaillant sans effroi 
Dont l'audace invoquait pour garant et pour droit 
Son épée, à vos bras trop lourde. 


Ce signet, oublié dans les feuillets jaunis, 
Les chers endroits, marqués de brins de buis bénits 
Qu'un souffle soulève en poussière, 
Tout rappelle des morts que je ne connais pas : 
Longs cadavres glacés raidis par le trépas, 
Le regard clos sous la paupière. 


Morts, les beaux yeux brillants de vie et de gaité 
Dont le caprice un jour ici s'est arrêté ! 

Morte aussi la main délicate 
Que j'évoque en trouvant, aujourd'hui, par hasard, 
Ce vieux myosotis dans les vers de Ronsard, 

La main blanche aux ongles d'agate ! 


Ah ! doux livres amis, évocateurs des morts, 

Grâce à vous quelquefois la vision prend corps, 
Le réel s'élargit et change. 

Des ombres d'autrefois peuplent les coins obscurs, 

Et pâle, on sent sur soi, des portraits des vieux murs, 
Tomber comme un regard étrange, 


— 387 — 


Du mème encore, à défaut d’un ravissant sonnet un peu 
trop intime : La Ballade du queux satisfuil, alerte aubade 
qui sonnerait bien mieux à l'oreille si l’auteur avait pu la 
construire avec une seule rime féminine. 


Clopin-clopant, tortu voûté, 
Raillant l’hiver et la famine, 
Au hasard de sa volonté, 

Le vagabond joyeux chemine, 
Sous le haillon rit la gaité | 
Comme en la terre qui le cèle, 
Pointillant l'ombre de clarté, 
Sous la gangue l'or étincelle. 


Qu'importe la réalité 

A ceux que le rêve illumine | 
Dans ce monde si peu vanté 

Le bonheur, après tout, domine. 
Le mal même a son bon côté, 

Et la laideur universelle 

À des paillettes de beauté | 

Sous la ganugue l'or étincelle. 


Allons, pauvre déshérité, 

Gai le cœur, si triste ast la mine ! 
L'esprit a sa difformité, 

Elle aussi, l’âme a sa vermine. 
Mieux valent bosse et pauvreté 
Et du vent dans son escarcelle 
Que richesse et déloyauté |! 

Sous la gangue l'or étincelle. 


ENVOI. 


Dame, en toute simplicité, 

La meilleure existence est celle 
Où l’on trouve sa liberté | 

Sous la gangue l'or étincelle. 


* 
* + 


— 388 — 


A côté de ces vers exquis, voyez quel sublime langage 
a su prêter à Jésus et à un poète errant l'auteur du manus- 
crit n° 1 : Par les Chemins. 


Or voici qu’il rencontre en route 

Presque autant que lui-même, étrange, en vérité | 
Les épaules ployant sans doute 
Sous le poids de l’humanité, 

Un homme au front pensif, aux regards de lumière, 
A qui l’on entend murmurer 
Des phrases d'amour, de prière, 

De pardon pour les maux qu’on lui fait endurer. 


Jésus, qui peut lire en son âme, 
S’arrête et repose sur lui, 
Longuement, son regard de flamme 
Où la Beauté rayonne et luit, 
Divinement pure, sans voiles, 
Comme au Paradis des élus; 

La nuit se repeupla d'étoiles, 
L'homme avait deviné Jésus! 


« O toi que j'ai cru reconnaitre, 
« Vers le but douloureux où tu vas en pleurant, 
« Laisse-moi te suivre, Ô mon Maitre, 
« Moi, le pauvre poète errant, 
« Laisse-moi donc t'aider, par pitié pour toi-même ! 
« Ton corps est maigre et douloureux, 
« Ton cœur est meurtri, car il aime; 
« Ah ! laisse-moi porter la croix des malheureux | 


« Comme toi longuement je rêve 

« Du bonheur de l'humanité, 

« J'y songe, nuit et jour, sans trêve, 
« Mais on traite d’insanité 

« Mon grand amour de la justice | 

« Les méchants m'ont calomnié 

« Et j’endure aussi mon supplice, 

« Honni par tous et renié ! 


— 389 — 


« Viens, mon maître, dans ma mansarde 
« Reposer un instant ton corps ensanglanté ; 
« Viens, nul heureux ne se hasarde 
« En un endroit si mal hanté ! 
« Alors, si seulement mon pain peut te suffire, 
« Nous y communierons tous deux |! 
« Tu me diras ce qu’il faut dire 
« Pour porter, comme toi, le Giel aux malheureux | » — 


« [l faut aimer, Poète, aimer jusqu’au martyre, 

« Aimer toujours, malgré les insultes, les cris, 

« Précher le pur amour sous le fouet du rire, 

« Crucifier ton corps au gibet du mépris, 

« Te pencher sur le pauvre et baiser son ulcère 

« Pour le guérir, son front pour qu’il se sache aimé : 
« Alors il comprendra ta parole sincère 

«a Et l’on verra fleurir le grain que j'ai semé ! » — 


Et Jésus, à ces mots, tendant vers lui sa lèvre, 
Déposa sur sa face un fraternel baiser ; 

Il baisa son front pâle et ses grands yeux de fièvre 
Que nul amour humain ne pouvait apaiser ! 

Et le poète errant connut là telle aurore 

Et telle apothéose effarante d'amour 

Que, déployant son vol, tel un cygne s’essore, 

Son âme s’échappa vers l’éternel séjour ! 


Lorsque l’aube parut grise et mélancolique, 
Près des saints de granit, devant la basilique, 
On le trouva mourant, ayant encore aux yeux 
La lueur de l'éclair dérobé dans les cieux ! 


Ces citations vous expliqueront sans doute notre per- 
plexité, mais pour la comprendre tout-à-fait, pour se faire 
une juste idée du long combat qui s’est livré en nos cerveaux 
ravis, il faut avoir lu dans leur ensemble les envois des 
deux concurrents. 

C'est que dans un des plateaux de la balance, avec les 


— 390 — 


Vieux livres et la Ballade, se trouvent cinq autres pièces 
tout aussi bien venues, de rythmes variés et d'une impec- 
cable prosodie. 

C’est que, d'autre part, le poème qui fait contrepoids à cet 
ensemble est un enchainement continu de plus de sept cents 
vers, une œuvre ultra-moderne où l’auteur se permet toutes 
les licences et toutes les hardiesses, mais où il sait les faire 
oublier par la fougue de l'imagination, la hauteur de la 
pensée et la beauté du verbe. 

On se sent en présence de deux vrais poëtes procédant, 
l’un de Coppée, l’autre de Richepin. Le premier est plus 
académique, le second plus humain. 

Pour clore cet important débat, la Commission a proposé 
un jugement renouvelé de celui de Salomon, mais d’une 
application moins barbare. 

L'Académie, en effet, n’aurait pas voulu, comme le fils de 
David, frapper dans leurs enfants deux rivaux dont elle est 
fière, maïs elle a volontiers consenti, conformément aux 
conclusions du rapporteur, à dédoubler la médaille d'or 
qu'elle accorde d'ordinaire aux joutes poétiques, et a résolu 
de la partager équitablement entre deux frères de lettres, 
bien faits pour s'entendre et méritant, l’un et l'autre, à justes 
titres, la première des récompenses. 


DR A D LUE 


DISCOURS DE RÉCEPTION 


DE 


M. Henry BOULANGÉ 


Membre résidant. 


Es M RE, Dot cames net men 


Messieurs, 


ous avez bien voulu penser à moi pour remplacer dans 
VX votre Société le regretté M. Julien Boutry. 

Je n’aurais jamais osé prétendre à pareil honneur ; aussi 
dois-je vous adresser double remerciement à tous et parti- 
culièrement aux parrains indulgents qui ont bien voulu me 
présenter à vos suffrages. 

Pour être admis parmi vous, Messieurs, on ne peut arriver 
les mains vides, et prononcer un discours devant une 
assemblée choisie comme la vôtre me paraissait une diffi- 
culté insurmontable ; telle était l'objection que je faisais à 
votre Secrélaire-Général, M. le baron Cavrois, lorsqu'il me 
répondit avec son amabilité connue de tous, qu'ancien officier 
de marine, je pourrais toujours vous parler de ce que j'avais 
vu dans le cours de ma carrière. 

Permettez moi, Mesdames et Messieurs, de m'en tenir à 
cette parole d'encouragement ; ne comptez pas sur un dis- 
cours académique et accordez moi toute votre indulgence, 
afin que je puisse vous entretenir quelques instants de la 


— 392 — 


marine en général et plus particulièrement de la marine 
française, 
* . x 

Mais avant d'aborder ce sujet, il m'est un devoir bien doux 
à remplir en vous parlant de M. Julien Boutry, dont l'éloge 
n’est plus à faire après ce qu’en ont dit M. le Président de 
l’Académie, aujourd'hui Mgr Deramecourt, M. de Carde- 
vacque et d'autres plus autorisés que moi. 

Admis à l'Ecole navale en 1864, au moment où mon père 
arrivait à Arras comme Ingénieur en chef des Ponts et 
Chaussées, j'ai peu habité la ville, si ce n'est dans ces 
dernières années ; je me suis toutefois trouvé à même 
d'apprécier les qualités sérieuses de M. Boutry. Je le ren- 
contrai pour la première fois, à l’époque de son mariage, 
chez le général Théologue, puis à Cherbourg, où j'étais en 
relations avec son beau-frère, aujourd’hui l'amiral Escande. 

Enfin, il ya qnelques années, passant à Granville pour 
me rendre à Jersey, je ne manquai pas de faire visite au 
brave général que je trouvai entouré de tous les siens. C’est 
sans doute à cette époque que M. Boutry fit cette belle litho- 
graphie du Mont-Saint-Michel que nous avons pu admirer 
dans les salons de l'Union Artistique. 

Cette société, pour honorer la mémoire de son président, 
eut l’heureuse idée de réunir ses principales œuvres dans 
une exposition publique, qui a fait l'admiration de tous et a 
été pour beaucoup la révélation d’un véritable talent trop 
peu connu. 

Nous y avons remarqué les œuvres les plus diverses : 
charmantes miniatures de famille, livres d'heures enluminés 
dans le genre ancien, mines de plomb, dessins à la plume, 
fusains, lithographies et surtout de nombreuses et très-belles 
gravures sur cuivre. Je crois sans peine l'écrivain anonyme 
qui, rendant compte de cette exposilion, disait queM Boutry 
n'avait pas eu de maitre ; né artiste, il aborde en effet tous 
les genres et nous voyons du ses dessins qui pourraient ètre 


— 393 — 


signés Charlet, Gavarni ou Grévin. Nous admirons aussi 
ses belles lithographies d'animaux et ses dessins à la plume ; 
qui, récompensés à diverses Expositions, nous montrent 
un talent tout particulier. 

Enfin, voici ses gravures sur cuivre, la partie de beau- 
coup la plus importante de ses œuvres ; nous y voyons 
d’abord de nombreuses études, dans lesquelles l’artiste parait 
chercher à s’assimiler la façon de faire des maîtres anciens, 
Jacques Callot et Sébastien Leclerc particuliérement ; puis 
viennent ses grandes planches qui nous représentent les 
plus beaux monuments de l'architecture flamande. Ce sont 
ces œuvres remarquables que nous verrons avec plaisir 
prendre place dans notre musée, pour y perpétuer la mé- 
moire de notre regretté concitoyen, M. Julien Boutry. 


Je voudrais maintenant, Mesdames et Messieurs, vous 
retracer en quelques mots, ce que fut la marine autrefois, 
et vous parler des transformations qu’elle a subies, particu- 
liérement dans ces derniers temps, sous l'influence des 
grandes inventions modernes. Comme vous le verrez, la 
France n’a pas suivi une impulsion étrangère irrésistible, 
elle a au contraire marché toujours la première dans la voie 
du progrès. 

En 1864, notre professeur d'architecture navale, au Borda, 
commençait ainsi SOn COurs : 


« Le premier corps flottant qui servit à l’homme pour se 
soutenir et se mouvoir sur l'eau, fut un tronc d'arbre, et il 
eut bientôt l'idée de le creuser pour se soustraire au contact 
des flots ; puis pour transporter des poids, il réunit entre 
elles plusieurs pièces de bois et fit un radeau. De la pirogue 
et du radeau on fut conduit au navire. Sans parler de 
l’Arche de Noë, qui était plutôt destinée à flotter qu’à navi- 
guer, nous ne voyons pas trace de l'invention du navire, 


— 394 — 


et l'antiquité païenne attribuait aux dieux de la fable l'in- 
vention de la voile. » 


Notre professeur ajoutait : 


« [1] est extrêmement difficile de se rendre compte de ce 
qu'était la navigation chez les anciens; car on n'a pour se 
renseigner que Îles écrits des poëtes et des historiens, 
souvent d'autant plus obscurs, que beaucoup de ces écri- 
vains, comme la plupart de ceux de nos jours qui écrivent 
sur la marine, se laissaient entrainer par leur imagination 
ou ne connaissaient pas ce dont ils parlaient. » 


Loin de chercher à continuer devant vous, Mesdames et 
Messieurs, le rôle des poëles dont parlait notre professeur, 
je me propose de vous retracer le plus simplement et le plus 
brièvement possible, ce que je puis connaître de la marine 
des anciens et ce que j'ai pu voir de celle de nos jours. 


x" + 

La première donnée sérieuse que nous ayons, remonte à 
1500 ans avant Jésus-Christ. A cette époque, Ramses- 
Sésostris sort de la mer Rouge à la tête de quatre cents 
navires pour faire une expédition dans l'Inde, et un obélisque 
d'Egypte nous représente, parmi ses sculptures, un combat 
naval livré par cette flotte. Les navires qui y sont représentés, 
sont longs, à rames, ayant un seul mât portant une voile 
carrée ; les extrémités sont relevées pour servir d'abris aux 
combattants et des planches sont disposées le long des flancs 
pour protéger les rameurs contre les traits de l’ennemi. 

Plus tard, environ 600 ans avant J.-C., apparaissent Îles 
Birèmes ou Dières et les Trirèmes ou Trières ; mais les 
auteurs ne nous expliquent pas d'une manière très satisfai- 
sante ce que pouvaient être ces deux ou trois rangs ou 
ordres de rames. Tous ces navires, destinés au combat par 
le choc, étaient armés à l'avant d’un éperon d’airain ou 
rostre et gouvernaient au moyen de deux larges avirons 


— 395 — 


disposés un de chaque côté de l'arrière ; la représentation 
de ces avirons et de ces rostres était en architecture Îles 
emblèmes de la marine. 

Tel était le bâtiment de combat que nous rencontrons 
sans beaucoup de changements pendant près de trente siècles, 
et lors de l'introduction de la poudre en France, nous 
voyons armer la proue des galères royales d'un canon long 
appelé Coursier, de chaque côté duquel on en place de plus 
petits, appelés Faucons et Espingoles. 

Ces navires, mème dans l'antiquité, devaient avoir de 
sérieuses qualités nautiques et pouvaient atteindre, bien 
entendu dans des conditions favorables, une certaine vitesse. 
Un auteur nous dit, en effet, que le général Lacédémonien 
Lysandre dépêcha un corsaire pour porter à Epidaure, la 
nouvelle de la victoire d'Ægos-Potamos(405 ansavant J.-C.); 
lequel ne mit que trois jours pour parcourir la distance de 
cent cinquante lieues. 

Si du midi nous passons au nord, nous y trouvons encore 
le mème genre de bâtiment de combat. Les Drakkars des 
Normands, ayant la forme d’un dragon, avaient jusqu'à 
trente-quatre rames de chaque côté et leurs extrémités se 
relevaient pour former des retranchements appelés Kastals, 
(de là les châteaux d’avant et d'arrière). Une seule voile 
couverte de peintures et de blasons se hissait à un mât dont 
la tête était retenue à l'avant et de côté par des cordages 
fixés contre le bord. | 

«+ 

En mème temps que ces navires de guerre, il y en avait 
d’autres, appelés nefs, destinés au commerce et qui étaient 
d'un tout autre genre : car les trafiquants, ne pouvant 
entretenir un grand nombre de rameurs, devaient se conten- 
ter de la navigation à voile. Nous avons fort peu de rensei- 
gnements sur ces nefs, auxquelles certains auteurs donnaient 
des proportions peut-être exagérées ; il nous est en effel 
difficile de croire que la Afontjoie, sur laquelle saint Louis 


— 996 — 


se rendit en Terre-Sainte, püt porter 800 hommes ; elle 
n'avait, nous dit l’auteur, que 80 pieds de quille. Ce que nous 
tenons pour certain, c'est que ces navires étaient lourds, 
peu maniables, n'ayant qu’un mât avec une seule grande 
voile carrée. Nous pouvons nous les figurer dans le genre 
des grandes jonques chinoises ou des boutres arabes de la 
mer des Indes. 

En 1410, un constructeur français, nommé Descharge, 
imagina d'ouvrir dans les flancs des navires des embrasures 
ou sabords et d’y placer des canons, ce qui amena en peu de 
temps une transformation complète de la marine. La lourde 
nef, percée de sabords, reçoit de nombreux canons ; son 
unique mât est remplacé par trois mâts verticaux et un autre 
incliné, qui reçoivent un jeu de voiles beaucoup plus mania- 
bles ; elle devient rapidement le vaisseau de ligne, tandis 
que la galère diminue d'importance pour finir par disparaitre 
complètement. 

C'est sous l’habile direction de l'ingénieur Sané, né à 
Brest en 1740 et mort en 1832, que furent construits les plus 
beaux vaisseaux ; entre autres, La Ville de Paris et l'Océan 
qui avait la réputation d'être le meilleur voilier de l'Europe ; 
mais la marine à voile n'était pas encore à son apogée, que 
la marine à vapeur paraissait déjà à l'horizon. 


* 
x + 


Le marquis de Jouffroy, né en Franche-Comté, vers 1751, 
élait capitaine d'infanterie, lorsque visitant la pompe à feu 
de Chaillot, il eut l’idée de faire servir la machine à vapeur 
à la navigation. Il fit un premier essai sur le Doubs en 1776 
et le renouvela avec succès en 1733 sur la Saône, à Lyon ; 
mais sans ressources suflisantes et sans appui, il ne put 
donner suite à son invention, qui fit peu de temps après la 
fortune et la gloire de Fulton (1). 

Fullon, après avoir fait un essai peu remarqué à Paris, 


(1) 11 mourut aux Invalides en 1832. 


— 397 — 


en 1802, partit pour l'Amérique et lança en 1807 le premier 
bateau à vapeur sur l’Hudson. 

D'un autre côté, Ch. Dallery, mécanicien né à Amiens, 
inventa en 1780 la chaudière tubulaire et eut l'idée d'appli- 
quer l'hélice à la navigation, il prit un brevet en 1803 et 
construisit un bateau, mais il se ruina avant son achève- 
ment et le brisa dans son désespoir. Son idée fut reprise par 
Pierre Sauvage, mécanicien à Boulogne (1), qui réussit en 
petit ; mais faute de fonds, il ne put faire d'essai en grand 
et eut le chagrin de voir son invention profiter à d’autres. 

C'est vers 1825 que l’on peut faire remonter l'introduction 
sérieuse des machines à vapeur dans la flotte; mais pour la 
marine de guerre, on ne construisit que de petits bâtiments 
à roues ; les plus grands furent nos frégates du type Darien, 
de 450 et 650 chevaux. Elles rendirent encore de grands 
services pendant les guerres de Crimée et du Mexique, mais 
on ne pouvait guère les compter comme bâtiments de com- 
bat ; leurs machines élevées au-dessus dela flottaison, étaient 
exposées aux projectiles de l'ennemi; de plus elles sépa- 
raient la batterie en deux parties isolées et leurs énormes 
tambours étaient encore quelquefois un obstacle au tir de 
certaines pièces. 

Tous ces inconvénients n'existent pas avec l’hélice, qui 
dès son apparition devient le seul moteur pour tous les 
bâtiments de combat : aussi la flotte se transforme-t-elle 
rapidement. Des vaisseaux en bois sont remontés sur cales 
et allongés pour recevoir une machine ; d’autres sont mis en 
chantiers, et dans la mer Noire les Alliés admirent nos 
premiers vaisseaux rapides : le Charlemagne et le Napo- 
léon, qui furent suivis par la Bretagne, le dernier de nos 
vaisseaux à trois ponts. 


(1) Dans sa ville natale, qui lui a élevé une statue sur le port, on 
lui donne généralement le prénom de Frédéric, 


— 398 — 


Vers la même époque, l’empereur Napoléon III eut l’idée 
de protéger les navires par des plaques de blindage, et fit 
faire des expériences à l’arsenal de Vincennes. Les essais 
ayant réussi, on construisit de suile quelques batteries flot- 
tantes blindées, qui furent lancées au commencement de 1855. 
Ces navires à fond plat gouvernaient fort mal, et leur machine 
de 200 chevaux ne pouvait leur donner qu’une vitesse de 
4 nœuds (soit 7 kil. 400) ; malgré cela, elles participèrent 
pour beaucoup à la prise de Kinburn (à l'embouchure du 
Dniéper) le 17 octobre 1855, où elles se montrèrent invul- 
nérables. 

Le dernier de ces bâtiments fut l’Arrogante, annexe de 
l'Ecole des Canonniers, qui coula, pendant un coup de vent, 
au mouillage des îles d'Hyères, le 19 mars 1879, faisant de 
nombreuses victimes. 

Enhardie par le succès de Kinburn, la France fit construire 
un nouveau type de cuirassés ; la Gloire et les bâtiments qui 
la suivirent élaient des frégates avec batlerie couverte, 
cuirassées de bout en bout, tenant bien la mer et ayant une 
machine assez puissante pour leur donner une vitesse d’envi- 
ron 13 nœuds ; elles furent armées de 30 canons rayés de 
30 (calibre correspondant à celui de 16 ‘/") (1). 

La frégate cuirassée la Normandie, portant le pavillon de 
l'amiral Julien de la Gravière, commandant de l'escadre 
pendant la guerre du Mexique, fut le premier bâtiment 
blindé qui traversa l'Océan. 

On construisit ensuite deux vaisseaux, le Solférino et le 
Magenta, qui étaient cuirassés à la flottaison, depuis le fau x- 
pont jusqu’à deux mètres sous l’eau et dont l’avant se termi- 


(14) Actuellement le calibre de toutes les pièces est donné par le 
diamètre de l'âme, et la charge par le poids de la poudre, tandis que 
les anciennes bouches à feu se désignaient par le poids en livres 
du projectile plein en fonte ; les charges emplovées, selon les cir- 
constances et le type des pièces, étaient des fractions de ce poids ; 
celles en usage étuicnt les charges au 1/3, au 1/4 et au 1/5. 


— 399 — 


nait par un éperon de {15 tonnes d'acier. La partie haute 
n’était cuirassée que dans le milieu, mais sur quatre faces, 
formant un réduit qui abritait 50 canons rayés de 16 ‘/" se 
chargeant par la culasse. 

Dans le même genre que ces vaisseaux, on construisit de 
petites corvettes cuirassées à éperon, avec fort central armé 
de canons de plus gros calibre, et destinées aux stations 
lointaines. La première fut la Belliqueuse, qui partit de 
Toulon en octobre 1866, avec l'amiral Penhoat, pour la 
station du Pacifique. J’eus le plaisir d’être désigné, en 1867, 
pour aller la rejoindre à Valparaiso et terminer avec elle sa 
campagne autour du monde, en passant un certain temps 
au Japon, où l’amiral avait reçu l’ordre de se rendre, pour 
prendre le commandement des forces françaises, lors des 
graves évènements survenus par suite de dissentiments 
entre le Taïkoun et le Mikado, évènements qui ont amené 
une perturbation profonde dans la constitution du pays. 

La Belligueuse est le second cuirassé qui ait fait le tour 
du monde ; le premier était la frégate espagnole la VNumancia, 
construite par les Forges et Chantiers de la Méditerranée, 
dans le genre de la frégate la Gloire ; elle faisait partie de 
l'expédition contre le Chili en 1866. 


+ 


x 
* * 


Vous avez pu remarquer, Mesdames et Messieurs, que la 
France invente presque en mème temps la cuirasse protec- 
trice du navire et le canon rayé qui en réduira de beaucoup 
les effets. Dès le premier jour, la lutte est ouverte entre 
l'attaque et la défense ; aussitôt qu’une cuirasse plus résis- 
tante se présente, immédiatement un canon plus puissant 
se dresse devant elle ; aussi la question du navire de guerre 
devient-elle très complexe. 

L'idée des armes rayées était déjà assez ancienne, au 
moins pour celles de petit calibre ayant des projectiles en 
plomb ; le défaut de précision d’une arme provenant en 
grande partie des fuites de gaz entre les parois du canon et 


= 400 = 


le projectile, on chercha à y remédier par son forcement 
et en lui donnant, par le moyen de rayures, un mouvement 
régulier de rotation. 

En 1793, nous voyons une carabine rayée, dite de Ver- 
sailles, dont la balle était forcée à coups de maillet ; puis 
viennent divers genres de fusils de rempart qui se succè- 
dent jusqu'à la carabine Minié, dont le modèle 1846 fut 
adopté pour l'armement des chasseurs à pied. 

C'est en 1845, que sur la proposition de M. Delvigne, 
furent faits dans la marine les premiers essais de bouches à 
feu rayées; mais on n’obtint pas de résullats satisfaisants 
avec des projectiles recouverts d’un manchon en plomb, 
présentant des parties saillantes qui s'engageaient dans les 
rayures, À partir de 1851, les expériences se font sur un 
canon de 30 à deux rayures et de projectiles munis d’ailettes 
venues de fonte, aileltes que l’on garnit ensuite de cuivre ou 
de zinc. Après plusieurs tâtonnements, le canon de 30 (ou de 
16 ‘/") rayé, modèle 1855, est mis en service, commevous le 
voyez, presque en mème temps que les batteries flottantes. 

L’obus en fonte se brisant sans effet sur les cuirasses, on 
étudie de suite le boulet de rupture plein en acier, maïs Île 
canon de fonte, se trouvant alors trop faible, est renforcé 
par des frettes d'acier ; puis la pièce de 16 ‘/" ne pouvant 
traverser les cuirasses portées à 15 ‘/* d'épaisseur, nous 
voyons s’augmenter rapidement les calibres qui arrivent 
à 19, 24, 27, 32 et mème 34 ‘j". 

Dans l'artillerie modèle 1870-1875, les pièces sont en fonte 
à plusieurs rangs de freltes et l’intérieur est formé par un 
tube d'acier qui reçoit des rayures nombreuses ; les ailettes 
des projectiles sont alors remplacées par des ceintures en 
cuivre rouge, assez malléables pour s'engager exactement 
dans le tube rayé. Enfin on étudie de nouvelles poudres à 
combustion plus lente, pouvant donner dans des canons très 
longs une vitesse et par suite une force vive plus constante 
au projectile. 


— 401 — 


Je n'ai pas les données complètes pour les plus fortes 
pièces actuellement en usage, mais vous pouvez vous faire 
une idée de leur puissance, par les indications suivantes, 
sur la pièce de 27 ‘/" modéle 1875. Elle lance, avec une 
charge de poudre de 62 kil., un projectile de 216 kil. qui 
traverse encore à 2,000 mètres une plaque de blindage de 
31°</% ; bien entendu, à la condition que le projectile vienne 
frapper normalement cette plaque, fait qui ne se rencontrera 
presque jamais dans la pratique. Le canon seul pése 
27,800 kil., et son appareil de culasse 500 kil. ; 1l revient au 
prix de 139,000) fr. (1). 

* . : 

Comme vous pouvez le comprendre, Mesdames et Mes- 
sieurs, on ne peut plus réunir à bord d'un même bätiment, 
une artillerie aussi puissante, une cuirasse invulnérable, 
avec une machine capable de lui donner une grande vitesse 
et approvisionnée largement de combustible. Cela étant 
absolument impossible, on est conduit à construire des 
navires de types différents, ayant chacun une qualité propre 
qui sera poussée au plus haut point de perfection. 

Pour en arriver là, on est forcément conduit, particuliè- : 
rement pour les chaudières et les machines, à leur faire 
développer la plus grande force, tout en réduisant autant 
que possible leurs poids. Mais il est bien difficile de préciser 
la limite que la prudence ordonne de ne pas dépasser ; 
puis le public enthousiaste, qui ne voit que le résultat, n’ap 
plaudira-t-il pas le constructeur le plus téméraire, en discré- 
ditant les autres, jusqu’au jour où un petit défaut dans la 
matière première améènera un accident ? Alors, surtout si des 
détracteurs intéressés s’en mêlent, le chef-d'œuvre tant 
admiré la veille ne sera plus traité le lendemain que de 
dangereuse et inutile ferraille. 


(1) Je ne parle pas de l'affût qui varie suivant le poste que doit 


occuper la pièce. 
40 


— 402 — 


Par un groupement judicieux de ces divers navires, sous 
un même commandement, on arrivera à constituer une 
force navale appropriée à une destination déterminée, par 
exemple, la défense d'une côte, l’altaque d’un port, ou une 
expédition lointaine. 

En dehors de la formation d’une escadre en vue d’un but 
déterminé, toute nalion doit aussi étudier quelle doit être la 
composition de sa flotte, afin d'en proportionner les divers 
éléments aux besoins éventuels que pourra lui créer sa 
situation politique, géographique et commerciale en face des 
autres puissances. 

*" « 

Pour finir, Mesdames et Messieurs, je n'’ajouterai que 
quelques mots sur les grands cuirassés d'escadre. Les 
nations ont toujours cherché dans le vaisseau de ligne la 
personnification de la force et de la puissance ; car sa ma- 
jesté imposante est appelée à jouer un rôle considérable 
dans une manifestation politique. Le grand cuirassé moderne 
a bien encore cette dignité superbe qui en impose, mais il 
est bien surchargé et alourdi par toutes les perfections dont 
on a voulu le doter. Son faible approvisionnement de charbon 
ne lui permet pas de s'éloigner d'un point de ravitaillement 
et, en cas d’avaries, il ne trouvera pas toujours à proximité 
un bassin où il pourra se réparer. 

Depuis longtemps déjà, bon nombre d'officiers sont per- 
suadés que ces énormes machines de guerre ne peuvent 
rendre des services en rapport avec les sacrifices pécu- 
niaires qu'elles exigent (1). Ils voudraient les voir rem- 
placées par des croiseurs protégés, munis d'une bonne 
artillerie et qui, s'ils n'avaient qu'une cuirasse relativement 
faible, auraient pour eux une très grande vitesse leur 
permettant toujours d'échapper à une escadre et un appro- 


(1) Le Gaulois, en essais à Brest, coûtera plus de 20 millions. 


— 403 — 


visionnement considérable de charbon leur donnant un très 
grand rayon d'action (1). 

Abandonner la construction de ces énormes cuirassés ne 
serait, somme toute, que renoncer au combat d'escadre 
contre escadre; combat qui sera terrible, assez incertain, 
désastreux pour les deux combattants et n'ayant peut-être 
que peu d'influence comparativement aux préjudices graves 
que pourraient occasionner plusieurs divisions de croiseurs 
rapides qui s’attaqueraient aux colonies et ruineraient rapi- 
dement le commerce de l'ennemi. | 

La défense du littoral doit naturellement toujours être 
assurée, d’un côté par les forts et les torpilles fixes, et de 
l’autre par les garde côtes cuirassés et des torpilleurs de 
types très divers dont l'étude nous conduirait trop loin. 


* 
+ *# 


Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de m'arrèter ; la 
guerre a élé déclarée entre deux puissances maritimes de 
l’ancien et du nouveau monde ; si nous restons les témoins 
muets de cette lutte, ne manquons pas d'observer et de nous 
instruire. 

En terminant, Messieurs, merci encore de l’honneur que 
vous me faites en m'’admettant dans votre Société ; mon 
désir le plus ardent sera toujours de pouvoir lui être utile. 


(1) Des croiseurs cuirassés ont jusqu'à 1,300 tonnes de charbon. 


“és 


LTATA LT) AAA TA TS LATATATA 
EROROTRLRORRTRRS RTS Te RES 


CCR CP CACPCA CCC CAC CCE CA CP CCF CC CPCRCACP CP CP CACA CE CZ C7 CF SSSS3333 


RÉPONSE 


AU 


DISCOURS PRÉCÉDENT 


par M. l'Abbé ROHART 


Président. 


PS ne 


Monsieur, 


at la perfection était de ce monde, vous nous Yÿ feriez 
AS toucher en réalisant avec notre nouveau collègue, Île 
Colonel Delair {que je suis heureux de saluer pour la pre- 
mière fois parmi nous), l'un de nos plus chers désirs. Nos 
prédécesseurs avaient presque toujours eu la bonne fortune 
de compter dans leurs rangs colonels et généraux. Mais 
depuis trop longues années leur place était restée vacante 
et bien qu'en notre Compagnie nulle guerre ne soit à crain- 
dre, nulle invasion à prévenir, nul démembrement à redou- 
ter, l’armée nous manquait avec son prestige, son urbanité, 
ses souvenirs glorieux, ses espérances, son héroïsme. Désor- 
mais nous n'aurons plus rien à envier au passé, grâce à 
deux officiers, l'un de mer, l'autre de terre, qui, avec la 
plume, ont su et sauraient encore au besoin manier l’épée. 
Vous n’aviez donc pas à craindre de nous arriver les mains 
vides, puisque de votre droite vous avez tenu fièrement 
l'emblème de la force et de l'honneur. 


% 
CRE 


— 405 — 


D'ailleurs, Monsieur, votre nom aurait été à lui seul une 
prédestination et l'Académie devait à la mémoire de Mon- 
sieur votre père de reporter sur son fils l'estime et l’affection 
qu’elle avait pour l’un de ses membres les plus érudits et 
les plus spirituels. Vous n'êtes donc pas pour nous un étran- 
ger, el, sans compter encore vos titres propres, vous nous 
arrivez déjà avec un héritage de vaillance, de foi et de 
fidélité, empruntées, comme le disait M. Paris parlant de 
votre père, à la vaillante Lorraine, à la religicuse Bretagne, 
au fidèle Artois (1). Nous en sommes aussi fiers que vous 
pouvez l'être vous-mème ; car, selon l’expression d’un des 
sages de la Bible, « la plus pure gloire des enfants, c'est 
celle de leurs pères ». 


# 
Li * 


La réversibilité des mérites n’est ceperdant pas le seul 
dogme admis à l’Académie ; celui des mérites personnels 
nous lient également à cœur, et ici encore nous ne pouvons 
que féliciter vos parrains du filleul présenté par eux à notre 
Société. Le véritable talent n'est pas encombrant et il n’a 
besoin pour s'affirmer ni de productions multiples, ni de 
discours retentissants. Je le trouve dans une jeunesse consa- 
crée tout entière à l'étude approfondie des sciences exactes, 
qui révélent chez leurs adeptes une maturité hâtive de 
l'esprit, une rectitude parfaite du jugement, un ensemble 
de précieuses facultés, capables des plus grands efforts, 
comine des plus brillantes découvertes. Je vois une première 
consécration de ce mème talent dans une admission à l'Ecole 
navale, réclamant autant la précocité que l'étendue des 
connaissances mathématiques. J'en suis l'épanouissement 
dans la carrière de la marine, de cette marine, maitresse 
par l'audace, la science et le génie de l'élément le plus 
rebelle et le plus redoutable de la création. Ici, Monsieur, 
en dehors même de l'historique que vous venez de nous 


(1) Cf. Mémoires de l'Académie d'Arras, 2° série, t, 1, p. 158. 


— 406 — 


lire, vous auriez beaucoup à nous dire, beaucoup à nous 
raconter. Vous pourriez nous parler de cette longue et inté- 
ressante croisière que vous fites autour du monde, depuis 
les côtes de France jusqu’à celles du Mexique, des [les et de 
l'Extrème-Orient, voguant à l’ombre d’un pavillon qui ne 
sait s’abaisser qu’en signe de courtoisie ou de deuil, et qui 
ne devrait jamais porter dans ses plis que la paix et la civi- 
lisation. Car n'est-ce pas pour le rapprochement de toutes 
les parties de l'univers que la marine semble avoir été 
inventée? N'est-ce pas alors à la propagation de l'industrie, 
du commerce et de la vérité qu'elle devrait appliquer toute 
son activité? La conquête peut bien être sa noble ambition, 
mais une conquêle pacifique, à la recherche, comme celle de 
Christophe Colomb, de routes et de contrées inconnues, une 
conquête bienfaisante qui fasse bénir le nom et baiser la 
main du peuple libérateur, une conquètle désintéressée, entre- 
prise au nom du droit et de la justice et non de l’égoïsme 
méprisable et de l’ambition mal dissimulée, une conquète 
enfin qui ait pour but de relever ou d'aider une nation, et 
non de la dépouiller ou de l'anéantir. Vous seriez éloquent, 
Monsieur, s’il vous était loisible d'aborder ces questions 
d'ordre supérieur et spéculatif. 


* 
+ + 


Vous ne le seriez pas moins en nous entrelenant de la vie 
du marin, faite de hardiesse et de prudence, d'autorité et 
d’obéissance, d'abnégation et de sacrifices. En vous vovant, 
Monsieur, j'aime à me rappeler cette glorieuse phalange de 
héros, qui, sur une citadelle flottante, prète à sombrer par 
une triste ironie du sort en face du Cap de Bonne-Espérance, 
font face à la mort et lui portent les armes. Volontiers je me 
représente ces chefs intrépides, qui, se jouant de la torpille 
cachée sous les flots comme des obus éclatant sur leurs 
ponts, regardent sans trembler s'ouvrir le flanc de leurs 
navires, parce qu’au fond de l'abime ils vont trouver avec la 
mort la liberté suprème. Volontiers je salue, avec l'angoisse 


— AT: 


qui a étreint la France tout entière, le capitaine de l’infor- 
tunée Bourgogne, confiant, impassible, cherchant à ramener 
le calme autour de lui, puis, lorsque lout espoir est perdu et 
que des bras s'élèvent au nom de Dieu pour bénir les victimes, 
toujours debout sur la passerelle du commandement, la main 
sur le sifflet de la machine, sonnant pour ainsi dire, avec le 
bruit strident et lugubre de la sirène, le dernier glas du trépas. 

Vous pourriez, Monsieur, nous entretenir de tout cela pres- 
que en témoin et en acteur, et votre voix aurait sûrement les 
accents d’une émotion bien communicative. Car c’est ainsi 
que vous aviez Compris et que vous auriez rempli jusqu’au 
bout votre mission. Pourquoi donc faut il que vous ayez düû 
renoncer à une carrière, à laquelle vous aviez déjà sacrifié 
les premières et les plus douces joies du foyer et de la 
famille 2... Mais avec vous je m'incline devant la volonté d’un 
pére qui vous réclamait auprès de lui, et si vous avez brisé 
votre avenir de marin, vous avez voulu, comme Île disait 
Mgr Freppel de l'amiral Courbet, placé un jour entre une 
conviction profonde et des ordres contraires, (montrer par un 
exemple mémorable qu'il y a souvent quelque chose de meil- 
leur que d’avoir raison, c’est de savoir obéir même à ceux 
qui ont tort, du moment qu'ils portent au front le signe de 
l'autorité (1}. » 


* 
* * 


Aujourd’hui vous avez donc voulu rester simple historien, 
et Dieu me garde de vous en blâämer, quand vous venez 
nous parler de votre prédécesseur parmi nous, du cher et 
regretté Julien Boutry. Vous l'avez dit, Monsieur, son 
éloge n'est plus à faire, il a été sur toutes les lèvres, parce 
qu'il était dans tous lés cœurs. Aussi vous ètes-vous contenté 
de quelques mots précis et marqués au coin d’une compétence 
technique pour apprécier surtout l'artiste. D'ailleurs, après 
MM. Deramecourt, Petit, Barbier, de Cardevacque et Viltart, 
interprètes des institutions dont il était la gloire, vous 


(1) Oraison funèbre de l'amiral Courbet, par Mgr Freppel. 


— 408 — 


n’aviez guère qu'à glaner après leurs paroles débordantes 
de regrets et d'affection. 

Mais si nous n'avons plus à juger et à louer celui qui fut 
le type parfait de la bonté, de la justice, du talent artistique 
et littéraire, nous avons à garder pieusement sa mémoire. 
Elle est là, gravée au plus profond de l'âme, en caractères 
ineffaçables, et il m'est doux de pouvoir à mon tour le pro- 
clamer en séance solennelle. Qui, c'est bien cette figure dont 
le premier aspect, un peu sévère, laissait vite s'épanouir un 
large et bon sourire, plein de gaité et de franchise, où bril- 
laient deux veux dont les regards n'avaient que douceur et 
affabilité, où se reflétait tout entière une âme pétrie de droi- 
ture et de tendresse. Vous souvient:il, Messieurs, de cette 
démarche courbée et ralentie par la souffrance, mais soute- 
nue quand mème par l’amour du devoir ou de la famille ? I] 
me semble le voir encore gravissant péniblement l'escalier 
qui conduit à la salle de nos séances, s'asseyant à sa place 
de prédilection, c’est-à-dire à côté de notre vénéré doyen 
d'âge, le docteur Trannoy, son introducteur dans notre 
Sociélé, son ami de tout temps. D’un geste, de deux mots 
entrecoupés par la suffocalion, d’un mouvement de tête 
expressif où passait tout son cœur, il salue ses collégues 
aimés. Puis. après quelques instants de repos, sans rien 
perdre de la lecture qui est faite ou de la conversation qui 
s'engage, le voilà saisissant son crayon ou sa plume, laissant 
distraitement courir sa main au dos d'une carte, sur un bout 
de papier et esquissant un paysage, un profil, un croquis 
dont lui seul voulait ignorer l'originalité et le charme. 

Je me le rappelle surtout aux derniers jours de sa vie, se 
trainant aux alentours de la ville pour y chercher l'air 
vivifiant que sa poitrine oppressée réclamait sans pouvoir le 
respirer. Vains efforts, terribles souffrances pour lesquelles 
il lui fallait toute son énergie d'homme, toute sa fermeté de 
père de famille, toute sa foi de chrétien. El cependant il ne se 
faisait pas illusion ; un pressentiment secret l’avertissait qu'il 


— 409 — 


devait être prêt au sacrifice suprême ; il en voulait saisir 
l'approche aux moindres indices, et jusque dans ce pauvre 
petit oiseau, qui depuis plusieurs années venait, fidèle 
avant-coureur du renouveau, se poser à sa fenêtre pour 
l'égayer de son chant, et qui soudain cette fois tombe 
inanimé devant lui, il veut reconnaitre le messager de la 
mort. Et la mort suivit de près, plongeant dans le deuil une 
famille adorée et des amis dévoués, nous privant à jamais 
d’un collègue que vous remplacerez dignement, Monsieur, 
mais que vous ne pourriez, ni ne voudriez nous faire 
oublier. L'étude mème que vous venez de nous lire sur 
l’histoire de la marine nous rapproche encore de lui, puis- 
qu’à Cherbourg, où il avait la moitié de son cœur, il comptait 
parmi ses proches, non seulement un général vénéré, mais 


encore un brillant amiral. 


x 
+ + 


C'est donc rester en la compagnie de Julien Boutry, que 
de vous suivre sur les ondes mouvantes des océans. J'avoue 
que pour ma part. tout amateur que je sois de voyages loin- 
tains, je ne dédaigne pas, après une traversée orageuse, les 
flots plus calmes des fleuves ou des lacs. Les spectacles y 
sont moins grandioses, c'est vrai; mais ils n’en sont que 
plus variés et plus gracieux. Enfin ce serait peut-être là 
qu'il faudrait placer les origines de la construction navale. 
Après tout, sur les quatre fleuves qui arrosaient le Paradis 
terrestre, ne pouvait-on pas, dans une primitive nacelle, pré- 
luder à tous les exercices et à toutes les inventions de l'art 
nautique ? Je remonterais ainsi beaucoup plus loin que vous, 
au-delà mème du déluge. Mais je craindrais de m'attirer les 
anathèmes de votre professeur du /Jorda contre les poètes 
et les auteurs fantaisistes qui se laissent entrainer par leur 
imagination ou parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Je 
préfère donc, Monsieur, en venir aux temps historiques, et, 
me limitant à l’un des coins de mon département, m’entre- 
tenir avec vous sur la marine de l'ancien Orient. 


— 410 — 


J'ai été ravi de vous entendre parler des Egyptiens ; mais 
laissez-moi vous confier ma douleur ; je suis peiné pour ces 
bons Assyriens, aux essais maritimes desquels vous n’accor- 
dez même pas une mention honorable. Je veux les venger 
de votre silence pour l'honneur de leur intrépide monarque, 
Sennachérib. Son rival, Mérodach-Baladan, un patriote 
irréductible, voire même un Garcia du temps, en avait été 
réduit, comme un sanglier aux abois, de chercher retraite 
dans les marais fétides qui avoisinent l'embouchure du 
Tigre et de l’Euphrate. Mais ce district même de Bit-Yakin 
n'étant plus inviolable, il avait franchi la mer à la pointe du 
golfe Persique pour s'établir avec ses fidèles exilés, sur la 
rive opposée, sur la côte de l'Elam. « Les Assyriens, se 
disait le vieux lulteur, n’ont pas le pied marin; ils n’ont vu 
la mer qu'en touristes, de loin et des falaises de la Médi- 
lterranée. Sans flotte comme sans expérience, jamais ils 
n'oseront s’y risquer. À moins, ajoutait-il, qu’à force de 
dollars ils n’improvisent une escadre formée par les bateaux 
des petits états riverains du golfe ?... » Hélas ! Mérodach 
avait compté sans la hardiesse entreprenante de Sennachérib. 
Ces arches du pays, à forme archaïque, mal équilibrées, 
gauches et pesantes, étaient aussi peu sûres que peu élé- 
gantes. 1] fallait au roi de Ninive une flotte digne de lui : 
aussi deux chantiers de construction navale sont établis par 
lui, l’un à Toul-Barsip. sur l'Euphrate, l’autre sur le Tigre, 
dans sa capitale même. Les bois sont fournis par les forèts 
du Liban, de l’Amanus et du Kurdistan ; des ingénieurs et 
des ouvriers sont choisis parmi les prisonniers de Tyr, de 
Sidon et de la Phénicie, où l'architecture navale florissait 
depuis longtemps. Aussi bientôt on pouvait voir s’avancer 
la double escadre assyrienne, descendant lentement le cours 
des deux grands fleuves et des canaux de la Mésopotamie, 
pour se rencontrer à Babsalimiti, non loin de la mer. 

Les navires se balancent majestueusement aux harmo- 
nivuses ondulations d’une voile carrée, retenue par une vergue 


— 4ii — 


mobile tournant autour d'un mât central. La quille se recourbe 
et se relève très haut du côté de la poupe, tandis qu’elle 
forme angle droit avec l'avant et qu'elle est munie d'un 
éperon aussi aigu que puissant. De chaque côté se trouvent, 
horizontalement superposés, deux rangs de matelots, dont 
les uns, appuyant leurs rames sur les bords du bâteau, 
émergent de la longueur d’une tête, et dont les autres, 
relégués presque à fond de cale, passent les rames par vingt 
sabords (excusez l'expression : elle serait presque blasphé- 
matoire, si elle n’était lechnique), par vingt sabords de nage 
ou ouvertures pratiquées dans les flancs du vaisseau. Enfin 
le pont, soutenu par des poutres transversales, est protégé 
par un garde-corps, dont les vides alternent avec des bou- 
cliers ronds que nos obus actuels traverseraient avec la 
facilité du clown fendant son cerceau de papier ; les soldats 
y sont rangés avec le reste de l'équipage et de l'équipement, 
hommes, chevaux, provisions d'orge et de blé, chars de 
guerre, machines de siège. 

Il n’y manque que l'amiral en chef. Mais patience : 
Sennachérib est là, avec sa garde, sur la berge, à laquelle, 
sa grandeur semble trop l'attacher. Il faut, pour l'en 
tirer, une inondation qui renverse son camp, culbute 
ses tentes et l'oblige à s’enfermer dans un de ses vais- 
seaux, € comme un oiseau, dit-il, dans une grande 
cage ». L'expédition s'annonce mal; mais aussi pourquoi, 
avant de se lancer sur l'Océan, n’avait-il pas cherché à 
s’attirer les faveurs d'EÉa, le roi des mers? La crainte, qui 
est le commencement de la sagesse, inspire à Sennachérib 
une dévolion de circonstance. À l'entrée du golfe Persique 
et en face de toute sa flotte, le roi, debout sur la proue de sa 
galère, sacrifie à la divinité de l’abime et jette dans les eaux, 
avec la coupe aux libations, force amulettes ou miniatures 
de vaisseaux et de poissons en or. Hourrah! hourrah à 
Sennachérib! Mort à Mérodach ! Les dieux sont apaisés, la 
flotte met à la voile. Le blocus est mis devant Nagita, qui 


— 412 — 


capitule sans conditions, et Sennachérib triomphant ramèëne 
empilés dans l’entre-pont fuyards et exilés. Tel est le pre- 
mier et le dernier chapitre de l’histoire de la marine chez 
les Assyriens : peut-être valait-il la peine d’être relaté. 


* 
* + 


L'Egvptien, au contraire, qui ne vit que du Nilet de ses 
dons est bien plutôt un peuple de matelots. Aussi, plus 
généreux encore que vous, je ferais remonter au moins à la 
XIIe dynastie, c'est-à dire, à plus de 2,009 ans avant notre 
ère et longtemps avant Sésostris la constitution de la flotte 
égyptienne. Sans doule ce dernier conquérant est le premier 
dont l’escadre soit signalée par Hérodote et Diodore comme 
naviguant sur le golfe Arabique. Mais bien avant lui 
les Pharaons s'étaient servis dans leurs expéditions contre 
l'Ethiopie de vaisseaux de guerre, dits vaisseaux du roi. Ils 
étaient montés par des hommes qui appartenaient à la caste 
militaire et commandés par des officiers dont le titre de chef 
ou capitaine des galères royales est souvent mentionné 
dans les inscriptions. À en croire les représentations que 
nous en ont gardées les monuments, les navires de guerre 
égypliens avaient une forme spéciale, les distinguant des 
bätvaux de plaisance ou de commerce destinés à voguer sur 
le Nil. La coque en est moins relevée à l'avant et à l'arrière. 
De chaque côté, les bancs des rameurs sont protégés contre 
les traits de l'ennemi par une espèce de mantelet. Soldats, 
archers et frondeurs sont répartis au centre où sur le gail- 
lard d'avant, tandis qu’au haut du mât est juchée en vigie 
de hune une sentinelle chargée de sonder l'horizon et de 
diriger le mouvement. La position pouvait ètre élevée ; mais 
elle me parait singulièrement propre à donner le vertige, et 
je préfére mille fois le voyage pacifique sur le fleuve des 
anciens Pharaons, dont les promenades nautiques sont si 
fidélument reproduites sur les murailles des temples. 


x 
* + 


Depuis rien n’a été changé dans ce genre d’excursions ; 
la dahabich actuelle est toujours la barque de plaisance 


— 413 — 


antique, à l’arrière de laquelle s'élève une sorte de grande 
cage en bois, où sont ménagés les appartements intérieurs. 
A l'avant se dresse un tronçon de mât, au sommet duquel 
pivote une vergue mobile, dont la voile triangulaire a l'aspect 
d'une immense aile d'oiseau. L'oiseau fend l'air, quand le 
vent souffle; mais celui-ci vient-il à tomber, il replie son aile 
d’un air mélancolique, et au murmure de la brise qui se 
jouait dans les cordages succède le chant des matelots, pous- 
sant l’embarcation avec de longues perches ou la trainant 
du rivage, au refrain cadencé d’une psalmodie nasillarde et 
mélancolique. C’est ainsi que pendant de longues semaines, 
suivant toutes les sinuosités de ce fleuve enchanteur, j'ai 
pu, sans être grand seigneur, voyager en dahabieh presque 
à la façon des anciens souverains, m’enivrer des paysages 
de cette terre incomparable, amasser un trésor inépuisable 


de souvenirs. 
* 


LS * 

Mais trève à ces impressions. Je ne vous ai parlé encore 
que des Assyriens el des Egyptiens, alors que mon pro- 
gramme, pour n'être pas tout à fait incomplet, devait 
s'étendre aux tentatives maritimes, fort modestes d'ailleurs 
et peu personnelles, des Hébreux, ainsi qu’à la navigation 
bien plus active des Phéniciens. Malheureusement il me 
faudrait avec les uns vous faire traverser la mer Rouge, 
avec les autres vous éloigner loin des côtes, en tout cas 
vous exposer à bien des dangers. 

Restons donc au port, nous contentant de saluer une 
dernière fois de loin les pavillons qui flottent sur les grandes 
eaux. Que ces pavillons soient ceux de la France portant 
fidèlement partout son nom et sa civilisation, qu'ils soient 
ceux de la chevaleresque Espagne, teints du sang de ses 
héros, qu’ils soient ceux d’une autre nation amie et alliée, 
à tous hommage, à tous honneur, à tous gloire et prospérité | 


Ge 


LAURÉATS DES CONCOURS 


DE 1898 


HISTOIRE 


Médaille d'or de 200 francs : 
M. l'Abbé REMBERT, Curé de Neuville-Vitasse. 
Les E’xempts de Flandre 


Médaille de vermeil : 
M. l'Abbé Pierre DEBOUT. 
Histoire de l’'Evèque Mathieu Moullart. 


Médaille d'argent : 
M. l'Abbé BOURGOIS, Curé de Méricourt. 


Mémoire sur les Décotions locales en Artois. 


— 415 — 


POËSIE 


Médaille d'or : 
M. Edmond PILAT, de Brebières. 
Par les Chemins. 


Médaille d'or : 
M. Jean OTT, de Douai. 
En passant. 


Médaille de vermeil : 
M. Marcel GOUGEON, de Saint-Pol. 
Recueil. 


——. 


Médaille de vermeil : 
M Julien RENARD, de Denain. 
Trois poèmes. 


Médaille d’argent : 
M. l'Abbé MAIGRET, Curé d’Hallines. 
T'hérouanne. 


Médaille d’argent : 
M l’Abhé J. MERLENT, de Saint-Omer. 
Gilles de Bretagne. 


Mention honorable : 
Mile Valentine BROUTIN, d’Arras. 
Simples chants. 


Mention honorable : 
M. Jean DRICH, de Nevers (Nièvre). 
Crépuscule. 


Mention honorable : 
M. Emile LANGLADE, de Boulogne-sur-Mer. 
Poésies diverses. 


de. ai 


SUJETS MIS AU CONCOURS 
POUR 1899. 


—— D — —— 


HISTOIRE ET ARCHEOLOGIE. 


Histoire d’une Ville, d’une Localité ou d’une Abbaye du 
département du Pas-de-Calais. 


Monographie d’une Eglise cathédrale ou paroissiale, d'une 
Maison conventuelle, d’une Maison hospitalière, d’une Insti- 
tution civile ou religieuse de la Ville ou de la Cité d’Arras. 


LITTÉRATURE. 


Une pièce ou un ensemble de poésies de deux cents vers 
au moins. Tout en laissant le choix libre, l’Académie verrait 
de préférence les concurrents s'inspirer de quelque sujet 
intéressant les provinces du Nord : Artois, Flandre et 
Picardie. 


BEAUX-ARTS. 


Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois. 
Biographies d'artistes artésiens. 


2° 7 ————— 
SCIENCES. 


Une question de science pure ou appliquée. 

Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à 
l'appui. 

Etudes anthropologiques sur les races que l’on rencontre 
dans le Pas-de-Calais. 


—— 


= NT. 


En dehors du Concours, l'Académie recevra tous les ouvra- 
ges inédits { Lettres, Sciences et Arts) qui lui seront adressés, 
pourvu qu’ils intéressent le département du Pas-de-Calais. 

Des médailles, dont la valeur pourra atteindre 3)) fr., 
seront décernées aux lauréats de chaque Concours. 


— + > 0e + — 


CONDITIONS GÉNÉRALES 


Les ouvrages envoyés à ces Concours devront ètre adressés 
(/rancs de port) au Secrétaire-général de l’Académie, et lui 
parvenir avant le {er juin 1899. Ils porteront, en tète, une 
épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté, 
contenant le nom et l'adresse de l’auteur, et l'attestation que 
le travail n’a pas été présenté à un autre Concours. Ces bil- 
lets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ouvrages 
méritant un prix, une mention honorable ou un encourage- 
ment ; les autres seront brülés. 

Les concurrents ne doivent se faire connaitre ni directe- 
ment, ni indirectement 

Les ouvrages inédits sont seuls admis. 

Les Membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne 
peuvent pas concourir. 

L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront 
été adressés. 


Fait et arrêté, en séance, le 1er juillet 1898. 


Le Secrétaire-Général, Le Président, 
Victor BARBIER. Charles ROHART. 


—— 4 Apres 


27 


LISTE 


des 


MEMBRES TITULAIRES, HONORAIRES ET CORRESPONDANTS 
de l’Académie d'Arras. 


MEMBRES DÜ BUREAU 


Président : 
M. C. RouarT (l'Abbé, +, Docteur en Théologie. 
Chancelier : 


M. Cavrois DE SATERNAULT {le Baron), G. O. +, C. #, 
Docteur en Droit. 


Vice-Chancelier : 
M. L. ViLTaRT, Avocat. 
Secrétaire-Général : 


M. V. BARBIER, 6, Président Jde l’Union artistique du 
Pas-de-Calais. 


Secrétaire- Adjoint : 


M. ACREMANT, Bibliothécaire de la Commission des Mo- 
numents historiques. 


Archioiste : 
M. G. DE HAUTECLOCQUE (le Comte), Licencié en Droit. 
Bibliothécaire : 


M. Aug. Wicquor, O. &, Licencié ès-l.ettres, Bibliothé- 
caire de la Ville. 


13 
14 


— 419 — 


MEMBRES TITULAIRES 


Par ordre de nomination. 


MM. 


. SENS, %, C. æ, À. 6», ancien Député 1860). 
. C. LE GENTIL, X, +. ancien Juge au Tribunal civil 


(1863). 


. PAGNOUL, &. O. 6, Directeur de la Station agrono- 


mique du Pas-de-Calais (1864). 


. P. LECESNE, %, €, Docteur en Droit, Vice-Président 


du Conseil de Préfecture (1871). 


. G. DE HAUTECLOCQUE (le Comte), Licencié en Droit 


(1871). 


. Trannoy, %, O. €, ancien Directeur de l'Ecole de 


Médecine (1872). 

CAvroIS DE SATERNAULT (le Baron), G. O. *, C. +, 
Docteur en Droit, ancien Auditeur au Conseil 
d'Etat (1876). 


. RicouaRT, %&, O. €», ancien Adjoint au Maire d'Arras 


(1879). 


. Wicouor, 0. &, Licencié ès-Lettres, Bibliothécaire 


de la Ville (1879). 


. J. GuérarpD, *#, Juge d'instruction au Tribunal civil 


(1879). 


. Adolphe DE CARDEVACQUE, Secrétaire de la Commis- 


sion des Monuments historiques (1881). 


. Em. Perir, &, Président du Tribunal civil (1883). 


J. LeLour, &, Conseiller général (1884). 
P. Larocne, Directeur de l'imprimerie du Pas-de- 
Calais (1884). 


— 420 — 


MM. 


15 H. Loriquer. O. @. Archiviste en chef du départe- 


16. 


17. 
18. 


19. 
20. 
Da 


22: 
23. 


24. 
25. 
26. 
27. 


28, 


29. A. 
30. L.. 


V. 


C. 


ment (1885). 

BARBIER, ©, Président de l’Union artistique du 

Pas-de-Calais (1887). 

RonART (l'Abbé), #, Docteur en Théologie (1887) 
CARLIER, %, ©, Inspecteur du Service des 

enfants assistés (1888). 


. ViLTART, Avocat (1892). 
. RamBuRE (l'Abbé), Licencié ès-Lettres 1893). 
. HERVIN (l'Abbé), Vicaire-cénéral, Aumônier du 


Saint-Sacrement (1893). 


. DurLor (l'Abbé), Licencié ès-Lettres {1895 
. ACREMANT, Bibliothécaire de la Commission des 


Monuments historiques (1895). 


. BLONDEL, , Ingénieur civil (1895). 

. BOULANGÉ, ancien Officier de marine (1897). 

. ALAYRAC, &, Ingénieur des mines (1897). 

. BLONDEL, ancien Président du Tribunal de Com- 


merce (1897). 


DELAIR (le Colonel), C. #, O0. &, O +, Licencié és- 


Sciences mathématiques (1898). 
BRoCHART, Avocat (1898, 
DougLer (l'Abbé), Chanoine d’Arras (1898). 


— 421 — 


MEMBRES HONORAIRES 


Par -ordre de nomination. 


Les lettres A. R. indiquent un ancien membre titulaire ou résidant. 


MM. CamiNaADE DE CASTRES, 0. &, ancien Directeur des 
Contributions indirectes, à Paris, À. R. (1870). 

CorNcE, [Ingénieur des mines, à Paris, À. R. (1870). 

ParLLARD, C. %, ancien Préfet du Pas-de-Calais (1875). 

J.-M. RicHarp. 4), ancien Archiviste du Pas-de- 
Calais, à Lavai, À. R. (1879). 

Jules BRETON. C. %, Membre de l’Institut (1887). 

Louis NoEL, %, Statuaire (1887). 

H. TRANNIN, O. &, Docteur ès-Sciences, Directeur de 
l’école supérieure de Commerce de Lille, À. R. 
(1891). 

ALAPETITE, O. %, Préfet du Pas-de-Calais (1891). 

LEGRELLE, %. Maire d'Arras (1891). 

DEpoTTER (l'Abbé), Doven de Laventie, ancien 
Vicaire-Général, À. R. (1893). 

G. LeLEL x (l'Abbé), Aumônier à Lille, ancien Vicaire- 
Général, À. R. (1893). 

À. GUESNoN, O0. @, Professeur honoraire de l’Uni- 
versité, à Paris, A. R. (1893). 

J. Finor, O. @, Archiviste du département du 
Nord, à Lille (1895). 

STROHL (le général), C. #, Commandant la % division 
d'infanterie, à Arras (1896). 

S. G. Mgr Wizuiez, #, Evèque d'Arras (1896). 


— 422 — 


MM. DEwAULE, &, O. @, Docteur ès-Lettres, à Paris, 
A. R. (1896). | 
Boucry, @, Professeur de rhétorique au Collège 
d'Arras, A. R. (18981. 
S. G. Mgr DEramEcourT, Evêque de Soissons, À. R. 
(1898). 


— 423 — 


MEMBRES CORRESPONDANTS 


Par ordre de nomination. 


MM. Marresse, Ingénieur, à Paris (1857). 

J. PÉRIN, Avocat, Archiviste-Paléographe, à Paris 
(1859). 

Fr. Firon, %, O0. @, Directeur honoraire de l’école 
Lavoisier, à Paris (1860). 

Léon VAILLANT, %, Professeur au Muséum, à Paris 
(1861). 

DE FONTAINE DE RESBEGCQ (le comte), &, O0. x, 0. @, 
ancien Sous-Directeur de l'Instructioa primaire au 
Ministère de l'Instruction publique (1863). 

LEuRIDAN, C. %, ancien Archiviste-Bibliothécaire, 
à Roubaix (1863). 

V. CANET, O. @, Professeur à la Faculté libre des 
Lettres de Lille (1864). 

H. Gazceau, Homme de lettres, à Esbly (1869). 

BOUCHART, C. %, Président de Chambre à la Cour 
des Comptes (1872). 

Dramarp, Conseiller à la Cour d'appel de Limoges 
(1872). 

GouELLAIN, CO. "K, @, Membre de la Commission 
des Antiquités départementales, à Rouen (1873). 

Félix LE SERGEANT DE MONNECOVE, %#, Lauréat de 
l’Académie, à Paris (1874). 

DE CALONNE (le Baron), à Buire-le-Sec (1874). 

Vos (le chanoine), Archiviste de la Cathédrale de 
Tournai (1875). 

Ch. D'HÉRicounr (le comte) #, Consul de France, à 
Leipsig (1876). 


— 424 — 


MM. Em. Travers, Archiviste-Paléographe, à Caen (1876). 


Fréd. Moreau père, #, à Paris (1877). 

Hucor (Eugène), Secrétaire adjoint des Comités des 
Sociétés savantes près le ministère de l'Instruc- 
tion publique à Paris (1877). 

HEUGUEBART (l'Abbé), curé de Lambres (1878). 

G. FAGNtEZ, Directeur de la Revue historique, à Paris 
(1878). 

G. BELLON, Archéologue, à Rouen (1879. 

J.-G. Buzior, %, O. @, Président de la Société 
Eduenne, à Autun (1879). 

DE Marsy (le comte), Directeur de la Société fran- 
çaise d'Archéologie, C. +, à Compiègne (1881). 

DELVIGNE {le chanoine), à Bruxelles {1881). 

Gustave Coin, Artiste peintre, à Paris (1881). 

MarTEL, ancien Principal du collège de Boulogne- 
sur-Mer (1881). 

P. Fournier, Professeur à la Faculté de Droit, à 
Grenoble (1881). 

L'abbé LEFEBVRE, Aumônier à Doullens (1882). 

RuPiN, @, Président de la Société Archéologique 
de la Corrèze, à Brives (1882). 

PAGARD D'HERMANSART, à St-Omer (1883). 

Gabriel DE BEUGNY D'HAGERUE, à Aire (1884). 

Ernest MarTHiEu, Avocat, Secrétaire du Cercle 
archéologique, à Enghien (Belgique) (1884). 

QuiNIon-HUBERT, ancien Magistrat, à Douai (1884). 

FROMENTIN, Curé de Fressin (1885). 

Rod. DE BRANDT DE GALAMETZ (le comte), à Abbeville 
(1885). 

Robert DE GUYENcoURT, ancien Président des Anli- 
quaires de Picardie, à Amenis (1888). 


— 425 — 


MM. Bover, Archiviste à Montbéliard (1888. 

Massy, @. Surveillant-Gén. au Lycéede Douai(1890). 

Georges Banrgier, Avocat à la Cour d'Appel de 
Paris (1891). 

L’Abbé LEeuribAN, Bibliothécaire de l’Université 
catholique de Lille (1891). 

M'e Jenny FONTAINE, Arliste peintre, à Paris (1892). 
MM. Dicarp, ancien élève de l’école des Chartes et de 

l’école de Rome (1892). 

HARDUIN DE GRoOSviILLE, Président honoraire au 
Tribunal civil de Laon (1893). 

MENCuE DE LoisxE (le comte), château de Beaulieu- 
lez-Busnes 1894). 

Edmond Ebmonr, Archéologue à Saint-Pol (1896). 

Henri Portez, Agrégé des Lettres, à Douai (1896). 

L'abbé BLep, Président de la Société des Antiquaires 
de la Morinie, à Saint-Omer {1897). 

René Brissy, Publiciste, Rénovateur des Rosati, à 
Paris (1897). 

Charles Leconte, Président du Tribunal, chef du 
Service judiciaire, à la Nouvelle-Calédonie (1897). 

M®° Florent LEcLERCO, château de Beauvoir (P.-de-C.) 
(1897). 

MM. Nico (l'Abbé), Doven de Rivière {P.-de-C.) (1898). 
Edouard Noez. Homme de Lettres, Paris (18981 
Alfred de Puisieux, Membre des Antiquaires de 

Picardie, Amiens (1898). 


— 426 — 


TABLE DES MATIÈRES 


I. — Lectures failes dans les Séances heblomadair:s. 


L'ancien Dialecte artésien, d’après les Chartes en 
langue vulgaire du Chapitre d'Arras (1238-1301), 
par M. le Comte A. DE LoisnE, membre corres- 
PONdANE LES En oe ioctisshyssat 

Le Budget départemental et les Budgets communaux 
dans le Pas-de-Calais, sous le premier Empire, par 
M. le Comte G. DE HAUTECLOCQUE, Archivisle...... 

Le Clergé dans le Pas-de-Calais sous le premier 
Empire, par M. le Comte G. DE HAUTECLOCQUE, 
AVCHIMISIOS SL EE eines re dira 

Introduction à l'Etude du rôle social d’une Académie 
de province, par M. Louis BLoNDEL, membre rési- 
D 

Miettes poétiques et humoristiques de l'Histoire 
d'Arras, par M. Gustave ACREMANT, membre rési- 


La Croix de grès du cimetiére Saint-Nicaise, par 
M. À. De PuisiEux, membre correspondant....... 
Paroles adressées par M. l'Abbé RoarrT, Vice-Chan- 
celier, à Mgr Deramecourt, Président, à l’occasion de 
sa nomination à l’'Evèché de Soissons (25 mars 1898). 
Réponse de Mgr Deramecourt........... jetaciete 
Paroles prononcées par M. l'Abbé RonarrT, Vice- 
Chancelier, lors de la remise de l'anneau pastoral 
offert par l’Académie, à son Président, Mgr Dera- 
mecourt, Evèque nommé de Soissons (27 juin 1898). 


Pages. 


“1 


95 


168 


179 


333 


330 
339 


340 


— 427 — 


Epitre à Monseigneur Deramecourt, par M. Victor 
BARBIER, Secrétaire-Adjoint ........,,.........,.. 
Réponse de Mgr de DERAMECOURT........,......... 


IL — Séance publique du 28 Juillet 1898. 


Allocution d'ouverture par M. l’Abbé RonarT, Pré- 


Side rie hedeiienisess RS 
Rapport sur les Travaux de l’année 1897-1898, par 
M. le baron Cavrois, Chancelier ..........,....... 
Rapport sur le Concours d'Histoire, par M. l’Abbé 
L. Durcor, membre résidant................,.... 
Rapport sur le Concours de Poésie, par M. Victor 
BARBIER, Secrétaire-Général..................... 


Discours de Réceplion de M. Henry BouLaGé, 
membre résidant 524544 miainat si, 
Réponse au Discours précédent par M. l'Abbé RonarT, 
Présidénls. néant edge. 


Sujets mis au Concours pour 1899.....,......,..... 
Liste des Membres titulaires, honoraires et corres- 
pondants de l’Académie d'Arras.....,..,...,,,... 


391 


0694? 


Digitized Google 


Digitized Google